Les Misérables (page 127)
[III]
Avant d’aller plus loin, faisons toute réserve, et qu’il soit bien entendu que nous ne contestons ici aucun des inconvénients attachés aux dynasties, à la royauté et aux pouvoirs héréditaires, inconvénients moindres sans doute, mais tout aussi réels que les dangers inhérents aux présidences révocables, aux consulats à vie et aux suprématies électives. Ceci dit une fois pour toutes, nous continuons.
Une nation s’incarne parfaitement dans une dynastie et voici pourquoi : — Ce qui constitue une nation, c’est son unité ; or l’unité se compose de deux éléments, l’indivisibilité et la perpétuité. Ces deux éléments, la famille les contient ; on peut dire même absolument qu’elle s’en compose. L’unité d’une famille peut donc se superposer étroitement à l’unité d’une nation, et représenter dans la réalité la plus concrète, évidente à tous les points de vue, soit qu’on l’examine selon la philosophie, soit qu’on l’examine selon l’histoire, l’indivisibilité des peuples par l’individualité royale, et leur perpétuité par l’hérédité. Il est visible qu’ici, et autrement la monarchie est mal comprise, ce sont les familles régnantes qui sont subordonnées aux nations, que les dynasties existent pour le peuple et non le peuple pour elles, et que le jour où elles cessent leurs fonctions, le jour où elles deviennent une gêne ou un péril, elles doivent être remplacées, c’est-à-dire retirées de la politique et reléguées dans l’histoire, absolument comme on installe dans un musée des outils qui ont fait leur temps, des machines hors d’usage ou des armures hors de service.
Ceux-là n’ont pas bien étudié la monarchie et son jeu naturel qui proclament et érigent en principe la nécessité de telle ou telle famille royale. Au point de vue de la politique et de la raison, il n’y a de nécessaire que la civilisation pour l’humanité et la nationalité pour le peuple. Ce qui constitue l’homme d’une part, ce qui constitue le citoyen d’autre part, voilà toute la nécessité politique, voilà le fondement, voilà la base. La monarchie se concilie avec tous ces besoins, avec toutes ces nécessités, et c’est pour cela qu’elle est bonne, mais à la condition de certains renouvellements climatériques qui la rajeunissent et qui donnent, quand l’heure est venue, une jeune sève à son vieux tronc.
Sans doute les familles royales veulent être ménagées et gardées, cultivées avec soin, émondées avec respect, touchées avec précaution ; dans l’intérêt de tous il est bon qu’elles durent longtemps ; leur longévité même est une image de la longévité nationale. Mais il ne faut jamais oublier qu’elles ne sont qu’utiles, et que c’est la nation qui est nécessaire. La croyance contraire a été, avant et après 1830, l’erreur de tout un parti, fidèle, brave, convaincu, généreux, chevaleresque, mais qui a compromis la monarchie en l’exagérant. La légitimité est à l’hérédité ce que la superstition est à la religion. Ce parti y a perdu, il s’est amoindri et s’est pour ainsi dire retiré à la fois du siècle et de la nation. Erreur fatale et qui doit surtout faire réfléchir les nouvelles générations du vieux royalisme ! À quoi bon se faire une petite patrie quand on en a une grande ? À quoi bon être de la Vendée quand on est de la France ?
C’est un événement grave, difficile, délicat, redoutable, mais qui se reproduit souvent dans l’histoire, que la greffe d’une dynastie sur une monarchie. Cet événement est nécessairement toujours précédé de l’abattement d’une branche royale, d’autant plus nuisible qu’elle est plus décrépite, d’autant plus vénérable qu’elle est plus vieille. Laissons faire la providence. Dieu est le bûcheron de ces grands coups de cognée.
Comme on peut déjà le pressentir d’après tout ce qui vient d’être dit, la monarchie n’exclut en aucune façon la souveraineté du peuple.
La monarchie, la théocratie, l’oligarchie, la république, ne sont que des formes de nations. Or la souveraineté ne peut être dans la forme. La souveraineté est dans l’unité, en d’autres termes, dans la nation. La souveraineté, c’est l’attribut nécessaire, fatal, essentiel, de l’unité. La liberté pour le citoyen, la souveraineté pour le peuple, c’est le même fait, c’est-à-dire la possession de soi-même. Quand les petites unités sont libres, la grande unité est souveraine ; quand la grande unité est souveraine, les petites unités sont libres ; cela ne saurait être autrement, depuis que l’évangile a émancipé l’intelligence humaine. Désormais la grandeur des états se composera de plus en plus de la dignité des individus. Sparte était une nation souveraine formée de citoyens esclaves ; Sparte n’était possible qu’avant Jésus-Christ.
