Les Misérables (page 126)
La révolution de juillet, cette nouveauté où entrait la France, apparut à ces deux grands vieillards comme la pente profonde et sombre de l’inconnu. Pente fatale avec l’imprévu pour précipice. M. de Chateaubriand s’arrêta court ; M. Royer-Collard conduisit la patrie quelques pas plus loin.
C’était l’ombre en effet qu’on avait devant soi. Il était impossible de reculer. Il n’y avait que deux partis à prendre : s’y précipiter ou y avancer à tâtons. Les prudents disaient :
— Doucement. Il importe d’abord de rassurer l’Europe. L’Europe est accoutumée à voir la France passer d’une révolution à la guerre. Détrompons les rois en ne bougeant pas.
Sans doute le but de la France au dix-neuvième siècle, c’est l’affermissement national, c’est l’établissement continental des grandes idées que la révolution française a dégagées. Ces idées doivent être en Europe comme dans leur cité, en France comme dans leur forteresse.
De là, elles rayonneront sur le monde.
Aujourd’hui on les appelle les idées françaises, dans cent ans on les appellera les idées européennes. Oui, c’est là ce qu’aucune couronne ne doit méconnaître, ce qu’aucune couronne ne doit oublier, en Europe elles sont chez elles. Elles sont là où est la sociabilité humaine. Mais elles n’ont besoin pour vaincre que de la paix et du temps. La guerre avec ses chances peut leur être mauvaise et les retarder. Ce qu’il leur faut, c’est qu’on ne les trouble pas. Pour cela il suffit de faire remarquer aux cabinets européens qu’elles contiennent autant de dangers que de bienfaits ; que, si on les attaque, elles se défendront jusqu’à refaire la barbarie autour d’elles, que, si on les laisse faire, elles feront la civilisation. Car elles sont formidables et pacifiques ; elles découlent de la révolution et de l’évangile ; elles tiennent à la fois de Robespierre et de Jésus.
Restons donc en repos. N’agitons rien, ne provoquons pas, ne remettons aucun point du passé en question. Attendons l’avenir qui est évidemment pour nous, et en attendant, faisons la révolution de juillet bonne personne. D’ailleurs, pas de finances, pas d’arsenaux, pas de flotte, pas d’armée, un contre dix, quelle guerre ferions-nous ?
Les impatients hardis répondaient :
— Quoi ! Après avoir chasse Charles X, après avoir balayé les Bourbons, les vieilleries, l’arbitraire, l’ancien régime, au moment où les peuples pleins de joie et d’enthousiasme ont les yeux sur nous et disent : Voilà la grande France qui recommence les grandes choses, reculer ! le bât de l’Europe, subir les traités de Vienne, accepter la frontière que nous a faite 1815, ne pas reprendre le Rhin, la Belgique, le Piémont, ne pas rentrer dans nos limites naturelles, ne pas tendre la main à la Pologne, à la Lombardie, à Naples, à l’Espagne et à l’Irlande par-dessus la tête de l’Angleterre, manquer aux espérances des peuples, mentir à notre mission, mettre le drapeau tricolore dans notre poche, respecter le lion de Waterloo, prendre des biais, baisser la voix, mettre les pouces, patienter, fléchir, plier, trembler ! ah !
