Les Misérables (page 131)
Hauteville-house, 21 janvier 1863.
Monsieur,
En vous adressant l’expression de ma vive gratitude, permettez-moi de mêler une observation au remerciement que je vous dois à l’occasion de votre article du 10 janvier, si excellent et si cordial pour mon fils. Vous aussi vous affirmez, avec l’autorité d’un esprit libéral, que la réintégration de Jean Valjean au bagne est « une impossibilité ». Il n’y a pourtant là, hélas, que la vérité pure et simple ; la loi telle qu’elle est appliquée par la magistrature telle qu’elle est. Vous reconnaîtrez, je n’en doute pas, en y réfléchissant, qu’il est temps de dénoncer ces excès légaux, que la conscience universelle a raison de tenir en suspicion la justice humaine, et qu’en présence de Lesurques non réhabilité et de Rosalie Doise torturée, ce qu’on appelle aujourd’hui la magistrature française mérite, non l’appui, mais la sévérité des sérieuses et généreuses intelligences comme la vôtre. Si j’étais en France sous un gouvernement libre, je prouverais par des faits extraits des sommiers judiciaires, que dans l’histoire juridique de Jean Valjean, j’ai été non au delà, mais en deçà de la réalité. Jusqu’à ce que je puisse taire cette preuve, je demande aux hommes impartiaux, tels que vous, leur neutralité. Attendez, et, la démonstration faite, les preuves données, vous serez surpris, je vous l’annonce d’avance, et vous partagerez ma douleur et mon indignation devant l’hypocrisie pénale.
Ceci, Monsieur, n’est ni une rectification, ni une réclamation ; c’est l’appel d’une conscience honnête à une autre conscience honnête ; c’est une simple lettre privée qui ne demande aucune publicité, et qui d’ailleurs, sous ce régime, ne pourrait être publiée. Je tiens seulement, et de vous à moi, comme dans une causerie intime et amicale, à fixer sur un point important votre attention sérieuse, et je ne saurais. Monsieur, vous donner une marque meilleure de ma cordiale estime pour votre personne et votre talent.
Victor Hugo.
WATERLOO.
Ceux qui s’étaient donné la mission de relever les prétendues « hérésies pénales » de Victor Hugo discutaient avec non moins de vivacité ses chapitres d’histoire. Le récit de Waterloo a été l’objet de nombreuses controverses. Nous n’avons pas l’intention de les examiner, nous n’apportons pas ici de la discussion, mais simplement les documents, conservés par Victor Hugo, qui peuvent jeter un jour intéressant sur l’œuvre.
On se souvient que dans le livre Waterloo, dans le chapitre ix : l’Inattendu, Victor Hugo avait écrit :
Parvenus au point culminant de la crête, effrénés, tout à leur furie et à leur course d’extermination sur les carrés et les canons, les cuirassiers venaient d’apercevoir entre eux et les anglais un fossé, une fosse. C’était le chemin creux d’Ohain.
Et il raconte cette mêlée effroyable dans le gouffre.
Les historiens contestèrent l’existence de ce ravin. Dans un dossier portant ce titre :
waterloo Chemin creux d’Ohain
nous trouvons une lettre en anglais, signée E. Hewlett, recteur de Saint-Paul, à Manchester, et datée 28 juillet 1870 ; au coin de la lettre Victor Hugo a écrit : à joindre aux preuves du chemin creux d’Ohain. Voici la traduction :
J’ai depuis peu en ma possession un livre assez rare publié immédiatement après la bataille ; il contient un plan des champs à vol d’oiseau, pris à l’endroit exact où les cuirassiers ont chargé. Or il y a sur le plan un profond et grand ravin. Comme ce croquis a été pris d’après l’aspect naturel du terrain, qui se modifia par suite des excavations du monument du lion, ce témoignage est valable et confirme vos vues.
Le fameux mot de Cambronne fut vivement contesté. Nous n’avons pas à instituer de débat sur la question de l’authenticité, affirmée par les uns, contredite par les autres. Victor Hugo a constitué un dossier intitule :
LES MISÉRABLES.
