Les Misérables (page 128)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Misérables (1908) · 163 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Bravo ! cria le groupe sombre.

— Merci, dit celui qui semblait le chef.

— Maintenant, reprit Enjolras, j’ai une chose à vous dire. Si l’un de vous vient dans ma barricade, je le fais fusiller.

On se sépara. Les jeunes gens remontèrent au jour et ces hommes rentrèrent dans la nuit.

I HISTORIQUE DES MISÉRABLES.

Nous avons retracé, dans l’historique du volume précédent, les diverses phases de la fabrication du livre et suivi attentivement la marche de la publication. Nous pensions avoir épuisé le sujet en donnant plusieurs lettres de Victor Hugo et la plupart des lettres d’Albert Lacroix, mais, au moment où nous nous préparions à remettre à l’Imprimerie nationale la copie de ce dernier historique, une vente importante avait lieu, le 18 février 1909, à l’hôtel de la rue Drouot, et nous mettait en possession des lettres de Victor Hugo à Albert Lacroix sur les Misérables.

les lettres de victor hugo.

Cette précieuse et volumineuse correspondance de plus d’une année laisse intact notre récit ; elle nous force nécessairement à revenir — oh ! très brièvement — sur la conversation engagée entre Victor Hugo et Albert Lacroix dans notre précédente notice. Car, en réalité, ces documents inédits qui couronnent l’historique des Misérables apportent un élément entièrement nouveau ; en dehors de l’attrait puissant qu’offrent des lettres de Victor Hugo, nous v voyons la vie du poète se dérouler heure par heure devant nos et ce chapitre que nous ajoutons ici malgré ses liens de parenté avec l’historique précédent nous donne de nouveaux renseignements sur l’œuvre des Misérables et sur sa publication.

Victor Hugo est retiré à Guernesey ; il a voulu passer ces longs mois seul dans son île, il n’a plus ses amis autour de lui ; il a besoin de tout son temps et de tout son recueillement. Ce sont les conditions nécessaires pour qu’il puisse mener à bonne fin cette tâche immense. S’il a tiré de sa malle aux manuscrits ses Misérables écrits de 1846 à 1848, ce n’est pas seulement pour les réviser, c’est pour les compléter : combien de volumes donnera-t-il ? six, huit, neuf ou dix ? Il l’ignore encore.

Il travaille de 6 heures du matin à 11 heures ; deux heures de halte pour le déjeuner et la réflexion, et il reprend de 1 heure de l’après-midi à 6 heures ; puis il abandonne le manuscrit, et il corrige les épreuves de 8 heures du soir à minuit, parfois même jusqu’à 2 heures du matin. Il va porter le paquet lui-même à la poste pour gagner du temps. Quatorze et même seize heures de travail par jour ! qu’importe. Il subit un entraînement, presque sans s’apercevoir de la fatigue. Tout au plus s’en plaint-il une ou deux fois, lorsqu’il veut faire sentir à ses éditeurs qu’ils pourraient surveiller plus attentivement les corrections et lui épargner une besogne inutile.

Car il n’est pas obligé seulement de revoir et de compléter son livre, de fournir sans cesse de la copie, éloigné de ses éditeurs et de ses imprimeurs, il est contraint de diriger à distance les opérations pour la correction, la mise en pages, la publication ; de là cette correspondance presque quotidienne qui lui impose un surcroît de labeur ; il ne s’astreint pas uniquement à donner ses instructions au point de vue de la confection matérielle du livre (et on sait que sur ce point il est attentif, scrupuleux, méticuleux), mais il doit répondre à des observations sur tel ou tel chapitre qui paraît à Lacroix d’une trop grande hardiesse ou d’une philosophie trop profonde. Il discute, il défend ses idées, il accueille les remarques avec patience et bonhomie, mais si on agite devant lui les menaces des rigueurs administratives, il se montre résolu à braver le péril ; si on fait défiler devant ses yeux la légion des contrefacteurs qui vont le piller, il conserve toute sa sérénité en apprenant à ses éditeurs qu’on ne combat la contrefaçon qu’en la faisant soi-même.

