Les Misérables (page 159)
Peu de temps après cette chronique, Jules Claretie analyse à son tour cette œuvre qu’il admire :
Diogène :
Jules Claretie.
…Le premier volume de la deuxième partie (Cosette) s’ouvre par un magnifique épisode, Waterloo. Nul ne pourra lire sans se sentir ému et transporté ces pages brûlantes, et le poète a fait passer plus que son âme, l’âme de la France. Je ne connais rien de comparable, dans notre littérature contemporaine, à cet effrayant tableau de la plus effrayante journée de notre histoire.
Tableau complexe, qui demandait à la fois l’inspiration du poète, la fermeté de l’historien, et la profondeur du philosophe.
Victor Hugo a fait, avec cette date funeste, le plus grand, le plus beau, — faut-il le dire ? — le plus glorieux des drames.
À la lecture de ces chapitres qui sentent la poudre et le sang, le cœur s’emplit d’amertume et, en même temps, une orgueilleuse bouffée vous monte au cerveau.
Crest que la France est là, c’est que le peuple revit en ces pages superbes, c’est qu’il nous apparaît dans tout son héroïsme et toute sa grandeur. C’est lui qui marche, sans pâlir, sous les boulets anglais, qui tient haut et ferme son drapeau aux trois couleurs, qui sacrifice sa vie sans marchander, qui ouvre son flanc, qui va, qui lutte, qui meurt.
Il faudrait citer l’œuvre tout entière. Il faudrait admirer tout entier le poème.
La description de l’Orion, les réflexions si belles sur l’homme opposé à l’infini, les terreurs et les joies de Cosette, la poursuite de Jean Valjean par Javert, les couvents, les pages étincelantes consacrées au gamin de Paris, l’histoire de Marius, le profil sévère du brigand de la Loire, ces terribles descriptions du bas-fond social, le mauvais pauvre, et la grêle figure du fils des Thénardier que nous apercevons à la fin du sixième volume, voilà autant de tableaux achevés et d’immortels chefs-d’œuvre.
…L’œuvre grandit. De loin, il suit des yeux, le poète, son livre qui va à tous les cœurs en passant par toutes les mains. Son âme s’emplit de cette calme satisfaction du devoir accompli ; sa parole sublime, écho des martyrs et des déshérités, est entendue de toutes les consciences. Montrant le mal, il le stigmatise à jamais, ne lui laissant qu’un refuge : le repentir ; allant au bien, il le fait marcher vers la lumière et le montre à tous. — Œuvre évangélique et qui seule pouvait venir d’un génie immense, — sanctifié par la souffrance et grandi par le malheur.
Le Temps.
Schérer.
La thèse de M. Hugo est dirigée contre la société. Suivant lui, la société telle que nous la connaissons est cause que l’innocent devient coupable et que le coupable devient pire. C’est elle qui fait le galérien et la courtisane. La société n’a pas de pain pour tous ; de là les Misérables, de là la femme qui se vend et l’homme qui dérobe.
…Cette thèse, il faut le reconnaître, n’a jamais été défendue par des arguments plus éloquents.
…Je passe au drame du roman. Le drame est tout moral. Je ne veux pas dire qu’il soit le développement d’une idée, le cadre d’un enseignement ; une thèse morale ne me paraîtrait pas plus à sa place ici qu’une thèse sociale. Le roman de M. Hugo n’est pas moral en ce sens qu’il veut nous inculquer une leçon, il l’est dans ce sens, bien plus élevé, que les principaux événements dont l’action se compose sont des luttes de la conscience humaine aux prises avec le devoir, la tentation et le remords. Voilà ce qu’il y a de tout à fait caractéristique dans l’œuvre de M. Hugo. L’action se passe dans les profondeurs de l’âme.