Affaire
du mot
de Cambronne.
Nous avons trouvé dans ce dossier une pièce intéressante, une lettre de Marseille, datée du 14 juillet 1862, signée Sylvain Badaroux ; on y lit ce passage :
Ancien professeur au collège d’Alais (Gard), je fus mis en relation avec l’adjudant-général Boyer-Peyreleau, député de l’Eure, que la cécité força de se retirer des luttes parlementaires pour venir habiter auprès de sa famille. C’était en 1845 ou 1846 : je lui lisais deux fois par semaine le National ; à cette époque un procès fut intenté à la ville de Nantes qui érigeait une statue à Cambronne. La veuve et les enfants du général Michel revendiquaient pour la mémoire du chef de leur famille les paroles historiques : La garde meurt et ne se rend pas, qui devaient être gravées sur le socle du monument.
M. Boyer-Peyreleau me raconta alors qu’ayant été détenu en 1815 avec Cambronne, La Valette, Ney, Labédoyère et autres, il avait entendu lui-même de la bouche de Cambronne qui se faisait un plaisir de le répéter avec le geste qui avait accompagné le mot : Poussé à bout par l’insolence et l’audace d’un officier anglais qui criait : rendez-vous ! je lui montrai le derrière et frappant sur la fesse je hurlai de poumons : Merde !
LOUIS-PHILIPPE.
Si l’indulgence de Victor Hugo pour Napoléon Ier avait rencontré quelque sévérité dans le camp républicain, ainsi qu’en témoigne la lettre de Lacroix datée du 10 juillet 1862 reproduite dans le volume précédent, en revanche les appréciations bienveillantes sur Louis-Philippe ne pouvaient être que favorablement accueillies. C’était l’époque où tous les partis, républicain, orléaniste, légitimiste, s’étaient alliés contre l’empire, sous le nom d’Union libérale ; assurément les orléanistes n’étaient pas moins détestés par le gouvernement impérial que les républicains.
Le général Le Flô, un des auteurs de la proposition des questeurs, qui fut arrêté en 1851, emprisonné à Vincennes, puis expulsé et qui se réfugia en Angleterre, était rentré en France en 1857. Il habitait la Bretagne. Il reçut du duc d’Aumale, en juillet 1862, une lettre datée de Twickenham. Il s’empressa d’écrire à Victor Hugo :
J’ai reçu hier matin une lettre de Mr le duc d’Aumale qui vous aurait été, ce me semble, mieux adressée qu’à moi, mais que de certaines considérations l’ont amené sans doute à faire passer par mon intermédiaire. Quoi qu’il en soit, cette lettre renferme des sentiments trop honorables pour vous et pour le Prince pour que je ne me fasse pas un véritable plaisir de vous la communiquer. Lisez-la, mon cher ami, et gardez-la, si cela vous convient, ou renvoyez-la-moi, si vous le préférez.
Je n’ai pas encore lu le 7e volume des Misérables ; j’étais absent quand les premiers volumes sont arrivés chez mon libraire de
Morlaix, et je n’ai pu m’inscrire, pour les avoir à mon tour, qu’à la suite d’une liste déjà formidable… Ce livre est devenu un véritable événement…
Je ne sais si je partagerai l’enthousiasme du duc d’Aumale, et tout à fait votre sentiment, à l’égard de ce qui concerne Louis-Philippe : Peut-être oui, peut-être non. Je ne saurais jamais approuver 1830 et pas plus 1848. Shakespeare a pu faire pourtant un beau drame de Richard III ; mais tout son génie et le vôtre, mon cher ami, ne sauraient parvenir à dramatiser le coucou du 24 février. Sans compter que le 29 juillet et le 24 février sont les parrains de cet abominable 2 décembre.
Nous reproduisons in extenso la lettre du duc d’Aumale :
Twickenham, 8 juillet 1862.
Il y a longtemps que je vous dois une lettre, mon cher Général, mais les communications ne sont pas trop faciles par le temps qui court, et j’ai dû attendre une occasion pour faire passer la Manche à ce billet. Si innocent qu’il soit, je ne réponds de rien ; j’espère toutefois qu’il vous parviendra sans encombre.