Dans ces lettres, d’une écriture très fine sur papier pelure, avec l’adresse inscrite sur le recto, l’enveloppe étant un luxe postal assez coûteux, Victor Hugo se montre tantôt charmant, caressant, élogieux pour ses collaborateurs, tantôt sévère ou un peu maussade quand il surprend des faiblesses ou des négligences ; mais il ne laisse voir que la pointe de la griffe.

En septembre 1861, Victor Hugo annonçait à ses éditeurs que son roman serait divisé en trois parties :

L’action du livre est une ; les trois parties existent sous des titres spéciaux, mais tout le livre tourne autour d’un personnage central qui le résume. C’est le drame social, mêlé par moments, comme cela doit être, au drame politique.

Le 12 octobre, autorisant Lacroix à annoncer les Misérables, il donne les titres des trois parties :

… La première intitulée : Fantine, la seconde Cosette et Marius et la troisième Jean Valjean, qui seront comme les trois actes du drame social et historique du dix-neuvième siècle. Ajouter que l’ouvrage aura sept ou huit volumes, et que chaque partie fera une sorte de tout, ou de drame distinct tournant autour d’un personnage central.

Sept ou huit volumes ; cela fait réfléchir Lacroix qui demande alors que l’ouvrage soit divisé en quatre parties. Victor Hugo, dans sa réponse du 10 novembre, y voit « plus d’une difficulté ».

Pourtant ce point était important à fixer ; Lacroix, qui avait acheté les Misérables depuis un mois à peine, se préoccupait déjà de la rédaction d’un prospectus et demandait à Victor Hugo des conseils :

Il devrait être très court, lui répond Victor Hugo le 17 novembre, ne déflorer le livre en aucune façon, parler surtout de Notre-Dame de Paris, car on a mauvaise grâce à parler de l’avenir et bonne grâce à rappeler le passé, et dire ceci en substance : « — Après le moyen-âge, le temps présent ; telle est la double étude de Victor Hugo. Ce qu’il a fait pour le monde gothique dans Notre-Dame de Paris, il le fait pour le monde moderne dans les Misérables. Ces deux livres seront dans son œuvre comme deux miroirs reflétant tout le genre humain. »

On a vu, au volume précédent, le refus énergique que Victor Hugo avait opposé à la publication des Misérables en feuilleton ; Lacroix pourtant ne se tenait pas pour battu puisqu’il avait entamé d’autres négociations que Victor Hugo, d’ailleurs, arrêta immédiatement par cette lettre du 18 décembre :

J’extrais ces quelques lignes d’une lettre de M. Paul Meurice où il me parle de vous bien sympathiquement :

Nettzer lui demande pour le Temps le droit de donner à ses abonnés le livre en prime à prix réduit. Rien de mieux. Mais il ne faut pas, je crois, que cette combinaison se fasse ou même s’annonce trop tôt. Avec un bénéfice cent fois moindre, vous auriez l’inconvénient que je vous signalais pour la publication en feuilleton. »

M. Paul Meurice a cent fois raison. Ne mêlez pas de journal à cette affaire, si vous ne voulez pas tout perdre. En prime ou en feuilleton, le danger dont nous avons tant parlé est le même. Quand le livre aura paru en entier, vous ferez ce que vous voudrez. Vous n’aurez plus rien à craindre, il circulera librement. Si donc vous faites quelque combinaison du genre de celle qu’indique M. P. Meurice, ajournez-la jusqu’après la publication totale du livre. Ceci est la condition expresse de votre réussite. N’innovez pas dans le mode de publier en France un livre de moi. Suivez le chemin battu qui a réussi aux Contemplations et à la Légende des Siècles.

