Les Misérables (page 158)
Articles de journaux, de revues, brochures, livres, parodies mêmes pullulèrent. Il y eut les Anti-Misérables, de Tapon-Fougas ; les Misérables pour rire, en vers, de Vémar ; Étude sur les Misérables, par Courtat ; Examen du livre les Misérables, par Perrot de Chazelles, procureur impérial à Châlons-sur-Marne, et d’autres satires dont les titres sont d’ailleurs aussi complètement oubliés que leurs auteurs. Quelques-uns, prévoyant sans doute leur sort, avaient imaginé un procédé assez ingénieux, ils s’étaient dit : Si par hasard nous pouvions obtenir que Victor Hugo répondît à notre opuscule, nous aurions un peu de publicité et nous provoquerions ainsi quelques polémiques dans les journaux. Pour atteindre ce but ils écrivaient une lettre anonyme à Victor Hugo. En voici un échantillon :
Monsieur,
Vous comprendrez, sans que je vous les explique, les raisons qui s’opposent à ce que je signe ma lettre. En rentrant à Paris j’ai trouvé partout le pamphlet que je vous adresse après y avoir fait quelques marques au crayon… L’auteur vend non seulement son ouvrage, mais de plus le distribue gratuitement avec une libéralité extraordinaire. À ma connaissance personnelle, il l’a envoyé à tous les membres de l’Institut…
Victor Hugo était si peu dupe de ce piège qu’on lui tendait pour obtenir de lui une réponse qu’il écrivait au haut de la lettre :
Reçu le 2 Xbre 1862. L’anonyme est probablement… (Suit le nom de l’auteur de la brochure).
La critique sérieuse fut aussi variée que retentissante et la contradiction des jugements, tout en marquant l’indépendance des convictions et le désarroi des opinions, devait singulièrement troubler ceux qui cherchaient à s’éclairer sur l’œuvre avant de l’avoir lue.
Livre matérialiste, disait l’un ; livre spiritualiste, disait un autre. Ces deux simples énoncés nous dispenseraient de toute discussion ; car c’est la plus formidable critique de la critique elle-même.
À côté de deux affirmations aussi opposées, il y a eu cependant des controverses plus sérieuses et plus approfondies sur les idées et les doctrines au point de vue philosophique et social. Dans la préface publiée à la fin du premier volume de cette édition et écrite avant l’apparition du livre, Victor Hugo a indiqué à quelles inspirations il avait obéi.
Un certain nombre d’écrivains ont interprété magistralement la pensée maîtresse de l’œuvre ; d’autres, tout en la méconnaissant, ont tenté du moins de mettre au service de leurs opinions un parti pris courtois ; de là deux camps bien distincts.
C’est un roman socialiste dans la plus mauvaise acception du mot, ont dit les uns, un roman qui met au cœur des ignorants la passion pour l’impossible, qui « fait de la souffrance universelle un sujet d’accusation contre la société », qui dresse un violent réquisitoire contre les pénalités religieuses et sociales et qui tend, par cela même, à détruire de fond en comble toutes les institutions.
C’est un roman, ont dit les autres, tout rempli de l’idée du devoir, de l’idée de régénération et de progrès, empreint d’indulgence et de pitié, soucieux d’améliorer le sort du peuple et de poursuivre son développement intellectuel et moral, tout pénétré enfin d’un amour profond de l’humanité.
Il y a enfin les sectaires, les fanatiques ; nous n’avons pas voulu les oublier afin de conserver à cette revue son caractère impartial et documentaire ; nous ne pouvons mieux leur répondre qu’en empruntant à Émile Blémont ces lignes de son Livre d’or :
Un des signes qui caractérisent le mieux le génie de Victor Hugo, c’est qu’il a été toute sa vie attaqué avec une égale âpreté par toutes les intolérances, par le fanatisme religieux et par le fanatisme irréligieux, par le vertige d’en bas et par le vertige d’en haut. Les spiritualistes l’accusent de tout matérialiser, les matérialistes de tout spiritualiser. Ne voyant et ne voulant voir, les uns et les autres, qu’un côté de la destinée, ils dénoncent unanimement comme un rêveur celui qui l’a contemplée sous toutes ses faces. Eux, les incomplets, eux, qui nient l’une ou l’autre des conditions nécessaires de l’existence, ils s’entendent pour accuser d’exclusivisme le penseur harmonieux, bien équilibré, qui ne nie ni ne renie rien, qui ne se révolte ni contre le côté mystérieux, ni contre le côté brutal de la création, qui ne veut séparer les éléments inséparables ni avec la baguette de Circé, ni par l’opération du Saint-Esprit.