J’ai été charmé d’avoir de bonnes nouvelles de vous et des vôtres, et je souhaite fort que votre fils réussisse dans ses examens de Saint-Cyr. Avec le sang qui coule dans ses veines, il ne peut manquer de faire un brave soldat et un bon officier.
Les santés sont bonnes céans. Notre sainte mère porte fièrement ses 80 ans. Mes enfants grandissent et travaillent. Je cherche le moyen de bien terminer l’éducation de l’aîné ; ce n’est pas sans difficulté ; je songe à la Suisse, pays éclairé, libre et neutre. Nous avons de bonnes nouvelles de nos Américains ; nos anxiétés sont grandes ; car le danger est sérieux et leur vie est rude ; mais ils servent une noble cause, ils la servent bien, et nous reviendront hommes si Dieu les protège comme je l’espère.
Lisez-vous les Misérables ? Le 7o volume commence par un portrait de mon père qui m’a causé une bien vive et bien douce émotion. Cette impression a été celle de ma mère, de mes frères et sœur ici présents. Il y a sans doute, dans cette rapide et brillante esquisse, des erreurs et des réserves que nous n’acceptons pas. Mais l’homme y est peint, peint de main de maître ; le noble cœur du poète a compris le noble cœur du Roi, et dans leur ensemble ces pages éloquentes sont une éclatante justice rendue au caractère de mon père, à sa bonté, à ses grandes qualités, à la loyauté de son règne. Certains traits nous ont touchés jusqu’aux larmes. Si vous êtes encore en relations avec M. Victor Hugo, tâchez de lui faire connaître tous les sentiments que cette lecture nous a inspirés.
Adieu, mon cher Général ; ma femme et mes enfants vous font dire mille choses. Tâchez de me donner souvent de vos nouvelles et croyez-moi toujours
Votre bien affectionné,
H. d’Orléans.
Il faut croire qu’à cette époque le duc d’Aumale, très vivement ému par la lecture des Misérables, avait écrit à d’autres amis, car il existe une autre lettre antérieure, datée de Twickenham, 3 juillet.
Émile Blémont nous dit dans son Livre d’or qu’elle était adressée à Cuvillier-Fleury ; on y lit ce fragment :
J’allais vous écrire au sujet du portrait du Roi tracé par Victor Hugo. Nos cœurs se sont rencontrés. Je n’ai encore rien lu d’aussi sympathique. Il y a des erreurs et des réserves que certes je n’accepte pas. Mais l’homme est compris, bien peint, et il y a des traits sublimes. C’est la plus éclatante justice qui ait été encore rendue à ce grand et noble cœur. En parcourant ces pages, qui m’ont pris par surprise, les larmes me sont venues aux yeux plusieurs fois.
On remarquera que, dans ces deux lettres, des phrases sont presque semblables, que les mêmes mots se retrouvent ; ce qui n’est pas surprenant. Le duc d’Aumale, ayant éprouvé une impression très vive, la communiquait en même temps à plusieurs amis et la traduisait nécessairement presque dans les mêmes termes. Cette lettre à Cuvillier-Fleury avait été connue immédiatement à Paris ; on se passait même des copies de mains en mains, et ceux qui n’y auraient peut-être pas prêté attention si elle avait paru dans un journal la lisaient et la relisaient ; n’était-ce pas de l’excellent fruit défendu ? Car le duc d’Aumale était peut-être tenu en plus grande suspicion qu’un républicain par l’empire. Il ne fallait pas espérer qu’un journal français accueillerait cette lettre. Cependant Émile Blémont signale un citoyen courageux, Anatole Cerfbeer, qui inséra dans son journal le Théâtre le fragment cité plus haut en le faisant précéder de ces mots : Lignes adressées à un ami de France.
C’était à cette lettre à Cuvillier-Fleury que Lacroix faisait allusion lorsqu’il écrivait à Victor Hugo le 10 juillet :
Vous connaissez la lettre du duc d’Aumale. Je vais la faire reproduire partout, elle sera d’autant plus excellente comme effet qu’elle déplaira davantage au gouvernement français.