Faire la révolution de juillet petite, c’est une faute ! faire la France lâche, c’est un crime ! Nous n’avons pas d’armée, mais nous avons les peuples, nous n’avons pas de finances, mais nous avons la révolution. Pour marcher il suffit d’avoir des pieds, il n’est pas nécessaire d’avoir des souliers. La jeune armée d’Italie l’a prouve sous Bonaparte. D’ailleurs les rois sont pris au dépourvu comme nous, autant que nous, plus que nous ! Avançons, ils recaleront. Prenons ce qui est à nous et donnons à tous les peuples ce qui est à eux. Dans tout cela il n’y aura que les rois de dépouillés. Tout le monde gagnera, excepté les couronnes. Nous avons pour nous, à défaut d’armée organisée, une immense force morale, la sympathie universelle, l’enthousiasme, l’espérance, la confiance des nations, l’attente des opprimés. Nous ne serons pas les étrangers, nous serons les libérateurs. La marche sur Rambouillet, recommençons-la, faisons-la sur Milan et sur Vienne. Nous n’avons qu’un pas à faire. Les rois céderont et lâcheront pied. Quoi ! laisser échapper cette occasion de redevenir la grande et fière et puissante France, centre des peuples, foyer des idées, appui des faibles, assez forte pour délivrer l’Europe et assez haute pour la dominer ! Quoi ! les rois sont là tout pâles autour de nous ! Ce sont eux qui tremblent et c’est nous qui avons peur !
Le deuxième fragment, développant les objections que le parti libéral monarchique opposait au parti républicain, est la suite, inédite, de la version écrite en 1848 et dont le commencement se trouve page ii de ce volume.
Pour utiliser ces feuillets qui résumaient ses opinions passées, Victor Hugo en fit guillemeter chaque alinéa en 1860, attribuant ainsi aux «théoriciens de la demi-révolution de 1830 », sous forme de citations, le plaidoyer personnel qu’il avait écrit en 1848. Au milieu du manuscrit, les guillemets, les atténuations même cessent brusquement : Victor Hugo a renoncé définitivement à adapter aux Misérables ce réquisitoire contre la République. Il semble qu’alors il ait pensé à le publier séparément en le présentant au lecteur comme une étude prise sur le vif, écrite au jour le jour, peu après 1830. Voici ce qui justifie cette supposition :
Victor Hugo cite, dans un ajouté en marge, le temps écoulé entre la promulgation des Droits de l’Homme et le moment où il écrit :
Pour qui relit après cinquante-cinq années écoulées…
Ceci au moment où ce fragment devait faire partie des Misérables, en 1848, Plus tard Victor Hugo raye le nombre cinquante-cinq et le remplace par : ces trente-sept années.
Cette modification attribuait le texte à l’année 1830.
[II]
En 1830, Charles X tombé, une sorte d’acclamation née de ce grand instinct et de ce grand bon sens que la nécessité développe au cœur des peuples poussa au trône le chef de la famille d’Orléans. Les maisons royales ressemblent à ces figuiers de l’Inde dont chaque rameau en se courbant jusqu’à terre y prend racine et devient un figuier. Chaque branche peut devenir une dynastie. À la seule condition de se courber jusqu’au peuple.
De quelque façon qu’on le considère, Louis-Philippe d’Orléans fut un grand choix du sort. Prince remarquable, homme rare ; préparé à la couronne par les vicissitudes, par l’exil, par l’infortune, même par la misère ; portant la triple empreinte de la vieille race royale qui l’avait produit, de la république révolutionnaire qui l’avait éprouvé, et de la bourgeoisie qui le couronnait. L’heure où l’histoire parle avec son accent vénérable et libre n’a pas sonné pour le roi Louis-Philippe. Le penseur réserve son jugement, salue et passe.
Une fois le serment prêté par le roi à la nation et par la nation au roi, auguste échange de paroles, frisson de deux cœurs qui n’en doivent plus faire qu’un, le pouvoir se constitua. La résistance naquit le lendemain. Peut-être même était-elle née la veille.
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Les partis donc commencèrent sur-le-champ à taire la vie dure au gouvernement de juillet. Il dut, né d’hier, combattre aujourd’hui.
De tous les partis qui se dressaient en face du pouvoir nouveau, le parti républicain était le plus redoutable, parce qu’il s’appuyait sur une certaine logique fière qui est ce qu’il y a de plus vivace et de plus profond dans l’homme.
Ce parti, de quelque manière qu’on le jugeât d’ailleurs, avait une grande physionomie. Il était peu nombreux, mais dense, compact, solide, plein d’unité, quoique pénétré d’anarchie. Il pensait comme une foule et marchait comme un homme.