Si les sectaires l’ont tous déclaré anathème, en revanche ses chefs-d’œuvre ont toujours transporté d’enthousiasme les esprits élevés et les cœurs généreux.
Si Victor Hugo a eu contre lui Barbev d’Aurevilly et Eugène de Mirecourt, s’il a eu même contre lui Lamartine en cette unique circonstance, il a eu pour lui et avec lui les esprits élevés et les cœurs généreux : Pavil de Saint-Victor, A. Peyrat, Scherer, Mario Proth, Nefftzer, Louis Ulbach, Albert Glatigny, Hector Malot, Jules Claretie, et combien d’autres ; c’est leur jugement qui a été ratifié par la postérité.
Lorsque la première partie des Misérables fut mise en vente, Paul Meurice et Auguste Vacquerie s’étaient assurés que les journaux publieraient des articles et des fragments. Au Journal des Débats, Paul Meurice avait vu Jules Janin, et Mme Victor Hugo nous a raconté dans sa lettre du 31 mars 1862 leur entrevue :
— …Je ne puis parler du livre ce soir puisque je ne le connais pas, dit Janin, faites vous-même la chose, Meurice, ma femme écrira sous votre dictée.
Paul Meurice dut donc dicter à la hâte l’article suivant qui parut sous la signature de Jules Janin :
Journal des Débats.
Jules Janin
Nous annonçons en toute hâte, avec trop de hâte, — le livre est là, qui va paraître, — les Misérables de M. Victor Hugo. Les Misérables représenteront, dans son œuvre, un des plus grands travaux de ce maître excellent dans l’art d’écrire en prose et d’écrire en vers. Philosophe, historien, poète, habile au rire, heureux au pleurer, commandant au drame, à la foule, à la passion, M. Victor Hugo laisse en ses sentiers une rude et charmante empreinte.
Hier encore il nous donnait, vous savez avec quelle intime et généreuse pitié, ces grands poèmes intitulés la Légende des Siècles, nés par une aurore douteuse, au milieu d’une nuit d’hiver ; la veille encore il nous avait donné une suite printanière des plus tendres élégies et des plus douces chansons, sous ce titre éclatant de lumière et de clémence : les Contemplations, et voici qu’aujourd’hui nous tenons dans nos mains, pleines de reconnaissance et de tendresse, les deux premiers tomes
de cette immense histoire intitulée les Misérables, que Béranger et Lamennais avaient pressentie, le premier avec des rires (les Gueux), le second avec des larmes sanglantes dans les Paroles d’un croyant.
Pour nous autres, les amis de la forme autant que de l’idée, et qui ne saurions séparer dans notre admiration, dans nos respects, le beau style de la pensée généreuse, l’apparition d’un pareil livre est un événement.
On voudrait tout citer, on voudrait tout choisir. Voici seulement une page ingénue et touchante où ce génie bienveillant console une infirmité dont il fait une joie.
Le critique donne ici les premières lignes du chapitre intitulé : M. Madeleine en deuil.
… Qui dirait que cette charmante et brillante page est sortie, empreinte de tant de grâce et de calme, de la plume à qui nous devons Notre-Dame de Paris et Lucrèce Borgia ?
Écoutez maintenant ce qui peut sortir de la tête féconde qui contenait les Orientales, les Rajons et les Ombres et les Contemplations.
Ceci est une Nénia, une douloureuse chanson que chante à son lit de mort une humble mère expirante. En ces moments de la nouvelle aurore, au milieu des ombres qui s’en vont, loin de la terre et voisine du ciel, dans ce dernier délire où tout passe et disparaît, la mère a retrouvé la douce chanson d’une vieille romance de berceuse avec laquelle autrefois elle endormait sa petite Cosette, et qui ne s’était pas offerte à son esprit depuis cinq ans qu’elle n’avait plus son enfant.
