Les Misérables (page 160)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Misérables (1908) · 163 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Dans une brochure intitulée : Appréciation générale des Misérables de Victor Hugo, G. Vapereau s’exprime ainsi :

Une œuvre aussi considérable, au moins sous le rapport de l’étendue, demande à être examinée et jugée sous des points de vue différents. L’auteur s’y présente à la fois comme philosophe, comme historien et comme romancier. Le philosophe aborde en passant tous les problèmes ; il touche à tous les intérêts humains et sociaux ; il embrasse les rapports de l’homme avec la nature et de l’un et l’autre avec Dieu ; il prétend approfondir les mystères de notre destinée religieuse et apporter des remèdes aux maux de notre destinée sociale. L’historien jette dans le cadre d’une fiction romanesque le tableau des événements qui ont le plus agité notre époque. Il juge les rois, les partis, le peuple ; il dit les catastrophes et les victoires ; il en suit les effets, il en développe les causes. Le romancier, auquel reste le rôle principal, déroule devant nous un long drame, où toutes les qualités qui font l’écrivain trouvent une ample carrière : art de conter, talent de peindre, don de l’observation, habitude de la mise en scène, inspiration poétique, caprices de style. Il y a place pour tout dans un récit en dix volumes, dont l’auteur peut à volonté étendre ou resserrer, détourner ou ramener le cours.

…L’accueil extraordinaire fait à la nouvelle œuvre de M. Victor Hugo, au milieu de notre marasme littéraire, ne s’explique pas seulement par des circonstances favorables à la publication, mais étrangères à la littérature, ou par l’engouement d’une génération en décadence pour de brillants défauts ; il y a chez M. Victor Hugo un certain nombre de qualités dominatrices qui saisissent légitimement le public et auxquelles le critique doit rendre hommage.

On ne peut refuser à l’ancien chef du romantisme cette puissance de création, qui

met au monde des types et leur donne pour un temps l’individualité et la vie. Quelque étranges que soient les éléments dont il compose ses personnages, ils se meuvent, ils ont toutes les apparences de la réalité dans la fantaisie.

…La puissance propre à M. Victor Hugo éclate encore dans la composition dramatique du roman ; mais les effets en sont souvent contrariés à plaisir par les caprices d’un système qui semble un défi perpétuel à la patience du lecteur. Jamais on n’a peut-être porté aussi loin que dans les Misérables la science ou l’instinct des coups de théâtre. Il y a cinquante scènes où les apparitions et les retours de personnages nouveaux ou disparus produisent l’impression d’une commotion électrique. Les résultats les plus prévus arrivent d’une manière si soudaine que l’attendu même est surprise.

Revue du Monde catholique.

Louis Veuillot.

…Les données de l’erreur, même les plus vulgaires, prennent beaucoup d’importance dans la bouche d’un homme comme M. Hugo, qui possède une immense puissance de poumons, décuplée sans doute par le vacarme des sots admirateurs, mais après tout conquise par une véritable force de génie. Le génie donne à l’erreur ce rajeunissement qui est toute sa nouveauté. Nous avons d’ailleurs ici plus et que l’erreur vulgaire ou rajeunie : on y sent un souffle de justice, un souffle de foi chrétienne et catholique, par conséquent ; souffle court et mêlé, mais brûlant, parfois sublime. En présence des maux qu’il veut guérir, le génie se dégage des systèmes humains et vole vers les dictames du Christ ! Ô témoignages de l’âme naturellement chrétienne ! J’étonne sans doute le lecteur, et peut-être davantage l’auteur lui-même. Je lui montrerai que j’ai pourtant raison et que ses plus belles et plus saines aspirations sont catholiques. S’il l’ignore, je ne m’y attendais pas ; difficilement sa surprise égalera la mienne. Puisse-t-elle lui faire le même plaisir !

Voyons le fond de l’œuvre.

M. Hugo veut en expliquer la pensée dans une préface qui a le mérite d’être brève, puisqu’elle ne se compose que d’une seule phrase ; il nous serait utile de la reproduire, mais malheureusement cette phrase, longue et peu claire, demande un peu d’application ; l’auteur se propose d’abolir la faim, la nuit, la dégradation, la déchéance de la femme, les enfers artificiels et quantité d’autres choses.

Il y a là beaucoup de mauvaises idées en détestable style. S’il faut abolir tout ce que dénonce M. Hugo, et si les fléaux qu’il prétend détruire ont la cause qu’il signale, la tâche sera rude ! Loin d’y aider, des appels comme celui-ci, que l’auteur des Misérables adresse à la foule, ne serviraient qu’à aggraver le mal.