Sincère, loyal, vibrant, habituellement injuste avec un éternel fond d’équité ; indifférent, presque ennemi, aux lettres et aux arts, c’est-à-dire à ce qui fait la puissance la plus durable et la plus humaine des peuples 5 mettant sur la même ligne la probité et l’austérité, ce qui est une erreur, car l’excès est possible à l’austérité et ne l’est pas à la probité ; pas assez indigné des abominables fureurs de 93 ; faisant parfois la faute d’admirer Brutus plus que Caton et Marat plus que Brutus ; faisant aussi l’autre faute non moins grave de se montrer haineux aux supériorités naturelles autant qu’aux supériorités sociales ; fanatique dans le scepticisme universel, farouche au milieu de la douceur des mœurs ; ayant du reste d’admirables instincts et des lueurs magnanimes, profondément épris de toutes les grandeurs collectives de la France, déployant en toute occasion une témérité qui faisait à la fois sa gloire et sa perte ; assez héroïque dans le combat pour faire croire qu’il aurait pu être chevaleresque dans la victoire, le parti républicain faisait dans la nation un groupe extraordinaire.
Nous ne confondons pas avec le vrai et grand parti républicain une minorité imperceptible dans le parti même, qui exagérait les exagérations, faisait de l’horreur à froid, n’aimait dans la révolution que la terreur, et admirait la guillotine. Ce petit parti, dont il ne reste plus de trace aujourd’hui, voulait être formidable et parvint à être ridicule. Il se déclarait enfanté par la montagne ; soit. Nous eûmes la souris.
À l’heure où nous écrivons ces lignes, le pouvoir et la législation ont maîtrisé le parti républicain, mais, nous n’hésitons pas à le dire, nous sommes de ceux qui regrettent que la loi lui ait imposé silence. C’est à notre sens une injustice compliquée d’une maladresse. On ne fait jamais complètement taire une opinion. Si on la comprime du côté de la théorie, elle s’échappe du côté de la polémique. Son raisonnement demeure bâillonné, mais sa colère trouve moyen de prendre la parole.
Voici, sommairement, quelques-unes des objections que le parti libéral monarchique, par les voix d’ailleurs sincères de ceux qu’on pourrait appeler les théoriciens de la demi-révolution de 1830, opposait au parti républicain :
« Par suite de ce besoin de traditions qui est dans la nature humaine et que subissent même les partis les plus résolus à rompre avec le passé et les hommes les plus déterminés à ne point avoir d’aïeux, le parti républicain de 1831 s’est replacé sur le terrain de 92, de 93 et de 94, et s’est borné pour toute œuvre à proclamer de nouveau les généralités grandioses de la convention ; entre autres la fameuse déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Or, à notre sens, ce n’est plus la question.
« D’une part, ces grands documents qu’on pourrait appeler les actes héroïques de la pensée révolutionnaire ne sont ni oblitérés ni prescrits ; d’autre part, ils ne sont plus à l’ordre du jour immédiat.
« Ce sont désormais des faits acquis à la philosophie sociale ; les uns comme fondements réels du droit, les autres comme renseignements pour les révolutions futures ; la civilisation est maintenant occupée à élaborer d’autres faits. C’est ce que le parti républicain semble méconnaître.
« Le principal titre de grandeur de la Révolution française, ce qui démontre sa réalité profonde et sa nécessité, c’est qu’elle a stipulé pour l’univers, et que, dans ses déclarations démesurées adressées au genre humain tout entier, elle a paru presque oublier la France. La révolution eut des idées immenses qui dépassaient la frontière ; elle enfanta des principes d’une telle stature qu’ils durent, dès le premier jour, s’appuyer, non sur le génie propre d’une nation, mais sur l’esprit humain tout entier. Elle engendra de tels résultats qu’aucun peuple, si grand qu’il fût, n’eût suffi à les contenir. Elle fut désintéressée, ce fut sa gloire. Elle se dévoua à la propagation des idées pures. Elle n’eut même pas ce grand égoïsme de la nationalité. La révolution d’Angleterre fut une révolution anglaise ; la révolution de France fut une révolution de l’humanité.