Disons-le donc, la monarchie, loin d’exclure la souveraineté du peuple, l’admet et s’y appuie. Les dynasties vivent de la communication immédiate de cette souveraineté, et elles sortent du peuple comme d’une racine.
Tout existe dans la nation et se résume dans la dynastie. Ainsi que nous l’avons dit déjà, l’unité de celle-ci figure l’unité de celle-là. L’une rayonne, l’autre reflète. Pouvoir, puissance, autorité, dignité, indépendance, majesté, grandeur, tout vient du peuple et tout retourne au peuple. Les nations sont, les dynasties représentent.
Le roi n’est et ne doit être autre chose que la nation faite homme.
L’état, c’est moi, disait le roi qui a été le plus roi. Le roi est un abrégé utile du pays, une chair qui doit saigner de toutes les blessures faites à la chose publique, un être intelligent et pensif qui doit avoir un immense cœur par lequel passe et repasse soixante-dix fois par minute tout le sang du peuple.
On le voit, l’idée monarchie ne rejette en aucune façon l’idée démocratie. C’est une erreur de confondre comme on le fait souvent ces deux mots, république et démocratie, et de leur donner le même sens. La république est une machine politique, la démocratie est un fait éternel. La république est acceptable ou contestable, bonne ici, mauvaise là, passagère, périssable, possible ou impossible, selon l’heure et selon le lieu ; la démocratie, c’est l’avenir, c’est la réalité d’aujourd’hui, la nécessité de demain, le but de tout gouvernement intelligent, le fond de la politique humaine.
l’œuvre lente, mystérieuse et juste de l’évangile, la construction même de Jésus-Christ. Discuter la démocratie, chicaner la démocratie, barrer le chemin à la démocratie, c’est discuter le rocher qui se minéralise, chicaner l’astre qui tourne, barrer le chemin à la marée qui arrive. Le peuple s’éclaire absolument comme le vallon, parce que le soleil monte, parce que l’intelligence humaine s’élève. Cette lumière qui se fait, c’est le gouvernement de la démocratie qui commence, car être éclairé, c’est être intelligent, c’est gouverner. Qui redoute la démocratie a peu réfléchi ou voit dans ce mot ce qui n’y est pas. Bouleversement ? démolition ? ruine ? catastrophe ? écroulement ? non. L’avènement de la démocratie n’est pas une chute, c’est une ascension. Le fait démocratique n’est autre chose que le fait social complètement épanoui. La démocratie se concilie et se conciliera avec la hiérarchie et avec l’hérédité, hérédité du pouvoir, hérédité de l’illustration, hérédité de la propriété, hérédité politique, hérédité sociale, parce que la hiérarchie et l’hérédité sont invinciblement dans la nature comme la démocratie elle-même, et que le propre des grands faits éternels de la nature, c’est de vivre en bon voisinage et de s’admettre les uns les autres. La démocratie peut circuler au dedans de toutes les formes politiques et les féconder et les nourrir comme la sève nourrit et féconde toutes les végétations.
Il faut donc distinguer et distinguer profondément entre l’idée république et l’idée démocratie. Il y a des républiques despotiques, il y a des monarchies démocratiques.
Terminons par une considération qui ne sera comprise aujourd’hui peut-être que d’un petit nombre d’esprits, mais qui résulte pour nous de la contemplation assidue des linéaments confus de l’avenir.
Tout marche à l’unité de l’Europe, chemins de fer, suppression des douanes, mélanges des peuples, circulation des idées, croisement des nationalités. La fusion de l’Europe dans l’esprit français, voilà l’avenir évident, l’avenir désirable. C’est-à-dire plus de chocs de nations, plus de sang versé, un tribunal d’amphictyons, les querelles des peuples jugées et leurs haines conciliées, les luttes de l’esprit remplaçant les luttes de la force, la paix inébranlable substituée à l’antique guerre inextinguible. Qui ne sent que la France république, ravivant toutes les animosités et toutes les défiances européennes, retarderait cet avenir, et que la France monarchie y aidera ? Or, nous le demandons aux républicains eux-mêmes, quel est le plus beau résultat pour la révolution française, d’aboutir à la république en France, ou d’aboutir à la fraternité en Europe ?