…Il y a mauvaise grâce à faire des réserves, fût-ce les plus nécessaires, lorsqu’on a à signaler chez un auteur un progrès marqué et inattendu, lorsqu’on voit une œuvre puissante couronner une vie toute consacrée au culte des lettres, et qu’on a, pendant huit
jours, vécu, palpité, souffert avec les êtres que son souffle vient d’évoquer à l’existence.
Opinion nationale.
E. Pauchet.
… On remonterait bien loin dans l’histoire littéraire sans trouver une émotion comparable à celle qu’a produite cette épopée des misères. Cinq éditions de Fantine épuisées rien qu’en France, vingt-cinq mille exemplaires originaux du triple tirage parisien, belge et allemand enlevés ; neuf traductions vendues simultanément dans les deux mondes ; et le tout en un mois, cela n’est rien, ce n’est que le succès matériel.
Le succès moral a été encore plus grand. Jean Valjean, Famine, l’Évêque, Javert, la sœur Simplice sont des figures désormais vivantes et ineffaçables.
Le soir d’un jour de marche, Petit-Gerrais, Tempête sous un crâne sont des scènes qui ne quittent plus l’imagination et la pensée.
Cette œuvre, à la fois ardente et calme, enthousiasme les uns, exaspère les autres, mais elle passionne tout le monde. En somme, elle aura rencontré juste ce qu’il faut d’opposition et de résistance pour qu’il y ait une éclatante victoire.
Le succès n’est plus à faire, il est fait. Ce qui pouvait sembler n’être que l’illusion d’espérances trop amies est dès à présent une réalité. On disait le public indifférent, toute flamme éteinte, toute pensée endormie ; en tout cas, il nous semble qu’on se réveille, et voilà le fameux succès de Notre-Dame de Paris dépassé.
Opinion nationale.
Hector Malot.
…Ce qui domine les Misérables, ce qui dirige et enchaîne le roman, c’est l’âme humaine : les événements, le côté matériel et dramatique ne sont là que pour montrer les luttes de la conscience, pour les mettre aux prises avec la tentation et le devoir, la passion et le remords, la force et la faiblesse.
De ces luttes naissent à chaque pas des analyses psychologiques d’une gradation admirable, d’une profondeur effrayante, d’une extraordinaire beauté.
Hector Malot donne ce portrait de Javert :
… Javert, ce n’est pas l’agent de police, c’est la police elle-même, mais la police honnête, sévère, inexorable.
…En disant que Javert est la police elle-même, je ne veux pas dire cependant qu’il soit une abstraction. Il est vivant en chair, en os et en esprit et, tel qu’il est, il est parfait, caractère, langage, costume, geste et action. C’est un type. Un type effrayant, aussi vrai que la vérité, aussi complet que l’imagination peut le vouloir.
Un personnage qui, lui aussi, est un type, bien qu’il ne fasse que traverser l’action, c’est M. Gillenormand, le grand-père de Marius. Il ne fait qu’apparaître ; mais il se grave si fortement dans l’esprit, les yeux et les oreilles, qu’on le voit, qu’on l’entend toujours et qu’à chacune des transformations de Marius on pense à ce vieux débris du xviiie siècle encombrant le XIXe et regrettant de ne pouvoir pas le corrompre. On peut dire de celui-là que c’est plus qu’un type : c’est une explication. Toute une époque est là résumée en quelques mots et en quelques actions.
Le Siècle.
Hippolyte Lucas.
Nous avons voulu attendre que la publication nouvelle de M. Victor Hugo eût atteint un certain développement afin d’en mieux saisir le sens et la portée. Il nous eût coûté de nous associer aux attaques dirigées contre la première partie de l’œuvre par des juges trop pressés d’accuser l’auteur sur des apparences, et de critiquer d’après le portique tout l’ensemble de l’édifice non encore découvert, s’emparant, en effet, de la situation d’un forçat et d’une fille perdue victimes des rigueurs de la loi et de la société. On s’est hâté de dire que l’intention de M. Victor Hugo n’était rien moins que de réhabiliter le vice et de détruire toute espèce de législation.