« La révolution d’Angleterre fonda une liberté insulaire, une religion insulaire, un schisme insulaire, et ne jeta pas une idée générale au continent. La révolution française mit le feu dès le premier jour à toute la pensée humaine à la fois, et éblouit subitement le monde par l’embrasement magnifique des vérités universelles. Pendant quatre ans tout l’horizon fut en feu.
« Aujourd’hui encore la réverbération de ce prodigieux foyer d’idées, séparé de nous par près d’un demi-siècle et sur lequel est tombée déjà la cendre de quarante années, suffit pour donner à toute la France aux yeux de l’Europe un flamboiement étrange, sinistre pour les uns, sublime pour les autres.
« La révolution anglaise n’était que la réforme ; la révolution française, c’est la liberté.
« La révolution française est une révolution mère. On trouvera des dérivés de cette révolution dans toutes les langues que parlera désormais la pensée des peuples.
« Notre révolution donc, considérée dans son effet moral et dans son résultat philosophique, est une grande modification à la civilisation humaine.
« Au sommet où se place la philosophie de l’histoire, ce qui n’est que local et transitoire dans cette révolution immortelle disparaît, et l’on n’aperçoit même plus deux choses qu’il ne faut pourtant jamais oublier, car l’une est son mérite et l’autre est son crime, le territoire héroïquement défendu, la place publique affreusement ensanglantée.
« Oui, et c’est sur ce point qu’il faut insister, la première révolution étant révolution mère, a eu la signification d’une révolution générale : 93 est l’éruption colossale de toutes les haines, des esclaves contre les maîtres, des petits contre les grands, des pauvres contre les riches, des envieux contre les enviés, des misérables contre les heureux, des opprimés contre les oppresseurs, amoncelées dans la profondeur et l’obscurité des âmes depuis huit siècles. C’est le bouillonnement de l’univers dans le grand cratère français. La convention, quand on considère sa figure formidable et ses proportions monstrueuses, n’apparaît plus à l’esprit comme rassemblée d’un peuple, mais comme le concile violent du genre humain furieux. Les personnes disparaissent devant cette assemblée géante ; il ne reste plus que des idées.
« Cela ne ressemble ni à un sénat, ni à un aréopage, ni à une chambre, ni à un parlement ; cela a d’autres dimensions ; ces hommes effrayants qui s’agitent là dans les ténèbres sont parfois au-dessus, parfois au-dessous de l’humanité, toujours au delà. Les principaux d’entre eux semblent appartenir à cette race fabuleuse de monstres qui étaient en même temps des demi-dieux. La convention est tantôt un panthéon, tantôt un pandœmonium. C’est là, à notre avis, la suprême originalité de cette assemblée unique ; les vrais personnages qui luttent dans cette enceinte et qui s’y prennent corps à corps, ce sont des idées. De ces bancs couverts d’ombre et pleins de tumulte, de ces sièges où s’agitent, bras nus et coiffés du bonnet rouge, des législateurs en sabots, de cette tribune qui semble par moments disparaître dans les nuées et les éclairs, de cette Gironde, de cette Montagne, il sort des abstractions qui s’en dehors à la clarté du ciel, sous les yeux du peuple entier, exterminer d’autres abstractions. Le régicide anglais, c’est la décapitation d’un roi ; le régicide français, c’est la décapitation de la royauté.
« Pour la révolution d’Angleterre, Charles Ier était un obstacle ; pour la révolution de France, Louis XVI est un prétexte. On dresse l’échafaud dans les deux cas.