Lacroix communiquait aux journaux la lettre à Cuvillier-Fleury. En France, le silence fut strictement observé ; mais les journaux allemands, hollandais, italiens, belges, loin d’imiter l’exemple de la France, commentèrent ce document avec les plus grands éloges. Lacroix obtenait une publicité européenne qui le réjouissait et satisfaisait sa rancune contre le gouvernement français auquel il reprochait les anciennes alertes, lors des menaces d’interdiction des Misérables.
BARBÈS.
Dans ce même livre sur Louis-Philippe, Victor Hugo dit du roi :
Une autre fois, faisant allusion aux résistances de ses ministres, il écrivait à propos d’un condamné politique qui est une des plus généreuses figures de notre temps : Sa grâce est accordée, il ne me reste plus qu’à l’obtenir.
Le condamné était Armand Barbès. Pour avoir préparé et exécuté le mouvement de mai 1839 il avait été condamné à mort par la Chambre des pairs. On se rappelle les vers que Victor Hugo adressa au roi :
Par votre ange envolé ainsi qu’une colombe,
Par ce royal enfant, doux et frêle roseau,
Grâce encore une fois ! Grâce au nom de la tombe !
Grâce au nom du berceau !
Louis-Philippe accorda la grâce. La peine fut commuée en détention perpétuelle. Armand Barbès fut envoyé à la forteresse de Doullens et transféré à la prison de Nîmes. La révolution du 24 février lui rendit la liberté.
Le 10 juillet 1862 Armand Barbès écrivait à Victor Hugo :
Le condamné dont vous parlez dans le septième volume des Misérables doit vous paraître un ingrat.
Il y a vingt-trois ans qu’il est votre obligé !… et il ne vous a rien dit.
Pardonnez-lui ! pardonnez-moi !…
On peut lire la lettre entière et la réponse de Victor Hugo dans Actes et Paroles.
11 y a eu dans ces derniers temps quelques polémiques à ce sujet : l’intervention de Victor Hugo avait jusqu’alors paru à tous décisive ; mais tout récemment, on a publié une lettre datée de 1848 et adressée par Barbès à Lamartine ; cette lettre semblait attribuer à l’influence du poète des Méditations l’acte de clémence du roi.
Puisque c’est à l’occasion de la publication des Misérables que Barbès témoigna sa gratitude à Victor Hugo et puisqu’un point d’histoire a été soulevé, les documents destinés à l’éclaircir d’une façon définitive ont tout naturellement leur place ici.
Lorsque Victor Hugo eut envoyé ses quatre vers au roi, il reçut la lettre suivante :
cabinet du roi
Neuilly, le 17 juillet 1839.
Monsieur,
Le Roi avait résolu d’user de sa prérogative et de sauver la vie du condamné. Les touchants souvenirs si heureusement invoqués étaient bien propres à confirmer Sa Majesté dans l’intention que son cœur lui avait suggérée. Votre généreuse inspiration, monsieur, a donc atteint son but, et Leurs Majestés m’ont chargé de vous dire combien Elles vous en savaient gré.
Veuillez recevoir, monsieur, l’expression de ma considération la plus distinguée.
Le secrétaire du Cabinet, Camille Fain.
Au dos de cette lettre, Victor Hugo avait recopié les quatre vers adresses au roi.
Victor Hugo répondit :
Monsieur,
Toutes les pensées généreuses, je le sais, sont dans le cœur comme dans la raison du Roi. Je savais donc que je ne ferais qu’aller au-devant d’une inspiration royale. Mais je croyais savoir aussi que cette noble et sainte inspiration serait peut-être contrariée par des conseils que le trône est quelquefois obligé d’écouter. Il m’a semblé alors qu’en cette grave conjoncture, tout bon citoyen, si peu de chose qu’il fût, avait un devoir, celui de joindre sa pensée à la haute pensée du Roi dans un but de clémence et de salut. Le poids le plus imperceptible aide quelquefois à faire pencher la plus grande balance ; et précisément parce qu’elle est obscure, parce qu’elle est désintéressée, parce qu’elle est perdue dans la foule, la voix d’un passant qui encourage un Roi dans une bonne résolution peut avoir son utilité.