Pour résumer dans un dernier mot notre pensée entière, l’avenir des sociétés n’est dans aucune forme politique, il n’est ni dans la royauté, ni dans la présidence élective, il est dans la démocratie, qui, bien comprise, admet toutes les formes sociales, toutes les constitutions pourvu qu’elles soient libérales, et n’exclut pas plus la monarchie que la république. La démocratie est le complet développement, aidé et garanti par l’état, de toutes les facultés de chacun ; à chaque intelligence toute la place que son envergure réclame, voilà la vraie égalité. Le jour où la sphère d’action de l’un pénètre et trouble la sphère d’action de l’autre, le despotisme paraît et l’oppression commence. Le progrès définitif de la civilisation humaine est dans la combinaison intelligente et providentielle de ces deux axiomes également évidents et qui ne se contredisent qu’en apparence :
Tous les hommes sont égaux. Tous les hommes sont inégaux.
Le quatrième fragment offre un tableau comparatif de la souveraineté des trois pouvoirs : la royauté, la chambre des pairs, la chambre des députés.
[IV]
À parler absolument, la souveraineté, c’est la solitude. Dieu est seul.
C’est là l’idéal de la vieille monarchie. Partout où elle est pure, absolue, divine, le prince est seul. Solitude double ; seul dans sa puissance, seul dans son palais. Ainsi tous les antiques souverains de l’Asie, le lama, le mogol, l’empereur de la Chine. Ainsi en Europe, le sultan, le pape, et le roi d’Espagne, cette espèce de calife catholique, ce prince plutôt oriental qu’européen, presque africain par les mœurs, presque asiatique par l’étiquette.
De la solitude naissent, en théorie du moins, l’inviolabilité et l’irresponsabilité. Ces trois éléments composent essentiellement et constituent politiquement la souveraineté.
De ces trois éléments l’idée moderne de monarchie n’a admis que les deux derniers. Elle a substitué à la solitude le partage.
Voici de quelle façon :
L’ancienne monarchie prenait pour point de départ la famille ; la nouvelle prend pour point de départ la nation. L’ancienne reposait sur la souveraineté du père ; la nouvelle proclame la souveraineté du peuple.
Or trois choses… — ce nombre trois est au fond de tout ; Dieu lui-même se décompose en trois. — Je reprends :
Trois choses constituent un peuple : son unité, qui fait qu’il est lui-même et non un autre ; sa forme, qui se complique nécessairement de haut et de bas et qui fait qu’il a des sommets toujours lumineux ; sa vie enfin, c’est-à-dire le mouvement de ses idées, la lutte de ses passions, la circulation de ses intérêts.
Dans la monarchie moderne, l’unité de la nation est représentée par le roi héréditaire ; la forme de l’état, par la pairie, qui devrait être aussi partout héréditaire, et qui se compose de tous les sommets ; la vie du peuple, c’est-à-dire ses idées, ses passions, ses intérêts, par la chambre des députés ou des communes. Trois faits, trois droits, trois pouvoirs.
Chacun de ces trois pouvoirs a sa part de souveraineté, part inégale comme la fonction.
La royauté est souveraine ; elle est inviolable et irresponsable. Le roi se confond absolument avec la royauté. Son inviolabilité et son irresponsabilité le placent dans tous les cas au-dessus de la loi. En cas même de délit ou de crime personnel qui serait commis par lui comme homme, la loi ignore et nie, et ne l’atteint pas. Le roi ne peut commettre ni crime, ni délit.
La chambre des pairs est souveraine 5 elle est inviolable et irresponsable. Le pair, inviolable et irresponsable, est politiquement souverain. Il se confond avec la chambre ; seulement, il peut commettre des crimes et des délits 3 alors son inviolabilité et son irresponsabilité cessent. La loi le saisit, et la chambre se sépare de lui pour le juger.
La chambre des députés est souveraine ; elle est inviolable et irresponsable ; mais le député ne se confond pas avec elle. Il n’est inviolable que six semaines avant et six semaines après la session ; pour tous ses actes personnels, il relève de la loi pénale et de la juridiction commune ; enfin il peut cesser d’être député, et alors la chambre ne le connaît plus.