Maintenant que ses volumes ont paru et particulièrement le sixième, on a dû comprendre que l’auteur était loin de prendre le parti de la débauche et du crime ; que
personne ne flétrissait avec plus d’énergie les bas et envieux instincts de l’humanité, mais qu’il voyait dans la charité et surtout dans l’éducation un moyen d’en prévenir ou d’en atténuer les excès. Tel est le but moralisateur de ce livre, qui ne porte plus à son frontispice le terrible mot de fatalité comme dans Notre-Dame de Paris, mais celui de fraternité, et qui le dit à tous, à ceux qui sont en bas comme à ceux qui sont en haut de l’échelle sociale sans vouloir pour cela la renverser.
…Le sixième volume est le point culminant, et l’on croit assister à une représentation théâtrale en lisant les sombres pages où M. Victor Hugo a peint le crime et les criminels dans toute leur horreur.
…Si nous revenons au point de vue social, nous le répétons, la thèse véritable que l’auteur a soutenue, c’est que l’ignorance est la source de la plupart des crimes et des vices, et que l’instruction est un gage de moralité, c’est que les trop grandes sévérités de la loi n’améliorent pas les âmes, et que la douceur et la bonté déterminent le repentir. Il sort en un mot de ce livre un parfum de charité qui rend assurément l’homme meilleur et plus enclin à secourir ses semblables lorsqu’il les voit souffrir, et à leur pardonner si la faim, malesuada fames, qui ne devrait pas exister dans une société bien réglée, leur a fait commettre des fautes.
Des articles très remarquables parurent dans le Journal de Gand sous la signature de M. Paul Voituron, avocat à la cour d’appel de Gand ; ils furent réunis en volume sous le titre : Études philosophiques et littéraires sur les Misérables de Victor Hugo. Ces articles avaient été lus avec un très vif intérêt par Victor Hugo qui adressa plusieurs lettres de félicitations et de remerciements à leur auteur. Nous croyons devoir en publier quelques courts extraits :
Vous avez compris ma pensée à ce point que vous pénétrez dès à présent le livre tout entier… Vos deux articles sont deux pages rares ; tout y est, le talent et le cœur. Le cœur, à dose immense, vous l’avez. Vous entendez déjà les cris de l’égoïsme, du pédantisme et de la superstition contre ce livre qui est un livre de pitié. Mais la pitié vaincra. (11 mai 1862.)
Les quatre derniers volumes vont vous être envoyés. Vous verrez encore que vos dernières lignes ont deviné Jean Valjean dans la barricade, ne tuant personne et protégeant tout le monde, même quand il a une arme, c’est-à-dire la guerre à la main. J’insiste sur cette faculté de divination qui vous est propre et qui est une puissance de votre esprit. (25 juin 1862.)
Enfin, dans une dernière lettre du 3 novembre 1862, Victor Hugo écrit :
J’ai voulu relire d’un bout à l’autre votre beau travail sur les Misérables… L’unité se dégage à mesure qu’on avance dans le livre, et, ce qui est le triomphe du critique et du philosophe, d’une œuvre qu’on croirait au premier abord devoir être fractionnelle, vous avez su faire un tout harmonieux. Pas une question, grande ou moindre, politique, sociale, humaine, morale, idéale, divine, qui ne soit acceptée par vous et magistralement étudiée.
En raison de l’importance que Victor Hugo a attribuée à cette critique, nous en donnons de longs extraits.
M. Voituron analyse très complètement la première partie du roman, puis il ajoute :
C’est une œuvre qui, sans contredit, tiendra l’une des premières places dans l’histoire de la littérature du xixe siècle. Rien ne lui manque en effet de ce qui fait le mérite d’une production de cette nature : l’intérêt dramatique, la variété des épisodes dans l’unité générale, la vraisemblance de l’action, la profonde analyse du cœur humain, la peinture énergique des caractères, la connaissance de l’homme et de la société, et par-dessus tout la vie de la pensée, la vérité et l’élévation des idées et des sentiments. On lit ce livre comme on regarde dans un abîme ; il donne le vertige.