C’est là, monsieur, ce qui m’a déterminé à envoyer à Sa Majesté les quatre vers que j’avais trouvés en quelque sorte tout faits dans mon esprit après avoir lu cet arrêt de mort.
Veuillez, je vous prie, monsieur, dire au Roi et à la Reine combien je suis touché des gracieuses paroles dont Leurs Majestés ont bien voulu vous charger pour moi, et agréer pour vous personnellement, monsieur, l’assurance de mes sentiments très distingués.
Victor Hugo.
Le roman des Misérables avait provoqué un mouvement de curiosité passionnée dans l’opinion, non seulement en France mais dans toute l’Europe, puisqu’il parut en même temps à Paris, à Bruxelles, à Londres, à Leipzig, à Pesth, à Varsovie, à Madrid, à Rotterdam, à Rio-de-Janeiro. Émile Blémont rapporte qu’un voyageur français, M. Alfred Rambaud, trouva la traduction russe à Kazan, au fond de la Moscovie tartare ; qu’aux États-Unis, pendant la guerre de sécession, les soldats portaient le livre dans leur sac et se surnommaient Marius, Enjolras, Courfeyrac, Bossuet, Grantaire, et que, dans les Pays-Bas, les Misérables étaient lus en chaire par les pasteurs.
Mais si les pasteurs lisaient à leurs fidèles les Misérables dans les Pays-Bas, les évêques les brûlaient en Espagne. Victor Hugo a raconté l’histoire dans les Quatre Vents de l’Esprit ; à la pièce intitulée le Bout de l’oreille, il avait donné comme variante : les Misérables brûlés en Espagne.
Entre un ami. « Bonjour ! savez-vous ? me dit-il,
On vient de vous brûler sur la place publique.
— Où ça ? — Dans un pays honnête et catholique.
— Je le suppose. — Peste ! ils vous ont pris vivant.
Dans un livre où l’on voit le bagne et le couvent,
Vous ont brûlé, vous diable et juif, avec esclandre.
Ensuite ils ont au vent fait jeter votre cendre.
— Il serait peu décent qu’il en fût autrement.
Mais quand ça ? — L’autre jour. En Espagne. — Vraiment ?
— Ils ont fait cuire au bout de leur grande pincette
Myriel, Jean Valjean, Marins et Cosette,
Vos Misérables, vous, toute votre âme enfin.
Vous êtes un de ceux dont Escobar a faim.
Vous voilà quelque peu grillé comme Voltaire.
— Donc, j’ai chaud en Espagne et froid en Angleterre.
Tel est mon sort. — La chose est dans tous les journaux.
Ah ! Si vous n’étiez pas chez ces bons huguenots !
L’ennui, c’est qu’on ne peut jusqu’ici vous poursuivre.
Ne pouvant rôtir l’homme, on a flambé le livre.
— C’est le moins. — Vous voyez d’ici tous les détails :
De gros bonshommes noirs devant de grands portails,
Un feu, de quoi brûler une bibliothèque.
— Un évêque m’a fait cet honneur ? — Un évêque !
Morbleu ! pour vous damner ils se sont assemblés,
Et ce n’est pas un seul, c’est tous. — Vous me comblez
Et nous rions.
De tous les points de la France et du monde affluent à Guernesey des lettres de félicitations. Les Misérables avaient été répandus à un nombre colossal d’exemplaires. En 1874. Victor Hugo, redevenu propriétaire de son roman, traitait avec la maison Hachette.
On lit dans ses carnets :
17 avril : nous sommes allés à la librairie Hachette où j’ai vu M. Templier. Il est convaincu que les Misérables ne paraîtront chez Hachette que le 18 novembre, dans sept mois, et que je toucherai seulement à cette époque mon droit de 60 centimes par volume de l’édition, laquelle sera en cinq volumes.
