Les Misérables (page 130)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Misérables (1908) · 163 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Après un succès, et un succès extraordinaire, vous êtes aussi timide qu’après un échec. Vous débutez par une assertion sur la décroissance normale de la vente des livres, qui est contraire aux faits (voyez la brochure excellente de Hetzel, dont je vous ai parlé, et les chiffres authentiques qui la terminent) et qui est contraire au fameux et incontestable axiome de librairie : Plus un livre s’est vendu, plus il se vendra.

Tous les exemples sont là pour le prouver, depuis les livres médiocres comme Télémaque jusqu’aux livres supérieurs comme Don Quichotte. Vous raisonnez un peu, permettez-moi de vous le dire, comme si vous aviez acheté un roman heureux d’Anne Radcliffe ou de Ducray-Duminil, sans portée, sans lendemain, et sans avenir. De la part d’un homme, écrivain lui-même, d’un homme supérieur comme vous par l’intelligence, cela m’étonne. Vous rappelez-vous, à l’époque où vous doutiez du succès des Misérables, une lettre de moi qui commençait ainsi : « Ô homme de peu de foi ! « — Eh bien, je suis tenté de vous le répéter aujourd’hui.

Quoi ! vos frais sont faits, vous l’écrivez vous-même, vous avez devant vous ce bénéfice énorme, onze ans d’exploitation libérée et gratuite, et pour quatre ou cinq mille exemplaires in-8o qui vous restent en totalisant les reliquats de tous les marchés (Bruxelles, Paris, Leipsick), vous vous arrêtez court, vous vous croisez les bras, vous renoncez à continuer le succès, vous attendez l’écoulement infaillible, mais lent, de cette queue à si haut prix ! vous avez devant vous le proverbe : battre le fer quand il est chaud, et vous laissez refroidir !

En publiant aujourd’hui l’édition bon marché et petit format, vous recommencez, avec plus d’intensité encore, le mouvement et l’effet des premiers jours ! Vous faites pénétrer le livre dans les couches profondes et inépuisables du peuple ! vous passez de l’acheteur d’élite, qui pourtant vous a acheté des nombres énormes, à l’acheteur de la foule, qui vous achètera des nombres plus grands encore ! Cet effet, ce bénéfice, ce succès, vous y renoncez ! je dis plus, vous oubliez cette vérité incontestable et prouvée par tous les faits, que pour les livres d’avenir, le format bon marché fait vendre le format cher ; il sert de prospectus et sollicite les bibliothèques. Les Misérables bon marché, loin de faire tort aux quelques milliers chers qui vous restent, en hâteraient probablement l’écoulement. Et dans tous les cas quelle indemnité ! Ô homme de peu de foi !

C’était la vérité, la raison et la clairvoyance, mais Lacroix, avant de se décider à faire de gros tirages d’une édition à bas prix, envisageait les sacrifices qui pouvaient devenir onéreux au cas où une interdiction se produirait.

Dans une lettre du 26 octobre, Victor Hugo place nettement la question sur son véritable terrain :

J’arrive aux Misérables, édition bon marché. D’abord permettez-moi de voir pour vous, dans l’interdiction, si elle avait lieu, non une catastrophe, mais simplement une diminution dans vos bénéfices, lesquels, en tout état de cause, resteront considérables. Ensuite, voici ce qu’on m’écrit de France : — Il est probable que l’interdiction n’aurait lieu que si MM. Lacroix et Cie voulaient introduire en France une édition belge bon marché ; ce serait là une imprudence de leur part ; mais s’ils impriment le petit format en France pour la France, on reculera probablement devant l’interdiction ; dans le premier cas, une simple mesure administrative suffirait ; dans le second, il faudrait un procès. — J’ai répondu que vous ne feriez pas l’imprudence en question et qu’il était entendu entre nous que vous imprimeriez en France pour la France. En ce cas, on me dit qu’il y a très peu de danger. Méditez, et avisez.

Je viens de relire ce récit de votre fête du 16 septembre, et je ne veux pas finir cette lettre sans en reparler avec vous. Oui, c’est là un bon et cordial souvenir pour moi. Dites-le à vos excellents associés. Jamais cette hospitalité gracieuse et charmante ne sera oubliée d’aucun de ceux qui l’ont reçue, et de moi, cher monsieur, en particulier.

