Les Misérables (page 129)
La Ire partie pourrait paraître le 15 mars. — La 2e le 25 mars. — La 3e le 5 avril.
Précipiter la 3e partie sur la seconde, cela supprime tout à fait l’effet de refroidissement (tout momentané et fugitif) que vous craignez à cause des développements historiques et philosophiques {Petit-Picpus-Parenthèse). La 3e partie s’achève sur le drame tout chaud et en pleine palpitation.
Je vais m’occuper de la 4e. Là, j’ai un certain travail. Je ferai en sorte de ne rien retarder ; allez aussi vite que vous voudrez.
Mais si Victor Hugo dit : « allez aussi vite que vous voudrez », se portant garant de son exactitude dans le renvoi des épreuves corrigées et de la copie, Lacroix, qui juge la question en éditeur et fait reposer la rapidité d’une publication sur la présence de l’auteur dans le voisinage des ateliers d’imprimerie, réclame toujours et sans cesse la venue de Victor Hugo à Bruxelles ; le 27 février, Victor Hugo répond :
Permettez-moi de vous faire remarquer que du moment où l’engrenage des envois d’épreuves est fait, toutes se succédant sans interruption, comme vous pouvez en juger, il n’y a d’autre retard occasionné par Guernesey que les huit premiers jours. La dépense de cette semaine-là une fois faite, tout marche aussi vite que si j’étais à Bruxelles. J’aurais beau faire, de front avec la révision du manuscrit, je ne pourrais corriger par jour plus d’épreuves que je n’en corrige. Cela me mène quelquefois assez avant dans la nuit.
Victor Hugo avait, à Guernesey, sa vie bien organisée ; toutes ses heures étaient réglées, il était là dans son cadre et son milieu, il était entraîné. Pressé d’envoyer la copie d’un roman qu’il n’avait pas entièrement achevé, il comprenait bien qu’un déplacement, en dérangeant ses habitudes, amènerait d’abord une brusque interruption dans son travail ; ensuite, installé à Bruxelles, il deviendrait l’esclave des éditeurs et des imprimeurs, étant contraint de subir leurs heures et leurs convenances pour les corrections ; le temps réservé à son manuscrit eût été morcelé, réduit ; il eût été obligé de travailler dans la fièvre sans pouvoir jouir de la liberté d’esprit nécessaire ; si convaincu qu’il fût des avantages de la solitude, il sentait bien que son absence serait incriminée si quelque accroc survenait dans la correction et la publication ; aussi tenait-il dans ses carnets une comptabilité détaillée de la réception et du renvoi des épreuves et des envois de sa copie ; il voulait être armé le jour où il serait en butte à quelques reproches ; en effet, à la fin de février et au début de mars, Lacroix se plaignait des retards provoqués par les voyages répétés des épreuves. Cette offensive étant prévue, le 4 mars Victor Hugo riposte avec une belle véhémence :
Je ne dis pas que Bruxelles est le loup, mais, à coup sûr, Guernesey est l’agneau. Jugez plutôt.
Il y a des retards, Bruxelles s’en plaint :
1o L’impression qui devait, de convention expresse, commencer le 25 décembre, commence le 8 janvier. Retard. Imputable à qui.
2o Guernesey avait livré deux volumes. Bruxelles veut en faire trois. Perte de temps à tâtonner sur cet allongement pendant trois semaines, puis retour raisonnable aux deux volumes. Retard. Imputable à qui ?
3o Bruxelles commence par corriger
admirablement les épreuves, puis se relâche, et me renvoie jusqu’à deux et trois fois les mêmes fautes, rendant ainsi des troisièmes épreuves nécessaires. Retard. Imputable à qui ?
4o Voilà quinze jours aujourd’hui que vous auriez pu prendre livraison de la 3e partie. Vous semblez n’y pas songer. Je vous ai averti pourtant, et je vous avertis encore. Le manuscrit est là qui attend. La troisième partie pourrait et devrait être sous presse. Elle n’y est pas. Il y aura retard dont vous vous plaindrez. Retard imputable à qui ?
Vous voyez bien que Guernesey est l’agneau.