Je viens de le dire, la chambre des députés représente la vie, de là sa physionomie variable, multiple, mobile, tumultueuse. C’est là un rôle immense ; mais qu’on ne l’oublie pas, les deux autres pouvoirs n’ont pas une fonction moins nécessaire. Se représente-t-on la vie sans la forme, et la forme sans l’unité ?
Le cinquième fragment porte sur la doctrine du parti républicain et le principe électif. Victor Hugo reconnaît l’excellence de ce principe ; à ce titre le gouvernement républicain serait pour lui le meilleur si l’élection était dégagée de toutes les intrigues soustraite aux calomnies, affranchie des corruptions, et il conclut que l’hérédité et l’élection ayant leurs vices et leurs avantages, on peut admettre les deux modes ; c’est ce qui le conduit à adopter le gouvernement parlementaire.
[V]
Le parti républicain, confondant la souveraineté du peuple avec le principe électif, revendiquait le principe électif et repoussait le principe héréditaire. Quelques mots sur l’élection.
Si l’élection était absolument bonne, c’est-à-dire infaillible, le gouvernement qui résulterait de l’élection à tous ses degrés depuis la base jusqu’au sommet, en d’autres termes le gouvernement républicain serait le meilleur de tous.
Or l’élection est-elle infaillible ? la théorie voudrait bien dire oui, mais l’expérience dit non.
L’expérience a prouvé que l’élection se trompe et a souvent la main malheureuse. Regardez : quel mode d’élection voulez-vous ? est-ce l’élection de bas en haut ? elle fonctionne dans les collèges électoraux et elle produit la chambre des députés. Êtes-vous satisfaits ? non. Est-ce l’élection à niveau ? elle fonctionne à l’Institut et produit les académiciens. Êtes-vous contents ? Pas davantage. Appelez pour remplacer l’Institut tous les lettrés indistinctement, les petits et les grands, les obscurs et les illustres, tous, depuis le dernier vaudevilliste qui aura sa voix jusqu’à Molière qui n’aura que la sienne ; mettez à la place des collèges électoraux le peuple tout entier, les bons et les mauvais, les savants et les ignorants, les travailleurs et les penseurs, les oisifs opulents et les fainéants déguenillés, les indigents et les riches, les maîtres et les ouvriers, tous, depuis votre portier, membre du souverain, jusqu’à Napoléon, membre de la foule ; ce changement fait, quel est le résultat ? l’élection meilleure ? non. Nous sommes de ceux qui se bornent à croire qu’elle ne sera pas pire. Dans tous les cas, l’élection sera telle quelle ; et, vu l’infirmité des choses humaines, si l’élection est passable, le résultat sera admirable.
Quel que soit le procédé, quel que soit le mécanisme, qui dit élection dit mise en jeu de toutes les intrigues, passions éveillées, calomnies aiguisées, coalition des médiocrités contre le talent, intimidation possible du faible par le fort, corruption probable du pauvre par le riche, exploitation certaine des simples par les habiles, l’intérêt personnel écouté, l’intérêt général oublié, troubles, nuages et visions devant les meilleurs yeux, convocation à jour fixe de toutes les malveillances, de toutes les jalousies, de toutes les ambitions, de toutes les prétentions, de toutes les vanités pour le service de la justice et de la vérité. Le principe électif a donc ses vices comme le principe héréditaire. L’un est incertain comme le hasard, l’autre est imparfait comme l’homme. D’excellence, point ; ni d’un côté ni de l’autre.