« Seulement, il nous est impossible de ne point faire en passant cette remarque, la convention s’est trompée ; la convention, effarée et comme aveuglée par les fantasmagories vertigineuses qu’elle avait devant les yeux, n’a pas su clairement ni vu distinctement ce qu’elle faisait. De même qu’elle appelait l’anarchie liberté, elle a appelé la royauté tyrannie. En réalité, elle n’a pas plus décapité la royauté qu’elle n’a jugé Louis XVI. Elle a le 21 janvier, le même jour, sur le même échafaud, mis à mort un roi agneau et décapité la tyrannie. En menant à fin l’œuvre fatale du régicide, elle a accompli tout ensemble et mêlé dans la même action une grande et terrible justice et une abominable iniquité ; elle a du même coup châtié quelque chose et assassiné quelqu’un.
« Quant à la royauté, la convention ne lui a fait aucun mal. Un roi est un homme, la tyrannie est un abus ; on peut les tuer. La royauté est un principe comme la liberté elle-même ; or les principes sont immortels, et il n’est pas plus donné à l’anarchie de tuer la royauté qu’à la tyrannie de tuer la liberté.
« Tous les actes de notre révolution, les actes frénétiques comme les actes grandioses, ont cet aspect d’universalité. Tous veulent atteindre à la fois quelque chose chez tous les peuples et chez tous les hommes, soit pour édifier, soit pour détruire. La révolution n’anéantit les individus que pour l’idée qu’ils représentent. On vient de le voir pour Louis XVI ; cela n’est pas moins vrai pour les prêtres et pour les nobles. La massue de septembre écrase la superstition, la guillotine tue la noblesse.
« Jamais rien de local, jamais rien de personnel, dans l’intention du moins. Marat est de bronze, Robespierre est de marbre. L’un est la haine, l’autre est l’envie. Ni l’un ni l’autre ne sont des êtres humains. Ce sont des passions vivantes et faites chair, mais n’ayant ni cœur ni entrailles ; ce sont des esprits terribles qui offrent des exemples aux nations.
« Du reste l’œuvre qu’ils accomplissent est formidable. Eux-mêmes sont promis à l’exemple. Ils ont excédé leur mission, ils ont souillé leur principe, ils seront châtiés. Ils ont décrété la fraternité, puis ils ont décrété l’échafaud, ils ont proclamé la concorde et réalisé la mort ; ils donneront l’exemple de l’expiation. Les hommes de révolutions déroulent une longue chaîne et la font tomber dans l’abîme. À chaque chaînon est liée une victime. Ils regardent dans une sorte de triomphe effrayant la chaîne descendre et toutes ces têtes, l’une après l’autre, s’enfoncer en hurlant dans les ténèbres. Tout à coup, ils poussent un cri terrible, ils se sentent tirer vers la chute, ils s’aperçoivent avec épouvante que c’est à leur pied que le dernier chaînon est attaché. Ils reculent, ils se débattent, il est trop tard, le poids de ce qu’ils ont fait les emporte, toute la chaîne est dans le précipice et les entraîne avec elle.
« Ne rouvrons pas ces temps redoutables.
« Ainsi, dans cette époque offerte par la providence à la contemplation du monde entier, tout, jusqu’à l’expiation, a la dimension titanique.
« Ce caractère de généralité colossale, ce caractère de cosmopolitisme propre à la révolution française, n’est nulle part peut-être plus profondément marqué que dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen présentée par Robespierre à la convention. Cette déclaration se développe et se déploie en trente-huit articles, on pourrait dire en trente-huit versets. On y trouve des choses d’une grandeur extraordinaire qui, si elles étaient plus calmes, si elles n’avaient pas je ne sais quel accent irrité et sauvage, sonneraient presque comme des affirmations de la conscience humaine. Ainsi le paragraphe 28 :
» 28. Il y a oppression contre le corps social lorsqu’un seul de ses membres est opprimé. »
» Il y a oppression contre chaque membre du corps social lorsque le corps social est opprimé. »
« Ainsi encore les paragraphes 35, 36, 37, 38 :
» 35. Les hommes de tous les pays sont frères, et les différents peuples doivent s’entr’aider, selon leur pouvoir, comme les citoyens du même état.