(Suit la chanson de Fantine.)
Il y a dans Virgile un doux vers :
Je vous diraà bien l’air. Ils paroles me manquent.
Nous autres, plus heureux, nous avons retrouvé dans cette élégie la parole et l’accent, l’air et la chanson.
On se souvient qu’au moment où parurent les deux premiers volumes des Misérables, Cuvillier-Fleury avait publié dans le Journal des Débats un article qui avait ému Victor Hugo et Mme Victor Hugo. On répandait alors le bruit d’une saisie ; il était question de prononcer l’interdiction de l’œuvre et, en formulant certaines critiques sur le caractère politique et social du roman, Cuvillier-Fleury fournissait des armes aux partisans de la répression ; à la suite d’une lettre de Victor Hugo et d’une démarche de Mme Victor Hugo auprès du directeur du Journal des Débats, Édouard Bertin , Cuvillier-Fleury publia un second article. Nous donnons des extraits de ces deux articles.
Journal des Débats.
Cuvillier-Fleury.
Quand j’ai vu M. Victor Hugo, au début de son roman, entrer de plain-pied chez un évêque et nous donner toute une série de chapitres qui semblent empruntés à la vie des saints, je l’avoue, j’ai eu peur.
…Puis, en avançant dans la lecture du livre, j’ai mieux compris la pensée de l’auteur. Ce livre sera le martyrologe des malheureux, de ceux que la société châtie après les avoir dépravés, qu’elle plonge dans l’ignominie par le besoin, qu’elle abandonne, enfants ou adultes, puis qu’elle flétrit pour se donner un air de justice… « Damnation sociale, nous dit M. Hugo, créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine. » L’enfer des chrétiens est moins affreux, il n’y entre que des coupables. Les Misérables de M. Hugo ont un complice qui les absout comme individus devant la justice divine ; c’est la société. À la porte de son Enfer, Dante a écrit : Lasciate ogni speranza. M. Hugo a mis un saint pour enseigne à l’entrée du sien.
…Le socialisme à craindre n’est pas le socialisme des rêveurs épris de chimères, c’est celui des hommes d’action, celui qui s’attaque à des réalités palpables, à des inégalités manifestes, à des misères trop criantes pour ne pas exciter l’inquiétude des hommes éclairés, la sympathie des classes souffrantes et l’électrique des multitudes… Les Misérables comptent déjà plusieurs éditions tirées à un grand nombre. Ils vont des salons dans les ateliers, ils passent des mains délicates, qui
en froissent par instants les pages, aux mains calleuses qui les caressent avec amour. Telle est l’action persistante de cet écrivain puissant.
Les délicats le lisent parce qu’il a un vrai style, les illettrés le recherchent parce qu’il parle aux instincts des masses un langage éclatant et passionné. Qu’importe qu’il n’habite plus la place Royale ? son absence est une affliction pour ses amis ; c’est peut-être un prestige de plus pour son livre. Est-ce que sa voix a un moindre écho parce qu’elle vient de plus loin ? Perd-elle de sa puissance à mêler ses accents, comme disait Lamartine, à cette « plainte éternelle » de la grande mer ?
Non, qu’on ne me croie ni empressé à la lutte, ni joyeux d’y retrouver un adversaire de la force de M. Hugo. Ce qui, au contraire, me paraît triste, même en le sentant adouci sur quelques points accessoires, c’est qu’il se montre à nous si peu changé pour le fond. De Claude Gueux le voleur à Jean Valjean le forçat libéré, mesurez la distance pour le temps ; il y a plus de trente ans, on dirait qu’il n’y a qu’un jour pour le fond des choses, « Claude Gueux, cerveau bien fait, sans nul doute ; mais le sort le met dans une société si mal faite (la société française), qu’il finit par voler ; la société le met dans une prison si mal faite qu’il finit par tuer. » Voilà pour le héros de 1832.