Le 17 décembre, Victor Hugo revient à la charge pour cette édition à bon marché :

Claye pense, et je suis de son avis, que votre édition in-12, s’adressant presque au même public, ira moins au but qu’une édition in-18 en 5 volumes coûtant 15 fr. On en vendrait des nombres immenses, et cette fois on irait jusqu’au dernier acheteur possible, surtout si l’on autorisait à acheter à termes chaque partie, l’une après l’autre, au prix de 4 fr. Pesez et mûrissez cette combinaison. L’ouvrage ainsi irait au fond du peuple et vous feriez une nouvelle recette énorme.

Victor Hugo, en plaidant si chaleureusement la cause de l’édition à bon marché, n’était pas guidé par son intérêt commercial puisqu’il s’était dépouillé de sa propriété pour douze années, moyennant une somme qui nous paraît bien modeste aujourd’hui, et qui l’était en réalité si on la compare aux énormes bénéfices encaissés.

En propageant ainsi son œuvre, il s’exposait à diminuer dans l’avenir la valeur de sa propriété, mais il voulait répandre ses idées dans les couches profondes de l’opinion ; il était surprenant qu’un homme aussi perspicace que Lacroix résistât à des arguments aussi solides. Certes il était résolu à faire cette édition in-18, mais plus tard ; et encore voulait-il une édition de dix volumes à 3 fr. 50 le volume. Victor Hugo désapprouvait cette combinaison :

Quant à votre in-18, écrivait-il le 2 mai, je persiste dans le conseil que je vous avais donné. Le bon marché n’est pas 35 fr. mais au plus 20 fr. — À 15 fr. vous auriez eu une vente énorme. Vos 35 fr. s’adressent au même public que les 60 ; le public riche et même très riche. Ce public-là est servi. Vous en viendrez à mon avis. Il fallait une vraie édition à bon marché.

L’avenir devait démontrer que Victor Hugo avait raison. Lacroix avait fait une édition sans doute moins coûteuse que la grande, mais ce n’était pas la véritable édition populaire.

LE DRAME DES MISÉRABLES.

Le roman des Misérables, répandu dans le monde entier, devait être encore popularisé par le théâtre. Charles Hugo et Paul Meurice avaient tiré du livre un drame en seize tableaux qui avait été reçu à l’Ambigu ; mais le gouvernement impérial, qui n’avait pas osé faire saisir le roman, n’hésita pas, le 15 août, à interdire la pièce ; à cette époque on redoutait les manifestations dans les théâtres et on devait prévoir que le nom de Victor Hugo, proscrit jusqu’alors de toutes les scènes, donnerait lieu à de chaleureuses démonstrations. Cette mesure détermina Charles Hugo et Paul Meurice à faire représenter leur drame à Bruxelles. La première eut lieu le 3 janvier 1863 au théâtre des Galeries Saint-Hubert.

Charles Hugo seul avait été nommé. Le drame, très remanié plus tard, s’arrêtait à l’arrivée de Jean Valjean avec Cosette enfant dans le jardin du couvent. Il fut joué à Paris pour la première fois au théâtre de la Porte-Saint-Martin. La répétition générale, d’abord fixée au 14 mars 1878, fut retardée par suite de la maladie d’une artiste. Enfin la première représentation eut lieu le 22 mars.

On lit dans les carnets de Victor Hugo :

Nous sommes allés à la Porte-Saint-Martin à la première des Misérables (baignoire 1 et 3). Grand succès. On a nommé mon Charles. La pièce est bien jouée. Il y a une charmante petite Cosette. Georges et Jeanne y étaient.

Les interprètes étaient Dumaine, Taillade, Lacressonnière, Vannoy, Mme Jane Essler, Bardy et la petite Daubray, « la charmante petite Cosette ».

Paul Meurice attribuant à son collaborateur et ami, mort depuis sept ans, tout le succès de cette représentation à Paris, voulut que Charles Hugo fût seul nommé. Victor Hugo, de la loge qu’il occupait, comprit et sentit tout ce qu’il y avait de touchant et de fraternel dans ce délicat désintéressement.

Lorsque le drame fut remis à la scène le 26 décembre 1899, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, Paul Meurice pensa qu’il devait le remanier, le resserrer ici, l’élargir là ; il supprima des scènes, en ajouta d’autres, et termina le drame à la mort de Jean Valjean, cherchant à donner la substance entière du roman tout en maintenant son unité. Un travail aussi considérable ne pouvait plus désormais s’abriter derrière l’anonymat. Paul Meurice signa la pièce avec Charles Hugo.