Je ne saurais, monsieur, trop insister sur ceci, que je recommande à votre excellent et sage esprit.

En janvier 1862, Victor Hugo ignorait encore quelle serait la véritable étendue de son œuvre. Il ne pouvait fixer le nombre des volumes et n’avait pas encore définitivement arrêté leurs divisions. Il avait cependant pris une résolution, c’est que chaque partie devait avoir deux volumes.

Lacroix, qui considérait que chaque volume serait alors trop compact et nécessiterait de plus gros frais de papier et d’impression, voulait diviser la première partie en trois volumes :

Je regrette, écrit Victor Hugo le 9 janvier, que, malgré mon observation faite en vous remettant le manuscrit, vous fassiez trois volumes des deux premiers Vous déconcerterez les petites bourses, je le crains. En deux volumes, vous auriez vendu 30,000 exemplaires de la 1re partie, petit format, en un mois. Vos trois volumes feront cher le format bon marché. Je désire vivement me tromper.

Ce que j’ai ajouté sur Waterloo est terminé. Cela commence la seconde partie, et, je crois, portera coup. J’attache le plus grand prix à votre impression. Ce que vous m’écrivez me fait un vif plaisir.

Victor Hugo ouvrait ainsi à Lacroix la voie à la critique.

Lacroix avait admiré Waterloo, et Victor Hugo répondait le 14 janvier à minuit et demi :

Votre gracieuse lettre me fait un vif plaisir. Je compte en effet que ce livre sur Waterloo ira au but.

L’accord le plus parfait régnait entre l’auteur et l’éditeur sur les péripéties dramatiques du livre. Lacroix était rempli d’un bel enthousiasme, et Victor Hugo recevait avec satisfaction l’écho de ces impressions ; les nuages ne s’amoncelaient qu’à propos des épreuves. Ce n’était pas toujours la faute de Lacroix si elles ne parvenaient pas à Guernesey à l’heure dite, et ce n’était pas la faute de Victor Hugo si elles subissaient quelques retards à l’arrivée à Bruxelles. Il y avait la mer, les tempêtes, des paquebots qui ne partaient pas tous les jours, et le dimanche anglais que Victor Hugo maudit particulièrement le 26 janvier :

Admirez le dimanche anglais, la tempête a empêché le packet d’arriver avant ce matin, mais comme c’est dimanche, la distribution ne s’est pas faite, de sorte que j’aurai seulement demain lundi votre envoi que j’aurais dû recevoir hier samedi. Et cette ineptie est régnante, précisément chez le peuple qui dit : Time is money.

Victor Hugo n’est pas content. Est-ce qu’on s’inquiéterait des tempêtes, du dimanche anglais, des départs de paquebots, si les correcteurs, étant plus attentifs, ne lui renvoyaient pas les épreuves avec les mêmes fautes ? Que de voyages on éviterait ! Lacroix saisit le reproche au bond en insinuant que si Victor Hugo était à Bruxelles, toutes ces petites difficultés seraient aisément surmontées, et il s’attire aussitôt cette riposte, le 28 janvier :

Ma santé ne me permettrait pas en ce moment

le voyage de Bruxelles. Pourtant ne regrettez rien, car il serait contraire à vos intérêts. Je fais à cette heure en trois mois un travail de six mois, un travail énorme, et je ne le ferais pas si je n’avais point la solitude.

Le voyage de Bruxelles ne me serait possible qu’après ce grand coup de feu passé.

Coup de feu terrible, car le 30 janvier, à 2 heures du matin, il écrivait :

Je vais jeter ceci moi-même à la poste, mais c’est le milieu de la nuit. Le bureau est fermé.

Je n’ai pas une minute. C’est un effrayant travail de faire marcher cela de front avec la dernière main au manuscrit.