…Affirmons qu’il n’est pas un juré en France, à aucune époque depuis soixante ans, qui eût condamné aux galères Jean Valjean, jusqu’alors honnête, pour avoir volé dans une heure de détresse un morceau de pain. M. Victor Hugo a été obligé de faire violence sur ce point à la tradition judiciaire pour la tourner contre la société. Les sociétés humaines sont riches d’imperfections ; cela est trop vrai. Pourquoi leur prêter des torts imaginaires ?
N’insistons pas. M. Hugo n’a pas fait un traité socialiste. Il a fait une chose que nous savons, par expérience, beaucoup plus dangereuse. Il a renouvelé en 1862, sous un régime bien différent, les tentatives qui ont marqué les premiers débuts du socialisme, en pleine liberté sous le dernier règne. Il a mis la réforme sociale dans le roman ; il lui a donné la vie qu’elle n’avait pas dans les fastidieux traités où s’étale obscurément sa doctrine, et avec la vie le mouvement, la couleur, la passion, le prestige, la publicité sans limites, la popularité à haute dose, l’expansion à tous les degrés et à tous les étages. Non seulement il a mis le plus vigoureux talent au service de ses idées, mais il les a couvertes cette fois, pour tenter le respect des hommes, d’un manteau religieux. La religion est bonne partout, si elle est sincère. J’ai assez dit que je ne suspecte pas la sincérité de M. Victor Hugo ; j’ai assez montré ce que le libéralisme le plus radical peut emprunter aux idées chrétiennes. J’ai aussi marqué la limite où cette association s’arrête. Le christianisme ni sa morale ne se prêtent pas à toutes sortes d’alliances.
…Si la Révolution de 89 a été bien faite, c’est contre ces excès de la justice, ces vengeances de la société, ces iniquités de l’opinion, ces insolences de la fortune, qu’elle a été faite. Qui donc se croit menacé aujourd’hui par les vengeances de la société ? Qui se sent écrasé sous le poids de la puissance et de la richesse ? Quel est l’ouvrier intelligent, honnête et laborieux, qui, sans richesse, son outil de travail à la main, ne se croit l’égal d’un duc devant la loi et supporterait l’affront d’un sénateur ! Vous êtes tous rois, disait-on aux ouvriers dans les conférences au Luxembourg. Si notre nation a un défaut depuis 89, ce n’est pas la bassesse des inférieurs ; ce serait plutôt l’excès contraire. Noble défaut après tout ! La bassesse, chez nous, est quelquefois en haut, jamais en bas.
…Le livre de M. Victor Hugo, inspiré par une pensée honnête, adroitement couvert d’un vernis religieux, plein des chaleureuses suggestions de la philanthropie moderne, habile à répéter par instants les plus doux accents de la charité chrétienne, ce livre, en dépit de tout, par sa tendance trop avouée, n’est pas seulement œuvre d’écrivain ; c’est l’acte d’un homme, j’allais dire l’acte d’un parti, une véritable démonstration de 1848. C’est bien tard. La liberté politique a besoin d’autres défenseurs et de moins dangereux amis…
Cuvillier-Fleury avait publié son premier article le 29 avril 1862 ; il n’attendit pas huit jours pour donner son second article qui parut le 6 mai, mais il abandonna le terrain politique pour ne s’attacher qu’à la forme littéraire, suivant la promesse qu’Édouard Bertin avait faite Mme Victor Hugo.
Journal des Débats.
Cuvillier-Fleury.
…J’aime donc, je le déclare sans confusion, le nouvel écrit de M. Victor Hugo. Je l’aime à l’égal de ses œuvres les plus éclatantes… Comme œuvre littéraire, j’ai le droit d’aimer son livre pour la vigueur qui s’y montre, pour la puissance qui s’y déploie, pour toutes les qualités de force, d’ampleur et d’harmonie dont la réunion semble le privilège de ce ferme et immuable esprit. Je ne dis rien de trop. Je sais tout ce qui lui manque du côté des nuances et des délicatesses de la forme. La grâce le fuit, non pas toujours celle dont Mgr Myriel est l’apôtre, mais celle qui a inspiré Virgile, Racine, Raphaël et Mozart.