Le succès fut considérable. Coquelin, entouré d’interprètes de valeur, fut un Jean Valjean inoubliable. Il ne se montra pas seulement le grand artiste que nous aimions, que nous admirions, que nous applaudissions à chacune de ses créations, il rendit avec une étonnante virtuosité toutes les nuances des sentiments humains. Par son jeu, si intense et si vibrant, il nous troubla, nous remua, nous émut, il incarna avec une incomparable maîtrise le héros d’un des plus beaux romans de Victor Hugo.

DISCUSSIONS SUR LE LIVRE.

Nous avons essayé de donner un historique complet. Nous avons pris les Misérables à leur naissance, nous les avons suivis dans leur développement et à leur apparition. Mais un roman qui est écrit, imprimé, tiré, broché et mis en vente n’est pas arrivé au terme de sa carrière. Il est encore commenté, discuté, et à l’histoire de la conception et de la fabrication du livre succède, tout naturellement, l’histoire des querelles du lendemain.

On doit bien supposer qu’une œuvre d’une portée aussi considérable devait provoquer de la part d’amis et d’ennemis quelques controverses sur le caractère des personnages mis en scène et surtout sur les démêlés judiciaires de Jean Valjean. Sans empiéter sur le domaine de la Revue de la critique qu’on trouvera quelques pages plus loin, nous donnerons ici quelques lettres et quelques documents curieux qui ont été conservés par Victor Hugo.

L’ÉVÊQUE MYRIEL

La première figure que nous rencontrons au seuil du livre est celle de l’évêque Myriel.

— Sans entrer dans les polémiques qui furent soulevées, on se rappelle que la famille de Mgr Miollis avait, dans des lettres publiées en avril 1862 par le journal l’Union, de Paris, et par un journal de Bordeaux, reproché à Victor Hugo d’avoir porté atteinte à la mémoire de l’évêque ; la prétention était un peu excessive. En somme, Victor Hugo avait bien emprunté à l’évêque de Digne quelques traits, il avait même raconté l’histoire de Pierre Maurin, mais il avait cherché, en ajoutant certains détails de fantaisie, à dépister le public, ce qui était son droit. Peut-être n’y avait-il pas complètement réussi ; c’était en tout cas son intention, car, dans une lettre à Mme Cécile Hulpert, il disait qu’il avait voulu donner « un personnage purement imaginaire ». Cependant il ne niait pas, et les notes biographiques qu’il a prises en font foi, qu’il connaissait l’existence de Mgr Miollis :

Je savais très vaguement, écrivait-il à sa correspondante en juin 1862, qu’il y avait eu au commencement de ce siècle un bon évêque à Digne, rien de plus. Je me suis cru suffisamment autorisé par ce fait à y placer Mgr Myriel. Pourtant je n’ai point mis le nom de la ville en toutes lettres, indiquant par là aux lecteurs intelligents la fiction.

L’évêque Myriel est un personnage purement imaginaire, et les journaux catholiques ont eu raison de le trouver invraisemblable. On pourrait même ajouter impossible, si Charles Borromée, François de Sales, Belzunce et Las Cases n’avaient pas existé.

Voilà sans doute la réponse, d’une charmante ironie, que Victor Hugo aurait faite aux journaux catholiques, en vérité bien susceptibles à l’endroit de Mgr Miollis, s’il n’avait pris le parti de s’abstenir de toute polémique. Les journaux de droite se montraient bien exigeants en prétendant que l’évêque de Digne n’apparaissait pas dans le roman avec la grandeur et la majesté attribuées par l’histoire. En revanche. on rencontrait des jugements plus équitables chez des hommes considérables dont on ne saurait suspecter les sentiments religieux. Ainsi, M. le comte d’Haussonville, le père de l’académicien actuel, se présentait lui-même en 1869 à l’Académie française ; il ne pouvait rendre la visite traditionnelle à l’exilé, mais il crut devoir lui écrire le 3 mars :