J’ajoute ceci : toutes les fois que, changeant ce qui a été débattu et convenu entre nous (question des trois volumes, question du petit format, question de Waterloo ne tombant point en belle page, etc.), toutes les fois que, par de l’imprévu de ce genre, vous me faites écrire lettres sur lettres, et de longues lettres, c’est autant de temps de perdu pour la correction des épreuves et la révision du manuscrit. Retard. Imputable à qui ?
Vous connaissez comme moi le danger des remaniements. Dans un remaniement, pour corriger une faute, l’ouvrier en fait souvent de nouvelles. Or, toutes les fois que, par l’inattention du correcteur, vous m’envoyez dans une 2e épreuve, soit une faute par récidive et opiniâtre, soit une faute amenant un remaniement, vous me forcez de demander une 3o épreuve. À qui imputer le retard ?
Tenez, pour vous faire toucher toutes ces petites vérités du doigt, je n’eusse pas été forcé d’écrire aujourd’hui cette lettre-ci, j’aurais pu corriger une feuille de plus, et vous eussiez avancé d’autant.
Comme remède, vous demandez mon séjour à Bruxelles, et vous m’offrez votre propre maison de la façon la plus charmante ; mais mon séjour à Bruxelles (sans parler du voyage que ma gorge malade ne me permet pas en ce moment), utile peut-être à l’impression, serait désastreux pour le travail de revision, je vous l’ai dit déjà et je vous le répète.
Enfin, la question de Petit-Picpus et de Parenthèse va pouvoir être examinée, sinon tranchée. Victor Hugo a reçu le manuscrit. Lacroix a déjà perdu une partie de son intransigeance. Il opère même une conversion en renonçant à réserver les chapitres pour une réimpression. En effet, le bénéfice qu’il se proposait par cette combinaison était annulé ; Victor Hugo exigeait que les chapitres réservés fussent tirés à part et remis gratuitement à tout propriétaire de l’édition originale, ne voulant pas, disait-il, spolier les premiers acheteurs. C’est ce qu’on fit quatre ans plus tard, au moment de la publication des Travailleurs de la mer pour le Chapitre préliminaire : l’Archipel de la Manche, qui, n’ayant pas paru dans la première édition, fut tiré à part pour compléter l’exemplaire des possesseurs de l’édition originale.
Lisez cette lettre du 5 mars écrite à minuit par Victor Hugo a Lacroix :
Vous êtes revenu à l’idée de conserver le plus possible, et vous désirez garder et publier Parenthèse en entier. Je suis de votre avis. J’en suis d’autant plus qu’il est, selon moi, fâcheux de forcer le public à racheter un livre par des additions. Ce n’est point avec mon assentiment que cela a été fait pour Notre-Dame de Paris, et vous devez vous rappeler ce que je vous ai dit là-dessus. J’ajoute que, par-dessus le marché, cela serait vain. Presque la valeur d’un volume était ajoutée à Notre-Dame de Paris. Mais ce n’est pas avec une trentaine de pages qu’on augmenterait véritablement une réimpression des Misérables, lesquels auront au moins dix volumes. Je me range tout à fait à votre avis. Publions Parenthèse en entier, et le plus possible du Petit-Picpus. Quant à moi, je publierais également tout Petit-Picpus. C’est là une étude de couvent au microscope absolument réelle, ce qui se fait pour la première fois, et ce qui contribuera à la physionomie historique du livre… Je publierais donc, moi, tout Petit-Picpus. Et je ferais suivre de très près la 2e partie par la 3e…
Victor Hugo se résignait provisoirement à quelques suppressions, car il ajoutait :
Pourtant si vous désirez quelques pages de moins dans ce chapitre vous les trouverez indiquées ci-contre.
En travers d’une page, les sacrifices sont mentionnés ; ils ne sont pas nombreux : une quinzaine de pages environ, et encore, après réflexion, Lacroix se rangera à l’avis de Victor Hugo et tous les chapitres seront rétablis.