…Dans un portrait je cherche moins l’original que l’auteur, je comprends donc, sans m’y livrer, l’exagération toute personnelle de M. Hugo. Il y met du sien. C’est son idéal à lui. L’élan spontané ; la verve inspiratrice ; l’œil pénétrant qui aimé à parcourir de vastes espaces, même en rêve ; la vigueur du pinceau remplissant d’immenses toiles et sacrifiant sans scrupule au prestige de la couleur la vérité du dessin ; ces qualités, ces défauts d’un puissant esprit, j’ai commis cent fois le péché de les préférer, en lisant les Misérables, à tous les mérites d’exactitude « réaliste » dans lesquels s’est fourvoyé le roman moderne. Dans M. Victor Hugo, on sent toujours le poète. S’il vous enlève loin de terre et vous fait planer avec lui dans l’effrayante pénombre de ses cieux voilés, cette impression, qui n’est pas une des plus saines que l’esprit puisse éprouver, n’en est pas moins mêlée d’un certain orgueil et d’un plaisir véritable.
Après avoir analysé les personnages que Victor Hugo a créés « à son image, plus grands que nature », Cuvillier-Fleury poursuit :
…Je n’ai touché qu’à un des côtés du livre de M. Victor Hugo, le goût et l’abus du grand, une qualité et un défaut, un instinct naturel et une prétention acquise, car il y a de tout dans ce rare esprit, et ce serait le Hatter bien peu que de lui crier, de ce rivageci de la Manche à l’autre, que son livre est parfait de tout point. Il croirait qu’on se moque de lui. Nous respectons son génie poétique jusque dans les erreurs de son jugement, mais c’est tout. M. Victor Hugo a commencé, avec puissance, vigueur, et même une certaine variété de nuances qui lui était moins familière, une œuvre considérable par son étendue, périlleuse par son objet, importante par la popularité qui s’attache justement aux productions de sa plume.
Le Temps
Neftzer
…Ce sont, en un sujet tout moderne, les magnificences de Notre-Dame de Paris unies à l’analyse psychologique et morale du Dernier jour d’un condamné ; ce sont les misères de notre état social mises à nu avec franchise, mais expliquées avec équité, et jugées avec cette compassion inséparable de la vraie justice, ou qui plutôt est la justice du génie dispensé de maudire parce qu’il comprend, et c’est encore mieux que cela, c’est le cœur humain sonde, ce sont les abîmes de la conscience éclairés d’une lumière à la fois implacable et clémente ; ce sont les luttes éternelles de l’âme, ses défaillances et ses grandeurs ; c’est le drame de la chute, de l’expiation et de la transformation, voilà ce qui nous a principalement frappé, voilà ce qui fait qu’on s’attendrit en même temps qu’on admire, et que non seulement on s’attendrit, mais qu’on se sent meilleur et que l’âme retrempée s’affermit et s’élève.
La Presse.
A. Peyrat.
…C’est en philosophe et en moraliste que M. Victor Hugo a traité ce sujet redoutable, et le titre seul de son livre indique à quelle profondeur il a dû descendre. La tête tourne sur cet abîme des misères humaines. Aussi, que de pages dans ce livre qui donnent le frisson et le vertige ! Quelle étonnante union de tout ce que les émotions de l’âme ont de plus tendre, de plus poignant et de plus élevé !
…On pouvait craindre que l’esprit de système eût égaré M. Victor Hugo dans
des hautes questions qu’il a entrepris et qu’il est digne de présenter à nos méditations. Non seulement la lecture de son livre dissipe ces appréhensions, non seulement elle ajoute à la grande idée que nous avions de lui comme écrivain, mais elle atteste une sérénité de pensée et une impartialité de jugement dont il est impossible de n’être pas très frappé. C’est là qu’on voit combien le vrai génie a de puissance et de ressources, quelle est la variété de ses moyens, la diversité de ses attributs, sa souplesse, sa force, sa flexibilité.