Si vous étiez en France, je me prévaudrais avec joie de mes privilèges de candidat au siège laissé vacant par la mort de M. Viennet pour aller solliciter l’honneur de votre suffrage. Puisque votre éloignement volontaire me prive d’une semblable satisfaction, j’aurai du moins celle de vous faire hommage à distance des quelques volumes que, suivant l’usage traditionnel, j’adresse en ce moment à vos collègues de l’Académie Française. La nature ne m’avait point fait pour être auteur ; et si les autres s’en doutent en me lisant, je m’en aperçois moi-même mieux que personne en écrivant. Peut-être me comprendrez-vous, et m’excuserez-vous, si j’ose vous avouer que je me suis jeté dans l’étude passionnée du passé pour me distraire fortement des tristesses du présent… En essayant de raconter la réunion de la Lorraine à la France, je me suis beaucoup aidé de l’histoire manuscrite de votre parent l’abbé Hugo, évêque de Ptolémaïs, celui de nos anciens auteurs lorrains qui a écrit de la façon la plus originale la vie du très original Charles IV. Et tout dernièrement, en parlant du Concile de 1811, j’ai eu l’occasion de mettre en scène le digne évêque Miollis, qui passe pour vous avoir fourni l’une des plus belles figures de l’un de vos plus beaux romans.

Ce n’était pas là une flatterie de candidat, puisque Victor Hugo ne pouvait pas voter. Cependant il qualifiait Mgr Myriel « une des plus belles figures du roman ».

Ce qui provoqua de violentes polémiques, ce qui excita surtout l’indignation du monde religieux, ce qui fit crier au scandale et à l’invraisemblance, ce fut la rencontre de l’évêque avec le conventionnel.

Passe encore qu’un évêque visite un conventionnel. C’était déjà bien hardi ; mais que dire, que penser de cette conversation entre un saint homme et un révolutionnaire ?

Ce révolté impénitent achève sa vie en racontant toutes ses bonnes œuvres comme toutes ses souffrances, et il termine ainsi l’entretien :

Maintenant j’ai quatrevingt-six ans ; je vais mourir. Qu’est-ce que vous venez me demander ?

— Votre bénédiction, dit l’évêque.

Et il s’agenouilla.

Un évêque qui s’agenouille devant cet incrédule ! Si belle, si émouvante que soit la scène, les journaux cléricaux ne purent s’empêcher de protester et de condamner ce qu’ils considéraient comme une impertinente fantaisie, peut-être même comme un outrage.

Ce récit ne parut pas cependant si étrange à des personnages jouissant d’un grand crédit dans le monde catholique, et en particulier à M. de Montalembert, un des chefs les plus autorisés du parti monarchique.

Laurent Pichat raconte, dans une lettre adressée à Victor Hugo le 15 mai 1862 :

Dernièrement, Montalembert, on ne m’a pas dit où, était dans une réunion de son monde où les volumes de Fantine étaient le sujet de la conversation. On admirait avec chaleur ; il n’y a que vous pour donner la vie à ces morts ! Cependant un évêque faisait des réserves sur la scène du conventionnel. — Cette bénédiction est invraisemblable ! disait-il. — Mais nous avons plus fort que cela, reprit Montalembert, vous ne vous le rappelez pas. Dans un des voyages de Bonaparte (il cita le lieu et le nom de l’évêque dont il va être question), un prélat le reçut et Bonaparte lui demanda sa bénédiction. — C’est plutôt à vous, monseigneur, de me bénir, répondit l’évêque, et il s’inclina. Vous voyez, ajouta Montalembert, que c’est plus fort que la scène de Victor Hugo !

Un évêque, M. de Ségur, avait pris à partie Victor Hugo personnellement et son « infâme livre des Misérables ». L’attaque grossière passa longtemps inaperçue, lorsque en septembre 1872 on la communiqua au poète. Il répondit le 17 septembre :

Il y a dans les Misérables un évêque qui est bon, sincère, humble, fraternel, qui a de l’esprit en même temps que de la douceur, et qui mêle à sa bénédiction toutes les vertus. C’est pourquoi les Misérables sont un livre infâme. D’où il faut conclure que les Misérables seraient un livre admirable si l’évêque était un homme d’imposture et de haine, un insulteur, un plat et grossier écrivain, un vil scribe de la plus basse espèce, un colporteur de calomnies de police, un menteur crossé et mitré.

Le second évêque serait-il plus vrai que le premier. Cette question vous regarde, monsieur, vous vous connaissez en évêques mieux que moi.