» 36. Celui qui opprime une nation se déclare l’ennemi de toutes.
» 37. Ceux qui font la guerre à un peuple pour arrêter les progrès de la liberté et anéantir les droits de l’homme doivent être poursuivis partout, non comme des ennemis ordinaires, mais comme des assassins et comme des brigands rebelles.
» 38. Les rois, les aristocrates, les tyrans quels qu’ils soient, sont des esclaves révoltés contre le souverain de la terre qui est le genre humain, et contre le législateur de l’univers, qui est la nature.
« Qui ne sent que dans ces hautes paroles toute nationalité s’évanouit ? Ici le sentiment local se dissout complètement dans le sentiment cosmopolite. Dans la politique et dans la vie, les intérêts propres des nations veulent être étudiés de plus près. Pour qui relit, après ces trente-sept années écoulées, le mémorable document initial de la révolution française, ce n’est point l’homme d’état qui parle, c’est le philosophe, c’est le poëte, c’est le penseur, c’est le rêveur. Mérite immense le premier jour d’une révolution, immense défaut le lendemain.
« Car, et c’est là qu’il faut bien en venir, un tel langage, qui est presque génésiaque, convient à l’aurore des mouvements sociaux et populaires ; mais plus tard, ce haut langage manque de propriété, et ne se superpose plus ni aux idées, ni aux hommes, ni aux événements de la seconde période.
« Les révolutions vraies se rapprochent, le premier jour, de l’humanité, le deuxième, de la nationalité.
« Le premier jour, dans cet enivrement qui accompagne la promulgation, et ce qu’on pourrait appeler la découverte des grands principes, les yeux remplis des sombres éblouissements de l’avenir, on peut ne plus rien savoir du passé, nier l’histoire, rompre la tradition, raturer au hasard les anciens titres de tout un peuple, construire à la hâte sur le vieux sol européen, comme si l’on était sur la terre vierge d’Amérique, une république qui ne tient à rien autour d’elle, oublier qu’en Amérique une république ne lutte que contre les sauvages et qu’en Europe elle lutte contre la civilisation ; on peut enfin tout tenter, tout essayer, tout recommencer, tout refaire à neuf, la législation, la constitution, les mœurs, l’état.
« Le deuxième jour on doit se rappeler tout ce qu’on avait oublié le premier, rentrer dans la pratique et dans l’application, étudier la réalité, tenir compte de l’histoire, des faits, des traditions, des nécessités, des habitudes sociales, des préjugés, des mœurs, du bien et du mal, de tout ce qui constitue l’originalité d’un peuple et la forme séculaire d’un empire ; on doit accepter enfin son pays tel qu’il est et en tirer le plus de parti possible.
« Or la révolution de 1830 est le second jour de la révolution de 1789.
« Voilà ce qu’ont le tort d’oublier ceux qui après 1830 promulguent une seconde fois la déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
« Ils adorent une forme, morte selon les uns, immortelle selon les autres, mais une forme, au lieu d’étudier et de féconder le fond vivant. Ils refont le second jour l’œuvre du premier. Ils ne sont pas de leur temps.
« Et puis, ce qui importe à la grandeur d’un peuple, ce n’est pas la forme république ou la forme monarchie, c’est l’unité de la nation. En soi, à la seule condition qu’elles se produisent selon leur loi locale et naturelle, la monarchie et la république se valent ; la république est capable de pouvoir, la monarchie est capable de liberté.