12 janvier 1875 : reçu de Hachette (traité 60c par volume sur 15,000 volumes des Misérables, édition de 3,000 exemplaires. 5 volumes — 9,000 fr.)
On trouvera dans la bibliographie la liste de toutes les éditions publiées dans tous les formats. Il paraît que les éditeurs y trouvaient leur profit puisque depuis l’apparition des Misérables en 1862 jusqu’à aujourd’hui, c’est-à-dire en 1909, pendant quarante-six ans, les éditions se sont succédé sans relâche et que la vente du roman est chaque année considérable.
Aussi est-il assez piquant de reproduire ici le pronostic de Barbey d’Aurevilly :
Que sera son livre des Misérables je ne dis pas dans dix ans, mais seulement dans deux ; seulement dans six mois ? Ses mameloucks peuvent se monter la tête jusqu’au degré d’imagination le plus oriental, les libraires, eux qui n’ont point cette faculté, en précipitant les dernières livraisons des Misérables l’une sur l’autre, ont eu là un mouvement de prophète. Ils ont senti la petite mort qui passait sur le livre et sur leur échine de commerçants.
Barbey était un assez pitoyable prophète : il est toujours dangereux de faire des pronostics sur les œuvres littéraires, plus dangereux encore de les imprimer. Cette œuvre qui excitait toutes les colères de Barbey est une de celles qui a été le plus vulgarisée, d’abord par les éditions nombreuses en tout format et par les éditions illustrées, ensuite par les volumes de morceaux choisis, enfin par les cours des professeurs de littérature, et par le théâtre, car chaque année le drame est joué un peu partout en France et même à l’étranger.
Myriel, Jean Valjean, Javert, Fantine ont par la suite des temps pris un relief d’autant plus accentué que, ressemblant d’abord à des personnages de légende, ils ont apparu plus tard comme des personnages réels, des personnages en quelque sorte historiques, et le roman, jadis violemment discuté, attaqué dans ses idées et dans ses tendances, est aujourd’hui presque universellement admiré sans réserves.
Victor Hugo demandait pour le peuple l’instruction, et depuis lors nous avons eu l’instruction gratuite et obligatoire ; il réclamait plus de justice et d’humanité dans les lois, et nous avons obtenu des réformes sociales dans le domaine du travail et des adoucissements dans la répression pénale. Son livre a été un glorieux précurseur.
ILLUSTRATION DES ŒUVRES
REPRODUCTIONS ET DOCUMENTS
Dessin de Victor Hugo. — Maison de Victor Hugo. Thénardier. Dessin de Victor Hugo. Maison de Victor Hugo. La guerre entre quatre murs. Composition d’Eugène Delacroix. Édition Hugues. Gavroche. Composition de G. Brion. Édition Hetzel. Jean Valjean se venge. Composition de G. Brion. Édition Hetzel. Dans l’égout. Composition d’Alphonse de Neuville. Édition Hugues. Sur la berge. Composition de G. Brion. Édition Hetzel. La noce dans la barricade. Composition de Lix. Édition Hugues. La mort de Jean Valjean. Composition d’Alphonse de Neuville. Édition Hugues. Constant Coquelin, rôle de Jean Valjean. Crayon de Cazin. Dumaine, Rôle de M. Madeleine. Photographie de Carjat. Fac-similé du manuscrit. Cinquième partie. (Voir page 71.) Fac-similé du manuscrit. Cinquième partie. (Voir page 293.) Fac-similé d’une page de correction.
LE MANUSCRIT des MISÉRABLES.
cinquième partie. JEAN VALJEAN.
La cinquième partie, Jean Valjean, forme 500 pages écrites presque toutes d’un seul côté ; le titre est au feuillet 329, la date finale au feuillet 828. Nous avons indiqué que le second volume du manuscrit se composait des deux dernières parties du roman.
Toute la cinquième partie date des années 1861 et 1862. Beaucoup d’ajoutés, peu de ratures ; le texte rayé est, en général, utilisé plus loin par suite de remaniements.
Après le titre, nous trouvons, au feuillet 330, une note intéressante, reproduite en fac-similé en tête de ce volume.