Ajoutons ceci qui semble bizarre au premier coup d’œil et qui est vrai à beaucoup d’égards, c’est que lorsqu’il s’agit de la désignation du chef suprême, l’hérédité est moins blessante pour la dignité humaine que l’élection. En effet, voyez : l’hérédité fait de cet homme le roi ; pourquoi ? parce qu’il s’appelle Bourbon, Bragance, Brunswick ou Orléans. Rien de plus. Ce n’est que la constatation d’un fait ; cela ne met moralement personne au-dessous du roi ; cela le réduit à l’état de principe, et maintient à tous les esprits supérieurs au sien, à toutes les vertus plus hautes que la sienne, le droit de saisir le pouvoir et de gouverner, lui présent. Dieu aidant ; car dans les monarchies constitutionnelles, il ne faut jamais l’oublier, le chef suprême est un chef nominal. L’hérédité, on le voit, laisse la suprématie réelle au concours, permet aux idées, aux lettres, aux conjonctures, de produire le véritable gouvernant, et par conséquent ne froisse en rien la fierté du citoyen. Elle se borne, nous le répétons, à dire : celui-ci s’appelle Bourbon, ou Orléans. Voyez l’élection, au contraire : l’élection fait de cet homme le président de la république, le chef de l’état, chef effectif cette fois et non plus simplement nominal. Pourquoi ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que cet homme est le plus capable, le plus honnête, le plus intelligent, le meilleur. L’élection affirme cela ou elle n’affirme rien. Or l’élection peut se tromper, et souvent elle se trompe. Quelle injure pour tous ceux qui sont vraiment meilleurs que le meilleur officiel, plus grands que le plus grand proclamé ! Quel affront pour la dignité de tous que cette exaltation d’une indignité !
Indignité à laquelle il faudra obéir, car la république non moins que la monarchie veut qu’on obéisse. S’en tirera-t-on comme aux États-Unis par l’obéissance sans le respect ? Chétive réaction, puérile vengeance de toutes les minutes contre la suprématie qu’on a faite. Mauvaise grâce risible de l’égalité bourrue et morose devant l’autorité qui vient d’elle. En outre sortez de ceci : ou le chef de l’état est digne de son élection, et alors il mérite le respect ; ou il est indigne de son élection, et alors il ne mérite pas l’obéissance.
En somme, il ne faut rejeter ni le principe électif, ni le principe héréditaire. Tous les deux ont leur racine dans le cœur même de l’homme, et les inconvénients de l’un et de l’autre ont cela de particulier que dans la plupart des cas ils se neutralisent en se combinant. Pour que tous les besoins et tous les instincts de l’homme civilisé soient satisfaits, il faut de l’élection et de l’hérédité dans l’état. Le gouvernement parlementaire remplit ce double objet.
Nous avons extrait des notes séparées ces quelques fragments, ébauches du portrait définitif de Louis-Philippe.
Les Misérables.
Louis-Philippe.
Quand on est, comme l’auteur de ce livre, hors de tout à jamais, on se sent au-dessus des interprétations et des conjectures, et l’on dit simplement ce qu’on a à dire. Au moment de la vie où est arrivé celui qui écrit ces lignes, le siècle présent lui apparaît presque comme lointain, et, dans ce qui éclaire cette époque à ses yeux, il y a déjà de la lumière du tombeau. Nous parlerons donc du roi Louis-Philippe avec l’accent de l’histoire et sans plus de gêne que si nous parlions de Henri IV ou de Louis XII.
(Ici le Portrait. Critique mêlée d’éloge. L’éloge prévaut.)
Finir ainsi :
..........................
L.-P. devant l’histoire n’aura contre lui que deux choses : Premièrement l’objection radicale qu’on peut faire à tous les rois, et à laquelle se rattachent tous les faits du gouvernement intérieur et personnel reprochés à son règne ; deuxièmement, faute impardonnable, il ne connut pas assez la force de la France ; il fut modeste vis-à-vis de l’étranger.
C’était un roi à fond républicain.
L-P.
Les morts n’ont pas de complaisants. D’ailleurs ceux qui, comme l’auteur de ce livre, sont à jamais hors de tout, et n’attendent rien de la vie, auraient le droit de flatter une tombe.
Celui qui écrit ces lignes peut dire de ce roi le mot de Tacite : Nec beneficio, nec injuria ; il ne m’est connu ni par le bienfait, ni par le grief, car il ne saurait prendre au sérieux cette bizarre théorie, un moment soutenue par les passions du parti comme expédient de polémique, que des fonctions constitutionnelles et non salariées, conférées selon la loi par le roi à un citoyen, puissent, à quelque point de vue qu’on se place, être un service rendu par le roi au citoyen et une dette à payer. Lui-même, Louis-Philippe, dans sa probité constitutionnelle, eût été stupéfait si on lui fût venu dire qu’il était le bienfaiteur des pairs nommés par lui, et que la pairie était un bienfait obligeant le pair envers le roi, et non un devoir enchaînant le législateur au pays.
L.-P.