Lacroix ne voit que la fabrication du livre, la correction des épreuves, l’impression de la copie, mais Victor Hugo est bien obligé de lui rappeler, le 4 février, que son œuvre n’est pas encore achevée et qu’il doit se partager entre des besognes multiples :

Réfléchissez. Si je passe la nuit à corriger les épreuves, je ne puis travailler le matin, et ce que vous gagnez du côté de l’impression, vous le perdez du côté du manuscrit. Il serait fâcheux que je fusse forcé de renoncer à certains développements. Il serait regrettable, par exemple, que le temps m’eût manqué pour écrire Waterloo.

C’est qu’en effet, dans les premiers jours de février, Victor Hugo ne savait pas encore d’une façon définitive à quels développements il serait conduit. S’il possédait toute la moelle du roman, il avait été néanmoins amené à introduire dans les premières parties des chapitres nouveaux, et, s’il avait ébauché dans son esprit le dénouement, il ne pouvait discipliner une imagination qui lui ouvrait sans cesse de plus larges horizons. Le 5 février, il voit la « probabilité » de cinq parties. Il en avertit Lacroix.

…J’insiste plus que jamais sur l’évidente utilité de revenir à la division par deux volumes. Plus j’avance dans la révision, plus je vois la probabilité de cinq parties au lieu de quatre, ce qui ferait au moins 9 volumes et probablement 10. Cela ferait quinze volumes avec les parties délayées en trois. Le succès en serait absolument compromis, et il me serait impossible de rien préjuger désormais. À 2 volumes par partie, je crois au plus grand succès que j’aie encore eu.

À 5 fr., quinze volumes feraient 75 fr. À 6 fr., ils feraient 90 fr. Ce seul livre coûterait plus que la collection entière de mes œuvres complètes. Je vous fais toucher du doigt que c’est impossible. Ce serait désastreux. Vous reviendrez, je n’en doute pas, aux deux volumes. Le public sera content, l’auteur aussi, vous surtout. Je vous recommande dans votre suprême intérêt le retour aux deux volumes. 450 pages. Ce sera riche et beau. Avec cela immense succès.

LE PETIT-PICPUS ET PARENTHÈSE.

Lacroix devenait songeur. Des volumes de 450 pages au lieu de 300 et au même prix ! C’était coûteux ! En revanche quel excellent lancement pour l’œuvre ! Lacroix consentait donc à s’incliner devant le désir de Victor Hugo. Mais il lui avait semblé que sa résignation l’autorisait à quelque hardiesse. Il demandait dans la seconde partie : Cosette, des coupures dans Petit-Picpus et la suppression de Parenthèse. Disons-le immédiatement, il n’y avait pas, dans sa pensée, un calcul d’économie. Mais, en se soumettant aux avis de Victor Hugo, il jugeait l’occasion propice pour émettre quelques critiques qui seraient d’autant plus favorablement accueillies qu’elles venaient à une heure où il donnait des preuves de sa bonne volonté. Peut-être, en toute autre circonstance, aurait-il été moins audacieux ; il ne proposait d’ailleurs que très timidement ces suppressions, et seulement parce que ces chapitres de « description » et de « philosophie » risquaient, en ralentissant l’action, d’affaiblir le succès.

Ceux qui ont connu Victor Hugo savent à quel point il était respectueux de son œuvre ; si on pouvait obtenir de lui une concession pour un mot ou une phrase, on se heurtait à une résistance implacable lorsqu’il était question de sacrifier un développement ou un chapitre ; et cette résistance s’accentuait encore davantage lorsqu’on invoquait un intérêt d’ordre matériel.