…Il y a certainement dans les Misérables des vues discutables ; on peut, même en admirant M. Victor Hugo comme écrivain, ne pas approuver toutes ses vues et, dans une analyse raisonnée du livre, j’aurais peut-être à faire plus d’une critique de détail. Mais après toutes les critiques, je finirais comme j’aurais commencé ; par rendre hommage à ce génie de première trempe qui vient d’ajouter un nouveau chef-d’œuvre à tous les chefs-d’œuvre dont il a illustré la littérature française.
L’appréciation suivante peut être curieuse à reproduire, car la Patrie était un des journaux officieux de l’empire qui avait dénoncé le livre des Misérables comme dangereux. M. Édouard Fournier s’exprime ainsi :
…Sur tout cela plane un sentiment d’amour exagéré pour les faibles et les maudits, qui singe la charité, mais qui n’est en fin de compte qu’une sorte de sophisme chrétien. M. Hugo parle à chaque instant du Christ, mais son adoration blasphème souvent tant sont étranges les pensées auxquelles il la mêle, tant est indigne le monde où il promène Dieu. Il dit quelque part de notre civilisation qu’elle est gouvernée par la loi de Jésus-Christ, mais qu’elle n’en est pas pénétrée. Il en est de même pour son livre, que l’ère chrétienne effleure, mais ne pénètre pas.
L’imagination le sert trop où il ne faudrait qu’amour, simplicité, bon sens. Il se laisse trop aller, à propos de choses saintes, à tous les excès de sa folle conductrice. Alors, au lieu d’édifier, il ne fait qu’étonner, au lieu d’être touchant, il n’est que bizarre ; au lieu d’émouvoir, il fait rire.
…Applaudi, il l’a été souvent et il le sera cette fois encore à cause des incomparables qualités du style qui n’a jamais été chez lui d’un éclat plus étincelant, d’un jet plus intarissable et plus jeune, il le sera comme en ses plus beaux jours pour la vigueur continue des effets, le pathétique de la plupart des scènes et même, qualité plus nouvelle et plus inattendue, pour la vivacité spirituelle et le relief comique des observations. Tout le monde voudra s’égarer dans cette forêt vierge ou tant de choses bruissent et bourdonnent, où des pièges sans nombre disparaissent dissimulés sous les richesses de la luxuriante nature ; où la fleur attire, où la ronce retient ; où le faible peut être tué par le parfum trop âcre de certaines plantes, mais où personne, même le plus fort, ne sortira sans être enivré.
Malgré l’appréciation finale, cet article avait éveillé la colère d’un jeune journaliste combatif et généreux qui, dans sa chronique hebdomadaire, répondit à la fois à Barbey d’Aurevilly et à Edouard Fournier :
Il est, en ce moment, parmi nous, un homme qui triomphe. Le voyez-vous ? C’est un poète. Le voyez-vous, là-bas. ? Il a, tout à la fois, les joies glorieuses de Pétrarque et les douleurs poignantes d’Alighieri.
Celui-là, vous l’avez nommé, c’est l’illustre auteur des Misérables, le maître toujours jeune, l’athlète toujours fort, M. Victor Hugo !
Son œuvre est dans toutes les mains, sa voix fait battre tous les cœurs. Son livre est un livre sublime ; c’est comme le code de notre société moderne, qui devrait être basée sur la justice et sur la charité ! C’est l’Évangile du xixe siècle !
Tous l’ont bien compris. Et le succès est grand. On applaudit. On admire. On s’émeut. Et, pour compléter ce triomphe, l’esclave insulteur ne manque pas. Au lieu d’un, même, il s’en est trouvé deux. Ils marchent, après le poète, et l’un appelle l’homme un fou, l’autre appelle l’œuvre une mauvaise action.
Je ne suis pas de ceux qui placent leurs fétiches sur un piédestal si haut qu’il ne soit permis d’y toucher. Il n’est homme si grand qu’on ne puisse l’atteindre.
Mais l’injure n’est pas la critique. Mais la vérité ne sort pas d’un accès de colère. Mais
il est une bien grande différence entre Aristarque et Zoïle.
Je vous avoue que je ne suis pas mécontent d’avoir dit ce que je viens de dire. Me voilà tout soulagé de je ne sais quelle irritation produite en moi par les inconcevables articles de MM. Barbey d’Aurevilly et Édouard Fournier.