…Mais le livre vaut mieux que la préface. Il redresse, au moins en certaines patries, les tortuosités du programme. Le génie de l’écrivain franchit d’un vol puissant les abîmes où se perd le sectaire.

…Il me semble que l’histoire même de Valjean et de Fantine réfute les propositions radicales de la préface, et montre que ni le mal n’est si grand qu’il le dit, ni le remède si difficile à trouver et si impraticable qu’il le croit. Ce remède est dans la société même et il a un nom fort connu : c’est la religion catholique.

Premièrement : Valjean n’est pas un vrai criminel, et Fantine n’est pas une vraie prostituée. Un brave homme qui a volé un pain pour nourrir de pauvres enfants, qui est intelligent et plein de cœur, qui se relève au premier appel de la conscience, qui n’a besoin que de sentir dans sa main un roseau, pour se tirer de dix-neuf années de dégradation et monter aux plus hauts sommets de l’honneur, cet homme n’est pas du tout le criminel ordinaire que rencontrent la société et les lois ; ou il faudrait admettre que les bagnes sont peuplés de saints et de héros déportés là par des pervers siégeant dans les cours de justice.

…Secondement : ni Valjean ni Fantine ne sont si rejetés, si destitués d’appui, si fatalement condamnés et perdus que M. Hugo le prétend. Quant à Valjean, point de doute ; il ne trouverait pas un jury pour le condamner et peut-être pas même un avocat général pour requérir contre lui. Que par impossible on le condamne, il ne trouverait pas une administration de la justice qui voulût remettre à la chaîne et au boulet le « vertueux criminel ». Quant à Fantine, hélas ! nous ne sommes plus au temps où le « préjugé » repoussait les filles-mères, et ce n’est pas aujourd’hui qu’on chasserait une bonne ouvrière de n’importe

quelle manufacture, parce que l’on viendrait à découvrir qu’elle a un enfant.

…Troisièmement : quand même la société serait aussi rigoureuse et aussi impitoyable envers ses membres tombés que le prétend l’auteur des Misérables, il reste dans cette société assez d’éléments chrétiens et avec eux assez de miséricorde pour montrer comment l’amélioration est possible. M. Hugo lui-même le prouve, et la magie de son éloquence reste encore au-dessous de la réalité.

Eugène de Mirecourt ayant subi de nombreuses condamnations politiques fut obligé de se retirer en Angleterre en 1859 ; à cette époque, il était rempli d’admiration pour Victor Hugo. C’était plus que de l’admiration, c’était de l’amour. Il lui adressait de Londres, le 4 octobre 1859, une lettre de quatre pages où, après avoir qualifié le règne de Napoléon III de règne des coquins et avoir demandé à Victor Hugo des notes pour écrire sa biographie, il ajoute :

Vous savez que je vous aime du plus profond de mon cœur, que vous êtes mon dieu littéraire et que je n’ai jamais laissé échapper une occasion de leur jeter à la face mon admiration pour vous. Seulement je fais une réserve. Je suis républicain catholique, et je suis hostile à ceux des vôtres qui commencent par détruire le seul principe moralisateur pour les masses déshéritées, avant de les lâcher sur nous. Je ne connais que deux républicains honnêtes et vraiment dignes de ce nom, vous et Félix Pyat. Cette courte profession de foi vous donne la mesure des choses que je puis dire et des choses sur lesquelles je dois me taire…

Quand j’aurai deux jours de liberté, au printemps prochain, je me donnerai la joie d’aller presser votre noble main de poète. Ah ! que votre dernier livre est magnifique, et que vous êtes sublime dans le malheur ! La persécution et l’exil donnent à votre génie une auréole doublement immortelle.

Tout à vous de cœur et d’âme.

Trois ans plus tard, Eugène de Mirecourt écrivait deux volumes intitulés les Vrais Misérables et tirait de sa hotte, qui n’était plus alors celle du Chiffonnier de Félix Pyat, toutes les injures, toutes les insultes, s’imaginant naïvement éclabousser de sa déclamation vulgaire et grossière « l’auréole doublement immortelle ».

Voici des échantillons de ces diatribes :

Vous avez écrit, monsieur, en dix in-octavo énormes à Paris, et en dix-sept volumes in-douze à Bruxelles, un roman socialiste contenant un appel au désordre, à la violence, au bouleversement.

Je vous ai prouvé que ce roman était immoral, impie, révolutionnaire.

C’est un livre sans conscience, une élucubration mal digérée, mal conçue, attentatoire à la sagesse, ennemie de la religion, pleine d’erreurs, entachée de mensonges, regorgeant de divagations scandaleuses, prêchant toutes sortes de méchantes utopies et proclamant une foule de systèmes coupables.

Dans votre ignorance des principes philosophiques les plus élémentaires, vous prenez à partie la société, qui est un être abstrait, un être collectif, et vous lui jetez le blâme.