À titre de document, nous reproduisons ce passage de la lettre dans lequel les coupures sont notées par Victor Hugo :
Il faut ôter tout prétexte de criaillerie aux communautés qui existent. Les pages qui établissent la différence entre le Petit-Picpus et les Dames de l’Adoration Perpétuelle sont donc absolument nécessaires. Il n’est possible de retrancher dans le Petit-Picpus que les deux chapitres Distractions (v) et le Petit Couvent (vi). Ce qui vient ensuite est indispensable, jusqu’à la Centenaire. Là on peut couper depuis : puisque nous sommes en train de détails jusqu’à dont nous venons de donner l’intérieur. On commencerait le chapitre xi (qui changerait de numéro) par :
En 1637 le pape Alexandre VII…, etc.
Voilà les seules coupures possibles. Je vous autorise à les faire. Mais, quant à moi, je ne les ferais pas. Décidez, mon cher monsieur Lacroix. Vous avez à la fois un sens littéraire très délicat et un sens pratique très juste.
En somme, pour cette seconde partie : Cosette, livrée à l’impression le 29 janvier, on avait perdu plus d’un mois à discuter jusqu’au 5 mars des suppressions qui ne devaient pas être faites.
Dès le 13 mars Victor Hugo avait envoyé la troisième partie : Marius, par paquet chargé. Mais il était obligé de recourir à certaines ruses pour garantir la fidélité de ses envois.
Ce paquet est sous double enveloppe, noué d’une corde et scellé de cinq cachets noirs. J’y ai empreint mon cachet de pair de France ; je reproduis ce cachet sur cette lettre pour que vous puissiez constater que rien n’a été ouvert. J’ai abdiqué ces armoiries depuis la république ; mais je les emploie aujourd’hui pour votre sécurité comme moyen de contrôle.
Vous reconnaîtrez, je crois, de plus en plus, la vérité de ce que je vous disais à Guernesey des Misérables : « Ce livre, c’est l’histoire mêlée au drame ; c’est le siècle, c’est un vaste miroir reflétant le genre humain pris sur le fait à un jour donné de sa vie immense ».
Victor Hugo considérait volontiers ses éditeurs, qui étaient d’ailleurs des hommes d’une intelligence avisée, Renduel, Hetzel et Lacroix par exemple, comme les premiers confidents de sa pensée, et non seulement il la leur expliquait, la leur développait, en précisait la portée, mais il tenait à connaître leurs impressions. C’était pour lui comme une pierre de touche, comme un écho anticipé de l’opinion du grand public.
Mais le grand public est parfois impatient, il veut « connaître la fin, arriver vite au dénouement ». Lacroix craignait que le drame perdît, par des développements, une partie de son intensité ; Victor Hugo le rassure le 20 mars :
Ô homme de peu de foi ! sachez donc attendre. Souvenez-vous de ce que je vous ai écrit du succès des douze mois, du succès des douze ans. Le drame rapide et léger ferait le succès des douze mois ; le drame profond fera le succès des douze ans. Or, il n’y a de drame profond que dans la vérité vivante et avec des personnages étudiés à fond et réels de toutes parts. Attendez. Et vous verrez… Vous verrez du reste que le drame ne perdra rien pour attendre. Seulement ici les proportions sont démesurées, le colosse Homme tout entier étant dans l’œuvre. De là ces grands horizons ouverts de tous les côtés. Il faut de l’air autour de la montagne.
Victor Hugo ne cessait d’ailleurs de manifester une grande confiance dans le succès des Misérables ; et qu’on ne croie pas qu’il exprimait cette confiance à chaque œuvre nouvelle ; si on lit sa correspondance et ses carnets, on trouve seulement en deux occasions cette approbation sans réserve qu’il se décernait à lui-même, d’abord à propos de la Légende des Siècles, ensuite, à propos des Misérables ; il écrivait le 23 mars ;
Ma conviction est que ce livre sera un des principaux sommets, sinon le principal, de mon œuvre.