Aussi avec quelle fierté il condamnera certaines propositions ; car enfin il a eu ses raisons pour écrire tel ou tel chapitre ; il n’a pas voulu faire un roman qui ne contiendrait que des scènes de roman, il a voulu y mêler de l’histoire, de la philosophie ; c’est précisément ce qui distingue les Misérables de 1862 des Misérables de 1846-1848 ; dans cette période de quinze années une évolution s’est produite dans son esprit, évolution politique et évolution sociale, et c’est au moment où il l’affirme par des chapitres nouveaux que Lacroix intervient. On comprend sa surprise, sa déception. Et s’il est disposé à écouter, sinon à suivre, les conseils de son éditeur, il n’en débute pas moins par des phrases qui ont des allures de catilinaire :

Tu quoque ! vous aussi, vous-même, noble et rare esprit, vous voyez la petite question avant la grande, et le succès avant la beauté. Eh bien, cela a un côté juste, et je reconnais que, si élevée que soit une intelligence, fût-ce la vôtre, l’homme de l’affaire doit dans une certaine mesure peser sur l’homme de l’idée. Je ne rejette aucune opinion sans l’entendre, à plus forte raison quand elle vient d’un homme comme vous. Envoyez-moi donc, courrier par courrier, car nous n’avons pas une seconde à perdre, et tous ces petits remaniements prennent du temps, envoyez-moi in haste les deux livres Petit-Picpus et Parenthèse, avec l’indication au crayon des abréviations ou des suppressions que vous souhaiteriez. J’examinerai. Quant au livre Waterloo, vous reconnaissez vous-même, et cela est évident, que c’est un puissant intérêt de curiosité et d’histoire ajouté au livre. Ne perdez pas une minute pour m’expédier les deux livres en question. Je ne puis faire ces indications-là, si je m’y décide, que sur la copie.

Cette lettre était du 12 février, il fallait bien attendre six jours avant d’avoir la réponse.

Et la réponse n’était-elle pas déjà implicitement indiquée dans ces mots : « Si je m’y décide ». C’est qu’en effet, il y avait de sa part surtout un acte de courtoisie ; car sa résolution était arrêtée. Lacroix avait pensé se placer sur un excellent terrain en adressant sa requête au moment où il faisait sonner assez haut « le sacrifice » qu’il avait consenti en divisant chaque partie en deux volumes au lieu de trois et en offrant au public des volumes de 400 pages, mais Victor Hugo, le lendemain même, le 13 février, raillait un peu la prétendue munificence de Lacroix :

Ne me parlez pas, je vous prie, du sacrifice que vous faites ; vous faites, en donnant au public deux bons volumes, ce que feraient tous les éditeurs, et ce qui était convenu. 6 francs est un très fort prix. Les volumes des Girondins contenaient plus de matière encore, et ne coûtaient que 6 francs. Les volumes de mes œuvres, édition Houssiaux, contiennent un bon tiers de plus, et ne coûtent que 5 francs. Permettez-moi donc de ne voir là-dedans aucun sacrifice. Je vous apprécie par tant d’autres côtés, et vous avez tant de mérites réels, que vous devez être le premier à ne pas vouloir d’un mérite factice. Si, comme je l’espère de plus en plus, vous avez dix volumes, c’est-à-dire deux volumes par-dessus le marché, vous pourrez bien continuer de rimer en fice, mais il faudra dire : bénéfice, et non sacrifice.

Je ris, cher monsieur, car je suis très content de vous voir dans l’excellente voie où votre sens si droit et si net doit toujours vous maintenir.

Pendant que la correspondance s’engageait ainsi sur le mode de publication du livre et sur certains chapitres de l’œuvre, on avait poursuivi activement, tant à Paris qu’à Bruxelles, l’impression de la première partie. Les deux volumes se trouvaient prêts, et Victor Hugo était particulièrement préoccupé des indiscrétions possibles. On pouvait redouter les bavardages, les récits, peut-être des communications trop hâtives ou même des tentatives de détourner des ouvriers de leur devoir de discrétion professionnelle.