Cette verte leçon était méritée. M. de Ségur avait prodigué les gros mots dans son opuscule ; Victor Hugo avait simplement riposté et il avait écrit à la même époque ces vers qu’il publia dans les Quatre Vents de l’Esprit :

Muse, un nommé Ségur, évêque, m’est hostile ;

Cet homme violet me damne en mauvais style…

Si l’évêque Myriel excitait des colères à droite, il n’était pas non plus épargné à gauche. George Sand, à qui l’évêque paraissait trop évangélique, avait présenté quelques restrictions dans une lettre que nous n’avons pas. Ce qui avait vivement ému Victor Hugo, ainsi qu’en témoigne sa réponse du 6 mai :

Votre lettre m’a attristé. Jugez si ma surprise a été pénible. Je m’étais figuré que ce livre nous rapprocherait encore, et voici qu’il nous éloigne, qu’il nous désunit presque. J’en

voudrais à ce livre, si je ne le savais pas si honnête.

L’un de nous deux évidemment se trompe. Est-ce vous ? est-ce moi? Votre franchise provoquant la mienne, laissez-moi vous dire que je crois que c’est vous.

J’avais fait ce rêve que vous, la grande George Sand, vous comprendriez mon cœur comme je comprends le vôtre. Dans tous les cas, vivant solitaire et face à face avec mon intention et tête à tête avec ma conscience, je suis sûr, sinon de ce que je fais, du moins de ce que je veux ; je suis sûr de mon cœur qui est tout à la justice, tout à l’idéal, tout à la raison, tout à ce qui est grand, généreux, beau et vrai, tout à vous.

George Sand répliquait le 11 mai :

Oui, si quelqu’un se trompe, c’est moi ! et si vous me dites que je vous ai attristé, vous me navrez, car ce n’est pas un reproche que je vous adressais. C’était une plainte ou une prière, et dans ces deux cas, un hommage toujours. Mais moi douter de la grandeur et de la ferveur de vos intentions ! Maître, vous me châtiez beaucoup trop. Prenez-moi pour ce que je suis : une femme qui a besoin de la parole que vous savez dire.

La parole est toujours sublime, et ici elle a une terrible importance, à cause du moment où nous vivons. J’ai été effrayée de cette sainte candeur avec laquelle vous nous montriez les saints du passé. Eh bien, cher maître, grondez-moi, j’en suis contente, et montrez-nous les saints de l’avenir. Vous tenez en vous cette révélation, vous seul pouvez la donner en prose, comme déjà vous l’avez chantée et annoncée en vers. Frappez aux portes de l’enfer et faites-en sortir les damnés que Rome y a entassés. Votre plume vaut mieux que la crosse de tous les évêques. Ah ! si j’étais vous ! — Mais vous avez un plan et j’ai foi à la démonstration qui mènera au but. J’ai donc tort de m’alarmer de ce prologue dans l’église. Je suis une bête. Pardonnez-moi, et voyez au fond de mon cœur. Jamais de restriction mentale, rien au delà ni derrière ce que je vous dis. Personne plus que moi ne vous admire et ne vous apprécie. Je suis vis-à-vis de vous comme ces bonnes femmes qui crient après le sang de saint Janvier. Pensez-vous qu’elles doutent ? Mais je crie tout bas et à vous seul. Soyez sûr de cela. Ou bien, mes cris en l’air, je voudrais que vous puissiez les entendre. Je serais vite pardonnée.

George Sand.

Nohant, 11 mai 62.

JEAN VALJEAN.

Le personnage le plus discuté fut ensuite Jean Valjean. On lira plus loin les critiques. Si un reproche pouvait être sensible à Victor Hugo, c’est celui que lui adressaient certains écrivains de s’être livré à des fantaisies judiciaires sur le cas de son forçat. Or Victor Hugo ne s’engageait pas dans un récit sans s’être préalablement documenté : on a pu le constater par l’historique du tome II. Mais ce qu’on ne sait pas, c’est que, le roman ayant paru, il recueillait encore soigneusement tous les faits ayant trait à son histoire de Jean Valjean ; il en constituait un dossier, se ménageant au besoin des armes pour se défendre.