C’est cette conviction qui l’avait rendu rebelle à toute mutilation ; il cherchait donc à concilier le respect total de l’œuvre avec les scrupules exprimés par Lacroix, reconnaissant, dans une certaine mesure, que des chapitres de philosophie pouvaient suspendre l’intérêt de l’action. Mais quel moyen ? il s’était creusé l’esprit. Paul Meurice l’avait trouvé, ce moyen, et Victor Hugo l’adopte avec enthousiasme dans sa lettre du 25 mars :
Le problème est résolu. Meurice a trouvé la solution. Lisez la lettre que voici. Il est certain qu’après la seconde partie sur la clôture dans le couvent, il y aurait un moment froid, fâcheux peut-être, un temps d’arrêt. Eh bien, supprimons le temps d’arrêt. Publions la 2e et la 3e partie ensemble, Cosette avec Marius, quatre volumes s’enchaînant ; alors tout est vif, ardent, enlevé, le public reste sur la bonne bouche du Mauvais pauvre, et il se trouvera que la 4e partie sera aussi impatiemment attendue après Marius que la 2e après Fantine.
Cette question était désormais réglée. Mais chaque jour amenait quelque difficulté nouvelle. Ce n’était pas, en effet, chose bien aisée que de publier, et le même jour, deux éditions dont l’une devait paraître à Paris et l’autre à Bruxelles ; conduisez donc un attelage dont un cheval tire d’un côté et l’autre d’un autre côté à un certain nombre de lieues de distance ; Bruxelles est prêt pour la première partie le 3 ou le 4 avril et Paris est en retard, ou du moins Paris, sur la foi des anciens engagements, a pris ses arrangements pour le 7. Ah ! Victor Hugo n’est pas disposé à la clémence. Il aime Paris, il l’aime encore plus, s’il est possible, depuis qu’il y a laissé tous ses souvenirs, les souvenirs heureux et les souvenirs douloureux. Paris est la ville à laquelle il a donné la primeur de ses œuvres, et qui l’a toujours récompensé par son admiration fidèle et chaleureuse. Aussi, il intervient le Ier avril :
On me dit, on m’affirme même une chose qui, j’espère, est une fausse nouvelle. On prétend que le livre qui ne peut, comme vous me l’avez écrit, paraître à Paris que le 7, paraîtra le 3 partout ; de sorte que Paris, cœur du succès, serait servi le dernier. Ce serait là une faute incalculable. Paris servi après tout le monde, c’est le succès attaqué dans sa source ; vous auriez vous-même porté à vos intérêts un coup terrible. Je ne puis croire à une telle chose. La simultanéité, bien ; mais s’il devait y avoir une priorité, c’était pour Paris. La priorité aux autres pays, et Paris à la queue, ce serait une telle ruine pour l’affaire que je n’y puis croire. Je compte que c’est une fausse nouvelle.
On a vu, dans le précédent volume, par quels efforts et quel concours de bonnes volontés Paris réussit à ne pas être devancé par Bruxelles.
MENACES GOUVERNEMENTALES.
Retiré à Hauteville-House, Victor Hugo, tout entier livré à son travail, ne prêtait qu’une attention distraite aux bruits du dehors ; il ne les connaissait que par les lettres de ses amis et de ses éditeurs, n’ayant guère le temps de lire des journaux. L’empire a-t-il songé à prendre une revanche de Napoléon-le-Petit et des Châtiments, a-t-il eu le dessein d’interdire les Misérables ? Il y a été en tout cas fortement exhorté ; et il ne lui déplaisait pas qu’on laissât comprendre aux éditeurs à quels risques ils s’exposaient ; c’était un moyen, croyait-on, d’obtenir l’atténuation du caractère socialiste du roman. Ces menaces, tout en ne portant pas leurs fruits, troublaient cependant la sérénité des éditeurs ; et les scènes historiques et révolutionnaires du livre étaient plus soigneusement passées au crible par Lacroix. Il ne fallait pas espérer la moindre concession de la part de Victor Hugo, et lorsque, dans la correspondance, le mot éventualité, qui servait à désigner l’interdiction, revenait sous la plume de Lacroix, Victor Hugo se montrait intraitable :
Quant à l’éventualité nous devons tous la braver. Elle est pire pour moi que pour vous. Pour moi, c’est une suspension de propriété, pour vous c’est une prolongation…
En lançant la 2e et la 3e partie, faites feu des quatre mains. Si l’on donne des citations, qu’on insiste sur Waterloo qu’on fasse ressortir ce que ce livre a de national, qu’on remue la fibre française, qu’on fasse d’avance honte à Persigny d’arrêter un livre où il est rendu enfin justice à Ney, grand-père de sa femme…
Vous recevrez avec cette lettre le livre Ier de la 5e partie, la guerre entre quatre murs. Lisez la chose en soi et non avec le tremblement de l’éventualité… Courage.