… Chose étonnante ! Victor Hugo est le père de la littérature romantique qui a amené la littérature réaliste, et voilà que dans son œuvre nouvelle le spiritualisme apparaît dans le fond et dans la forme avec une vigueur inconnue jusqu’ici.
…De tous les romans qui ont paru jusqu’à ce jour, celui que Victor Hugo vient de publier porte le mieux, selon nous, le cachet de notre siècle, parce qu’il est à la fois le plus véritablement spiritualiste et le plus utile au progrès des idées modernes.
Ce caractère spiritualiste, dont nous parlons, respire partout dans son œuvre. C’est l’homme intérieur que Victor Hugo cherche sans cesse à saisir et à nous montrer. Le monde des sens n’est qu’apparence et ne mérite que nos dédains. C’est à l’âme qu’il faut s’adresser pour juger les actions. La plupart de ses personnages semblent n’agir que sous le regard de Dieu et ne demander d’autre approbation que celle de leur conscience.
…Le chapitre intitulé : Une tempête sous un crâne, et qu’on ne saurait lire sans être profondément ému, est empreint de cette spiritualité vraie et chrétienne qui fait le grand mérite de ce livre.
…Pourquoi Victor Hugo a-t-il pris ses principaux personnages parmi des forçats et des prostituées ? Est-ce par le désir d’émouvoir à tout prix, et de nous présenter l’horrible, ne pouvant plus nous intéresser par le spectacle de l’honnête et du bon ? Non, dès les premières pages on voit que telle n’est pas son intention, et qu’il ne veut pas, comme tant d’autres l’ont fait, exploiter des goûts dépravés ou satisfaire la curiosité pour le mal. Mais il veut faire voir que ce qui donne du prix aux choses humaines, c’est ce qui part de l’âme, et que le fait seul, les dehors, les apparences, le hasard de la naissance et les conditions sociales, toutes ces choses auxquelles on attache encore tant d’importance dans nos mœurs, ne sont que factices et sans valeur réelle. La vraie grandeur pour l’homme est dans l’aspiration vers le bien, et partout où brille un de ces rayons célestes qui illuminent une âme et lui découvrent quelque chose de ce qui est éternellement vrai et juste, nous devons nous incliner avec respect, que cette âme habite sous les haillons du pauvre, la casaque infamante du forçat ou la robe flétrie de la fille perdue.
Dans un second article, M. Voituron répond à ceux qui accusent Victor Hugo d’avoir voulu attaquer la société :
Le thème favori des écrivains réactionnaires et catholiques, les seuls peut-être qui aient pu sans crainte dire toute leur pensée, c’est que ce roman est socialiste dans le plus mauvais sens du mot, que pour battre en brèche la société, l’auteur la rend seule responsable de tous les maux de l’individu, qu’il méconnaît par conséquent la liberté et l’initiative individuelles.
Le reproche est curieux adressé à celui qui a défini la littérature romantique « le libéralisme littéraire ». Mais est-il juste ? La suite du roman répond péremptoirement.
…Victor Hugo ne déclame pas contre la société, il laisse parler les faits, car l’histoire de Jean Valjean est vraie dans ses parties principales. Il pose les problèmes. Il faudrait qu’il les résolve, dites-vous ! Eh ! non ; cela n’appartient pas à un homme, quelque grand qu’il soit : l’humanité entière résout les problèmes qui l’intéressent ; le génie et la science proposent ; Dieu et l’humanité, qui souvent n’est que son instrument, disposent. Quant à Victor Hugo, il dit tout ce qu’il faut dire en demandant pour le peuple l’instruction et la lumière, l’indulgence et la pitié, qui n’est que le sentiment d’une justice plus complète. La conclusion de son livre se bornerait à cela que son mérite serait immense puisqu’il vulgarise par une œuvre admirable une idée que la conscience humaine déclare vraie.