Comme Titus qui a sa souillure : Jérusalem saccagée, comme Trajan qui a la sienne : les chrétiens livrés aux bêtes, comme Henri IV qui a la sienne : les dix héros du pont de Charenton pendus, Louis-Philippe a sa tache : Blaye. Il y a un moment où pour l’œil de l’histoire, la main de Louis-Philippe touche la main de Deutz. C’est triste.
Ne faisons pas de mauvaises actions qui suivraient notre mémoire. Il est inutile de laisser derrière nous ces chiens pour aboyer contre la pierre de nos tombeaux. Croyez-moi, hommes, que ces hautes leçons de l’histoire nous servent. Être homme historique si l’on peut. Être honnête homme toujours.
Enfin nous trouvons dans le dossier des Notes de travail plusieurs ébauches d’un plan inutilisé, d’après lequel les Amis de l’A B C, Enjolras en tête, réunis pour arrêter leurs dernières dispositions en vue de l’émeute prochaine, se rencontreraient, dans une carrière abandonnée, avec les bandits déjà présentés au livre : Patron-Minette.
Dans une note, datée du 1er octobre 1860, une ligne non rayée mentionnait la scène de la carrière ; c’est cette scène que nous allons essayer de reconstituer d’après les divers fragments retrouvés :
LA CARRIÈRE.
À l’ouverture d’en haut, par où, selon l’heure et la saison, passaient le soleil et la pluie, correspondait sur le sol un large cercle mouillé, mare en hiver, boue en été. Un jour de crypte tombait de cette crevasse dans la carrière. Au bout de quelques instants l’œil s’y faisait, et l’on finissait par distinguer les linéaments des rues souterraines, les gravois de la brèche intercalés çà et là par bandes horizontales dans la roche calcaire et les plissements lépreux de la pierre au plafond des galeries ; dans ce crépuscule, ces voûtes rugueuses ressemblaient à des ventres d’éléphants dont les pieds faisaient les piliers. À voir tous ces pieds monstrueux, immobiles dans l’ombre, on eût pu se croire sous un gigantesque troupeau de mastodontes pétrifiés.
Comme E. achevait de parler, des faces vagues apparurent au fond de la pénombre. On entendit comme un bruit de pieds nus dans la boue. Les jeunes gens se retournèrent. Un nouvel auditoire faisait son entrée. Auditoire inattendu. Dans la partie la plus ténébreuse de la carrière, des yeux brillaient, quelques-uns ronds et phosphorescents ; des têtes étranges se mouvaient dans la lividité terreuse du souterrain ; plusieurs bâillaient comme si elles venaient de sortir du sommeil. Un demi-cercle de masques farouches s’ébaucha confusément dans la brume. Ces faces regardaient et approchaient. Cela était probablement des hommes.
— Qui êtes-vous ? demanda Enjolras.
Une voix, dans laquelle un agent de police eût reconnu l’accent assez correct de Babet, répondit :
— Nous sommes des protestants comme vous.
— Autrement que nous, dit Combeferre.
— Nous sommes vos amis et vos frères.
— Nos frères, oui ; nos amis, non, dit Enjolras.
Il y eut un silence.
Enjolras reprit :
— Je vois qui vous êtes.
— Nous sommes des voleurs, cria une autre voix, celle de Gueulemer.
— Vous êtes la maladie sociale, répliqua Enjolras. Nous voulons vous guérir. Nous vous avons vus. C’est bien. Allez-vous-en.
La voix qui avait parlé la première interpella de nouveau Enjolras.
— Citoyen, nous étions là. Nous vous avons entendu. Ce que vous avez dit est bien. Nous sommes, comme vous, les ennemis de ce qui existe. S’il y a quelque chose, si l’on remue les pavés, comptez sur nous.
Enjolras répondit :
— Vous êtes des victimes. Vous êtes les produits douloureux de la misère. Pas de misère, pas de vol ; pas d’abrutissement, pas de crime. Nous voulons une société nouvelle où il n’y aura plus d’hommes comme vous. Nous voulons que ces hommes comme vous soient pansés comme des blessés et non tués comme des ennemis. Nous voulons une patrie si heureuse que vous redeveniez honnête. Nous voulons vous sauver. Nous nous sentons émus jusqu’au fond des entrailles par votre malheur. Nous vous plaignons, nous pleurons sur vous, nous travaillons pour vous.