C’était une lutte de tous les instants. Quelques jours plus tard, Victor Hugo recevait une lettre de Lacroix, admirateur toujours fidèle, mais timoré, inquiet au sujet du début de la 5e partie ; il était encore obligé de relever cette énergie un peu défaillante :
L’action, oui, disait Victor Hugo le 14 mai, je vois avec plaisir qu’elle vous saisit. Je crois en effet que l’effet à Paris de cette guerre entre quatre murs serait ce que vous dites. Mais au-dessus de l’action matérielle, voyez l’action morale. Le drame de la conscience, l’épopée de l’âme, c’est là le livre. C’est là sa nouveauté et son inattendu ; ce sera là, je ne dis pas le succès de la minute, mais la certitude définitive de l’avenir. Or, vous avez un bon petit morceau de cet avenir. Lisez-le donc au point de vue que je vous indique, vous lecteur intelligent si haut placé au-dessus du lecteur vulgaire. Il y a de l’action matérielle pour tout le monde, et toutes les péripéties du drame moral pour les philosophes et les réformateurs.
Et sur une petite page, ces lignes jetées en travers comme une sorte de post-scriptum :
Quelle myopie et quelle misère de certains esprits de ce temps-ci ! avez-vous vu celui (pas sans valeur pourtant) qui me reproche de « voir grand ! » Pour être applaudi de ce critique-là, il faut être petit et voir petit.
Et cette ligne isolée :
Insister en France sur Waterloo.
Pour la première partie, Bruxelles avait essayé de paraître avant Paris ; pour les seconde et troisième parties, publiées ensemble, Bruxelles était, cette fois, en retard sur Paris et Lacroix demandait un délai ; Victor Hugo le refusait :
Il importe d’aller vite. Je verrais avec beaucoup de peine que la publication fixée au 10, puis au 13, puis au 15, fût encore ajournée. Pour l’éventualité même, il faut profiter de l’étourdissement du succès qui couvre le livre d’une certaine inviolabilité littéraire.
Lacroix se résigna et fit paraître à Bruxelles Cosette et Marius quelques jours après le 15, date de publication à Paris. Mais il témoigna quelque amertume. Victor Hugo s’efforce de consoler les deux associés belges :
20 mai.
Vous êtes deux hommes fort intelligents, fort gracieux, et de tout point distingués, et vous tomberez d’accord de ce que je vais vous dire : — non, je ne suis pas charmé du tout que Bruxelles soit resté en arrière de Paris ; ces défauts d’ensemble sont dangereux ; Paris a eu raison de publier le 15, et Bruxelles, qui avait l’avance, a eu tort d’être en retard. Il n’y a pas d’accident qui tienne. Vous n’êtes pas les gens d’esprit que vous êtes pour ne savoir point parer à un accident. Ces ajournements, venus de Bruxelles, déconcertent le public, et dégonfleraient à coups d’épingles un succès moins solide. Paris reste Paris, oui, et comparez. M. Lacroix m’écrit : Le lancement belge vaut le lancement parisien. Je cite ses propres expressions. Eh bien, voyez. Pour
la Ire partie Fantine, (en exceptant l’Indépendance, qui est européenne, et le Sancho, que je regarde comme parisien), vous n’avez pu m’envoyer que deux journaux favorables, Gand et Verviers. J’ai reçu plus de deux cents journaux enthousiastes de France. Comparez, et jugez vous-mêmes.