…Plus on avance dans la lecture des Misérables, plus on reconnaît que c’est une œuvre complète. Non seulement Victor Hugo peint l’homme et la société avec une vérité et une force de coloris qui n’ont jamais été égalées, mais il s’élève aux principes des choses et agite les questions les plus difficiles de philosophie sociale que notre siècle a pour mission sinon de résoudre, du moins d’élucider et de populariser.
Dans un troisième article, M. Voituron caractérise la philosophie de Victor Hugo :
…Nous avons rapproché les Misérables de la Divine Comédie du Dante. Ce rapprochement se justifie non seulement par le sujet et par la forme, mais encore par l’esprit philosophique. V. Hugo, dans la seconde partie de son roman, s’élève aux considérations les plus hautes de la pensée, et, sous ce rapport, nous le disons sans hésitation, l’avantage lui reste
sur le poète-philosophe du moyen âge. Celui-ci se perd souvent dans les subtilités de la scolastique et partage quelques-unes des erreurs sensualistes d’Aristote. V. Hugo, au contraire, quoiqu’il ne se soit prononcé que d’une manière très sommaire sur les questions purement philosophiques, nous semble se rattacher par les points essentiels à la véritable théorie spiritualiste.
Mais ce qui le distingue le plus du Dante, c’est le caractère pratique de sa philosophie. En cela encore, il peint fidèlement notre époque. Au moyen âge l’homme s’était retiré en lui-même ; sa mission était de resserrer le lien intérieur qui l’unit à Dieu. De là le caractère spéculatif et contemplatif de la philosophie du Dante, et la place énorme que les discussions philosophiques occupent dans son poème. Sa philosophie est essentiellement théologique et mystique. Au xviie siècle une nouvelle phase commence ; la révolution intérieure de l’humanité se poursuit dans les rapports de l’homme avec la nature ; l’esprit humain prend possession de celle-ci par la science : c’est l’époque des grandes découvertes scientifiques. La philosophie spiritualiste se tourne vers l’explication des phénomènes de la nature ; mais l’esprit, en suivant cette pente, est entraîné dans le sensualisme. Enfin, à notre époque, la mission de l’humanité est de commencer la révolution dans l’ordre social. C’est ce qui imprime à la philosophie un caractère pratique et lui donne, par suite de la grandeur même de l’œuvre, des tendances au panthéisme, mais le véritable esprit de notre siècle ne sera saisi qu’en résistant à ces tendances et en restant fermement attaché aux principes du spiritualisme. Jusqu’ici, Victor Hugo nous paraît avoir été le premier parmi les romanciers modernes qui ait eu ce mérite. Le spiritualisme pratique, besoin impérieux de notre époque, respire partout dans son œuvre.
…Le développement théorique des idées n’arrête pas l’action du drame dans le roman de Victor Hugo. Nous l’avons dit, c’est une œuvre vivante, à la fois pathétique et profonde. La mélancolique histoire de Jean Valjean symbolise la révolution intérieure et morale de l’humanité. De même que Jean Valjean, l’humanité a été condamnée aux travaux forcés, et elle est devenue mauvaise par sa faute d’abord, mais plus encore par les erreurs et les injustices que quelques-uns ont consacrées dans l’organisation des religions et des sociétés.
Dans un quatrième article et dans les articles suivants, le critique développe l’idée sociale, l’idée politique et l’idée morale de l’œuvre.
… Les véritables défenseurs de la morale, de la famille et de la société ne sont pas ceux qui balbutient quelques hypocrites protestations de dévouement au progrès, ni ceux qui s’occupent à réparer le comble d’un édifice sapé dans ses fondements et qui menace ruine, ce sont ceux qui arrachent résolument le voile, découvrent le mal dans toute son étendue et cherchent le grand, le vrai remède…
…Victor Hugo nous montre dans la grande figure de Jean Valjean le progrès par l’action individuelle, de même qu’en peignant Marius, qui symbolise la révolution intérieure des idées politiques, il nous fait voir le progrès par l’action collective de la société.