« Seulement une fois qu’une nation a trouvé la forme sous laquelle son unité se développe le mieux, il faut qu’elle s’y tienne. La forme républicaine, six siècles de puissance et d’accroissement continus le prouvent, était celle qui convenait à Rome ; le jour où la république romaine est devenue empire romain, c’est-à-dire le jour où elle s’est faite monarchie, sa décadence a commencé. La forme monarchique, huit siècles de puissance et d’accroissement continus le prouvent, est celle qui convient à la France ; le jour où la France se ferait république, il lui arriverait ce qui est arrivé à Rome se faisant monarchie. Elle commettrait, en la retournant, la même faute. Un romain monarchique, un français républicain, c’est le même homme qui se trompe de la même façon.
« La décadence commencerait. Ceci est tellement vrai que, pour n’indiquer en passant qu’une preuve entre mille, le lendemain du jour où la république fut établie, la fédération se déclara. Or qu’est-ce que la fédération ? la première phase du démembrement. Qu’est-ce que le démembrement ? la mort. Jamais la monarchie n’avait eu besoin de se proclamer une et indivisible.
« L’unité d’une nation est un fait de végétation mystérieuse, et résulte du sol, du climat, des circonstances, surtout du génie propre de la nation elle-même, de son espèce, pourrait-on dire.
« Telle nation vient république, telle autre monarchie. Telle nation se forme du groupe de plusieurs unités et pousse forêt comme l’Allemagne, comme l’Italie au moyen-âge, comme la Grèce dans l’antiquité ; telle autre nation naît et grandit dans son isolement, prend tout le terrain ou tout l’espace autour d’elle et devient un grand chêne comme Rome, comme l’Angleterre, comme la France. Quand le fait est produit, il est fatal. N’y touchez pas. L’unité, c’est l’absolu. Vouloir refaire autrement cette forme sociale que Dieu a faite ainsi, ce serait attaquer la vitalité même de cette nation. Il n’y a pas d’orthopédie qui redresse et façonne les peuples à la fantaisie des utopistes. D’une monarchie toute venue on ne peut pas plus faire une république ; et réciproquement, qu’on ne pourrait faire un tilleul d’un orme ou un cèdre d’un sapin.
« Une fois qu’elles sont formées, respectons ces grandes unités monarchiques ou républicaines qui sont la figure même des nations. N’y portons pas la hache par la raison étrange qu’un autre feuillage nous conviendrait mieux.
« Acceptons d’un cœur reconnaissant et pieux l’ombre que nous donne ce grand arbre, ne l’abattons pas. — Ce grand arbre, c’est la patrie.
« Dans tous les cas, que ceux qui avec un esprit élevé, une raison loyale, une volonté droite, une fermeté honnête et généreuse, imaginent de pareilles transformations, en soient avertis ; elles sont impossibles. La France de l’avenir doit se composer des mêmes éléments que la France du passé et la France du présent ; éléments modifiés, mais conservés ; améliorés, mais reconnaissables. La France doit continuer d’adhérer avec elle-même sous peine de n’être plus la France. À la place de cette monarchie, vous voulez une république. Soit. Mais êtes-vous résignés à ceci : ce n’est plus la France. C’est la plantation d’un autre arbre.
« Et puis d’une vieille monarchie de quatorze siècles, cœur, âme, centre, clef de voûte de l’antique continent monarchique européen, faire une toute jeune république soutenue par l’enthousiasme, suspendue dans l’idéal, isolée dans l’azur, quel beau rêve, mais quel rêve !
« En France donc, en admettant qu’au point de vue de la spéculation pure et de l’utopie, la république ait pour elle la logique, la monarchie a pour elle la raison. »
Le troisième fragment est curieux ; si Victor Hugo défend toujours le principe monarchique, néanmoins il repousse la légitimité : « À quoi bon se faire une petite patrie quand on en a une grande ? à quoi bon être de la Vendée quand on est de la France » ; lui, fils d’une vendéenne, il veut une monarchie plus moderne, rajeunie, admettant la souveraineté du peuple, et s’il ne voit dans les formes de gouvernement que « des machines politiques », la démocratie lui apparaît comme le fait éternel parce qu’elle admet toutes les constitutions, pourvu qu’elles soient libérales.