Victor Hugo avait développé avec une sorte de passion la guerre entre quatre murs. Abandonné à son inspiration, il avait donné vingt-quatre chapitres. Puis il se ravise, il songe, afin d’alléger le volume, à supprimer le chapitre v : Quel horizon on voit du haut de la barricade ; mais il est seul de son opinion ; le chapitre était vibrant, il renfermait cette belle apostrophe d’Enjolras au moment où, bravant la mort, il affirmait la prochaine libération du genre humain. Famille, amis avaient protesté contre la suppression de ce chapitre, et le 23 mai il le rétablissait par cette lettre à Verboeckhoven :
Tout ce qui m’entoure s’insurge contre ce retranchement, on me menace de barricades ; le chapitre est très important en effet, et je me range du côté de l’insurrection, je cède à l’émeute, je rétablis le chapitre. Le voici. Vous jugerez vous-même qu’il est en effet capital. Il fixe le sens de la barricade, et son but.
LE BANQUET DES MISÉRABLES.
Cette œuvre immense des Misérables avait été menée à bonne fin et s’achevait sur le succès énorme de la publication des quatrième et cinquième parties le 30 juin. Mais les journées entières et parfois des nuits passées pendant neuf mois à ce rude labeur avaient imposé à Victor Hugo un effort considérable auquel n’aurait pas résisté une constitution moins robuste que la sienne. Telle était sa confiance dans sa force, qu’il s’accordait seulement quelques semaines de repos ; mais, le 25 juillet, le docteur Corbin lui conseilla de voyager, et il notait dans ses carnets :
Sur l’avis du docteur Corbin, je prends le parti de voyager quelques semaines. Je pars lundi pour Londres, puis la Belgique. M. A. Lacroix m’accompagne. Charles et Paul Meurice me rejoindront à Bruxelles où je serai mardi 30 juillet.
Victor Hugo fit son excursion de six semaines sur les bords du Rhin et rentra à Bruxelles pour assister, le 16 septembre, au banquet que ses éditeurs Lacroix et Verboeckhoven avaient organisé en son honneur pour fêter le succès des Misérables. Des littérateurs, des journalistes de tous les pays avaient été invités. On comptait quatre-vingts convives.
Nous n’entrerons pas ici dans les détails de cette solennité ; les journaux publièrent à l’époque des comptes rendus, et un publiciste belge de grand talent, Gustave Frédérix, donna, dans une brochure, une relation très complète de ce banquet. Charles et François-Victor assistaient à cette fête.
Victor Hugo, très ému, avait répondu aux divers discours. On trouvera le texte de sa réponse dans Actes et Paroles. Il revoyait là des amis dont il avait été séparé pendant de longues années, toujours pleins de confiance dans le triomphe final de la cause momentanément vaincue. Le temps écoulé ne marquait aucun changement ni dans son langage, ni dans ses manières. Les discours de Lacroix, de M. Fontainas, bourgmestre de Bruxelles, de Nefftzer, directeur du Temps, de Léon Bérardi, directeur de l’Indépendance belge, d’Eugène Pelletan, de Louis Blanc, de Théodore de Banville et de plusieurs journalistes étrangers avaient profondément touché le poète, qui retrouvait autour de lui tous les combattants de la première heure.
Mme Victor Hugo, qui avait été invitée au banquet, n’avait pu y assister. Elle était souffrante à Guernesey ; le 22 septembre, elle écrivait à Lacroix :
Je suis en retard, monsieur, pour vous répondre, c’est que j’ai été ces temps derniers fort souffrante et forcée de garder le lit.
J’ai su par voie indirecte le succès de votre banquet, et je me suis associée à cette fête sociale aussi bien que littéraire de toute âme. Mon mari qui va revenir me dira les détails de cette touchante solennité…
Victor Hugo rentrait à Guernesey à l’heure même où Mme Victor Hugo adressait sa lettre à Lacroix.
L’ÉDITION À BON MARCHÉ.
En dépit des pronostics pessimistes, en dépit de toutes les craintes, le roman avait paru en entier sans provoquer une mesure répressive. Le gouvernement impérial avait pensé, non sans raison, qu’une persécution apporterait au livre une publicité plus retentissante encore.
Cette publicité, Victor Hugo voulait la poursuivre avec une édition à bon marché. Lacroix s’était obstiné à l’ajourner, voulant tirer d’abord de l’édition in-8o le maximum de bénéfices qu’elle pouvait donner ; il l’ajournait encore afin d’épuiser les quatre ou cinq mille exemplaires qui lui restaient en magasin. Victor Hugo, en apprenant ce nouveau délai, proteste énergiquement :