C’est ainsi que nous avons retrouvé un numéro de l’Indépendance belge, daté du 25 janvier 1863. Il écrit sur la marge du haut : à conserver — Jean Valjean. Dans cet article, Victor Hugo était justifié du reproche d’avoir péché contre la vraisemblance en envoyant Jean Valjean au bagne pour le vol d’un pain. Le journal rapportait et commentait le fait suivant : un nommé Bocqué comparaissait devant le tribunal correctionnel belge. Pour acheter un pain, il avait volé vingt-huit centimes dans le tronc de l’église de Delbeck, et il était venu se dénoncer à la police. On avait reconnu que le tronc contenait vingt-huit francs et que le coupable n’avait dérobé que ces quelques centimes. Le maximum de la peine était de cinq ans ; et avant l’introduction de la loi qui correctionnalisait certains délits, jusque-là du ressort des cours d’assises, Bocqué eût pu être condamné aux travaux forcés à temps. Cela se passait en 1863, et depuis l’époque où se déroulait le drame des Misérables on avait apporté des adoucissements à la rigueur des lois ; mais voici qui est mieux : nous avons trouvé un autre journal, le Phare de la Loire, daté du 25 novembre 1862, c’est-à-dire quatre mois après la publication des derniers volumes du roman. Sur la marge en haut, Victor Hugo a écrit : à conserver. Les Misérables attaqués par un procureur général de Bourges.

M. le premier avocat général près la cour d’appel de Bourges avait consacré son discours de rentrée aux Misérables. À propos de l’affaire Champmathieu, il avait trouvé « absurde » et « impossible » la persistance du magistrat du parquet à demander la condamnation de celui dont les aveux de Jean Valjean venaient de démontrer l’innocence.

Or voici ce qui s’était produit à la cour d’assises :

Le 13 août 1861, une femme Gardin, fille Doise, est condamnée par la cour d’assises du Nord aux travaux forcés à perpétuité, pour crime de parricide commis sur la personne du sieur Martin Doise.

Le 16 août 1862, la même cour condamne, pour crime d’assassinat commis sur le même Martin Doise, deux hommes, l’un à la peine de mort, l’autre aux travaux forcés à perpétuité. Or, d’après une information judiciaire, il est démontré que ces deux condamnés ne connaissent pas la femme Gardin, fille Doise. Il y a donc là, incontestablement, une erreur judiciaire. Les deux arrêts sont cassés et la femme et les deux hommes sont renvoyés devant la cour d’assises de la Somme.

Les débats s’ouvrent à Amiens le 17 novembre. Les deux hommes avouent ; l’innocence de la fille Doise éclate comme celle de Champmathieu.

Et que dit M. le Procureur général ? Oh ! il renonce à l’accusation en présence des aveux des deux hommes. Il ajoute aussitôt :

Mais proclamerai-je l’innocence ?… Et dois-je déplorer une fatale erreur judiciaire ? non, je ferais, en allant jusque-là, une injure aux magistrats, au jury et à la justice tout entière, une injure imméritée.

C’était déjà assez énorme de ne pas proclamer l’innocence. M. le Procureur impérial est allé plus loin :

En écoutant, dit-il, les témoignages produits à cette audience, n’avons-nous pas vu sans cesse dans la pensée, dans les propos, dans les actes de cette femme, la préméditation, la gestation du parricide, si je puis m’exprimer ainsi ? aux jeux de Dieu qui lit dans les cœurs, elle était parricide. Vous avez souhaité tout haut, poursuit-il en s’adressant à la fille Doise, vous avez rêvé durant vos nuits fiévreuses, la mort, la mort violente de celui qui vous avait donné la vie.

Je renonce à soutenir l’accusation contre vous, mais je ne vous réhabilite pas.

Relisez l’affaire Champmathieu.

Comme l’avocat général des Misérables, que le magistrat de la cour de Bourges qualifie d’absurde et d’invraisemblable, paraît bénin et incolore auprès du procureur général de la cour d’Amiens !

Il n’est pas aussi impitoyable pour Champmathieu que M. le Procureur pour la fille Doise. Victor Hugo a donc été en deçà de la réalité. Cela se passait en novembre 1862 et, quelques mois auparavant, nos critiques les plus abondamment pourvus de science juridique s’élevaient avec une superbe assurance contre les inventions judiciaires de Victor Hugo.

Tout roman, qu’on taxe en général de fantaisie extravagante ou absurde, n’est le plus souvent qu’une copie aux couleurs affaiblies des faits que nous rencontrons dans la vie. Si l’imagination des écrivains crée des récits, des aventures, des scènes qui nous paraissent fantastiques, en revanche, des affaires retentissantes nous prouvent que la fiction est presque toujours au-dessous de la réalité.

La réintégration de Jean Valjean au bagne avait paru à quelques bons esprits « une impossibilité ». Victor Hugo, qui d’ordinaire ne répondait pas aux critiques et qui se bornait à remercier les journalistes amis ou les admirateurs, crut devoir s’expliquer dans une lettre, qui n’a pas d’ailleurs été rendue publique, adressée à M. de Biéville :

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