… Ce qui se dégage avec une force irrésistible de l’œuvre de Victor Hugo, c’est l’idée du devoir et des sacrifices qu’il exige en ce monde. Nous avons eu raison de dire que ce qui fait le mérite de ce livre, c’est le sentiment moral et bienfaisant que sa lecture inspire.
…Il a admirablement compris que dans l’état actuel de désordre où vit l’humanité, le progrès ne peut se faire que par le sacrifice. L’homme, pour remplir son devoir, doit souvent renoncer, non seulement à des liens matériels, mais aux liens intérieurs qui l’attachent aux choses de ce monde. Ces liens parfois sont tellement forts qu’il faut beaucoup de courage pour les briser. Quelquefois même il faut de l’héroïsme ; c’est pourquoi beaucoup faiblissent en route, mais l’exemple des héros fortifie les hommes. La création de la grande figure de Jean Valjean aura cet effet. C’est un des privilèges du génie d’agir ainsi sur l’humanité, et ce sera pour l’illustre poète une douce pensée que d’avoir, par son œuvre, raffermi bien des âmes dans la lutte du devoir contre l’attrait passager des jouissances terrestres.
…Le dernier volume des Misérables est un chef-d’œuvre qui dépasse tout ce qui existe en ce genre dans la littérature ancienne et moderne. On ne saurait le lire sans être remué jusqu’au fond du cœur. L’idée morale qui en fait le sujet est la plus pure et la plus fortifiante qui se puisse concevoir ; c’est elle surtout qui assure à cette œuvre l’immortalité. Si quelque chose, en effet, est au-dessus de la beauté, c’est la vérité ; si quelque chose est au-dessus du vrai, c’est le bien moral qui se résume en deux mots : le devoir et l’amour. Or le livre de Victor Hugo est beau par la forme et le style, il est vrai par les doctrines, mais par-dessus tout il est moral par l’exemple.
… L’idée culminante des Misérables, ce n’est pas seulement la régénération morale et le dévouement de Jean Valjean, ce n’est là qu’une idée subordonnée ; cette idée, l’auteur nous l’apprend lui-même, c’est celle du progrès. C’est donc cette dernière idée qui doit se retrouver partout, et, en effet, chaque page en est en quelque sorte imprégnée. Les idées d’une part, l’action de l’autre, tendent à un seul but, à démontrer le progrès.
…La conception, qui est une, se subdivise en deux courants presque symétriques, les idées et l’action, qui toutes deux se développent en même temps et l’une par l’autre. Dans la première partie du roman, on voit poindre le but, l’idée du progrès ; on découvre déjà tous les éléments spirituels et matériels qui doivent contribuer à la collision de l’idéal et du réel et au triomphe du premier. Puis, dans l’ordre spirituel, nous trouvons l’idée religieuse discutée dans la seconde partie, l’idée sociale dans la troisième, l’idée politique dans la quatrième, enfin l’idée morale, la plus grande de toutes, dans la cinquième. L’action se développe suivant la même progression, toujours liée au développement des idées, et aboutit au triomphe du devoir par le dévouement et la mort de Jean Valjean.
…Cette épopée de notre époque se placera, nous en sommes sûr, à côté de tous les monuments littéraires des âges passés qui ont mérité l’admiration des peuples éclairés. Mais ce qui assure au poète une gloire plus durable encore, c’est d’avoir travaillé à l’amélioration de l’homme et au progrès de la société, en publiant ce livre qui se résume tout entier dans ces mots prononcés il y a dix-huit siècles par le Christ : Répandez la lumière et aimez-vous les uns les autres.
Mais voici une autre cloche, un autre son ; ce n’est pas encore la critique véhémente, mais on sent déjà sous la patte de velours la griffe.