Déjà, le 7 février, Victor Hugo avait fait part de ses inquiétudes à Lacroix :

Voici un avis qui me parvient. La lettre m’arrive par l’occasion du Weymouth et vient d’une personne que je ne connais pas. J’en coupe les lignes que voici :

« Je puis vous assurer qu’il y a ici quelqu’un qui se vante, qui s’est vanté à moi-même (à condition de n’être pas nommé), de connaître les Misérables et d’avoir eu la seconde partie, Cosette, entre ses mains. »

Je n’attache à cette lettre qu’une importance relative. Cependant, pour le cas où il y aurait là quelque chose de fondé, je signale le danger à votre attention. Il importe au plus haut point que le manuscrit ne soit communiqué à qui que ce soit. Méfiez-vous des offreurs d’avis qui, sous un air de sollicitude, ne songent qu’à satisfaire leur curiosité.

…Ne communiquez donc, je vous prie, le manuscrit à personne, pas même à votre meilleur ami. J’accepte le jugement du public, et surtout le jugement de la postérité ; mais non les opinions individuelles. Pour un livre comme celui-ci, il faut tout le monde — ou personne.

Mais Victor Hugo craignait par-dessus tout la poste, qui, sous l’empire, ne donnait pas l’exemple d’une rare délicatesse ; et cependant il lui fallait, pour la table de la première partie, les deux volumes en bonnes feuilles, ces bonnes feuilles ne pouvaient guère passer inaperçues à la poste. Que faire ? Si on les déguisait, si on leur mettait un costume, on ne les reconnaîtrait pas plus que quand nous nous grimons un soir de carnaval ; et voici ce qu’il imagine le 15 février :

Envoyez-moi les bonnes feuilles tirées jusqu’à ce jour. Pour diminuer les frais, vous pourriez les envoyer par la poste en deux volumes brochés avec une couverture portant pour titre : Œuvres de Voltaire ou : Traduction de l’Iliade, n’importe quoi, qui n’éveillât pas l’attention et la curiosité des post-men.

Victor Hugo menait de front plusieurs tâches : la correction des volumes en cours, la revision des volumes suivants et le manuscrit de la dernière partie. C’était un travail considérable et compliqué. Aussi, lorsque, le 18 février, il recevait, non le manuscrit des deux livres, mais une lettre de Lacroix datée du 16 février, contenant simplement des indications de coupures dans Petit-Picpus et la demande de suppression de Parenthèse, il répondait aussitôt ;

Des coupures brutales sont impossibles, il faut des raccords. Je ne puis faire des raccords que sur le manuscrit. Envoyez-le-moi donc bien vite. La suppression pure et simple de Parenthèse n’est pas possible. Je ne puis introduire un couvent dans les Misérables pour le louer seulement. Il faut des restrictions. Elles sont dans Parenthèse. Il faut que je les choisisse là. Une page ou deux suffisent, mais il les faut… Je suis arrivé précisément à un point de la revision du manuscrit où les modifications faites à l’épisode Couvent doivent influer, et me voilà arrêté. Si j’avais reçu, comme j’y comptais, le manuscrit aujourd’hui, je continuais sans une minute de temps d’arrêt. Vous n’avez pas fait ce que ma lettre vous demandait : huit jours de perdus.

Paralysé comme je suis par ce petit incident, il m’est impossible de vous faire aucune réponse sur ce qui concerne la 5e partie de plus en plus probable. Mais je vais pas à pas, et toujours devant moi, ayant pour système et pour nécessité de ne rien laisser derrière ; car il faudrait recommencer, et cela ne finirait pas. Marcher vite, et toujours en avant doit être notre loi.

Réponse de pure courtoisie, car le 23 février Victor Hugo laisse comprendre qu’il vaudrait mieux ne pas « retrancher » ou « châtrer Petit-Picpus et Parenthèse qui font partie de l’histoire et de la philosophie du livre ». Il tient tellement à son idée qu’il la soutient avec énergie. Dans la pensée de Lacroix, un peu d’histoire et de philosophie risque de ralentir l’action. Qu’à cela ne tienne, Victor Hugo a trouvé un moyen de détruire cet argument, et, en envoyant la préface, il le propose le 25 février :

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