Vous l’insultez, vous la rendez responsable de tous les malheurs de ce monde.

Elle seule, à l’exclusion de l’individu, doit avoir, selon vous, la conscience d’elle-même et le sentiment de son libre arbitre.

Quant à la personne humaine, vous la dégagez de tous les embarras de la liberté, de toutes les responsabilités de l’âme.

Dans le chapitre Conclusion, on lit :

Insultez la religion, abreuvez d’outrages le père des chrétiens, ou plaidez insolemment sa cause, avec la réserve de saisir une occasion plus certaine de le perdre un jour, — comme ce casseur de vitres qui s’intitule philosophe et qui se fera pendre tôt ou tard, espérons-le, quand il ne trouvera plus d’autre moyen d’occuper le public de sa triste personnalité.

Montrez clairement à l’Europe attentive le but où tendent vos efforts iniques, vos manœuvres insolentes, vos criailleries, vos blasphèmes.

L’Europe saura vous donner la récompense dont vous êtes digne.

Quant au catholicisme, il vous verra sombrer dans le naufrage de tous vos systèmes, et restera debout sur la tombe de Proudhon comme sur la vôtre.

C’est l’avis d’un homme d’État célèbre.

Après avoir feuilleté l’une après l’autre les pages de dix-neuf siècles d’histoire, il s’écrie, preuves en main :

« — Tous ceux qui ont mangé du pape en sont morts. »

Le Constitutionnel.

A. Grenier.

Les Misérables sont la négation des principes sur lesquels repose la société, des expériences qui confirment ces principes, des institutions qui les traduisent et les sauvegardent. Si les conclusions de ce livre étaient admises, rien de l’ordre social actuel ne devrait rester debout. Il n’est si hardi plan de réforme qui pût en corriger les vices ; une révolution ordinaire n’y suffirait pas. Pour égaler le remède au mal, il ne s’agirait de rien moins que de jeter bas tout l’édifice et de le recommencer à neuf sur le sol nivelé.

Dans la pensée de M. Hugo, la société est l’auteur de tous les crimes qui nous épouvantent et de toutes les misères qui nous affligent ; c’est la ligue des forts, unis par un impitoyable intérêt contre les faibles isolés et circonvenus ; c’est un système universel d’oppression, d’iniquité et de mensonge, qui recouvre du nom spécieux de lois et d’un vernis de feinte justice les abus les plus criants et les désordres les plus cruels.

Telle est, au fond, la doctrine des Misérables. Cette doctrine méconnaît la nature humaine ; elle se confine dans l’étude exclusive de certains faits douloureux que tout le monde déplore et qu’il n’appartient à personne de supprimer, de changer ou d’adoucir ; elle s’enferme dans l’horizon du bagne et des maisons de filles repenties ; elle nous désapprend le courage contre les maux inséparables de notre condition mortelle ; elle irrite nos besoins, nos désirs et nos inquiétudes par l’appât de satisfactions fantastiques qu’elle nous représente comme à la portée de notre main ; elle détruit l’autorité de la conscience et la responsabilité personnelle.

Dans une lettre ouverte, M. Albert Wolff répond spirituellement au rédacteur du Constitutionnel et le félicite :

Le Charivari

Albert Wolff.

À Monsieur Grenier, au Constitutionnel.

…Ce jeudi, 29 mai, il m’a enfin été donné de connaître le jugement sur les Misérables que le Constitutionnel a prononcé par votre organe.

Il est bien évident. Monsieur, que cet article n’a surpris personne. Les méchantes langues prétendaient depuis longtemps que M. Victor Hugo et A. Grenier ne pourraient jamais s’entendre. Le premier, critique élevé, recherche, disait-on, les côtés faibles et tristes et les siffle ; l’autre, ajoutait-on, applaudisseur assermenté de la société, lui donne toujours raison, même lorsqu’elle a tort.

Quant à moi, avant de formuler une opinion personnelle sur les Misérables, j’attendais avec impatience le jugement du Constitutionnel.

Aujourd’hui, Monsieur, que le Constitutionnel a enfin parlé, je sais à quoi m’en tenir sur le compte de M. Victor Hugo.

Voyons maintenant. Monsieur, si j’ai bien compris toute votre pensée.

Pour nous deux, il est bien établi, Monsieur, que la société est bien organisée, qu’il ne lui reste plus rien à faire.

Il y a bien, par-ci par-là, une grande misère, une horrible infortune, mais quoi, on ne doit pas chercher à y remédier ni à approfondir les causes premières de cette misère.

Il suffit au Constitutionnel de déplorer ce mal, après quoi il est quitte avec la société.

Déplorons donc, Monsieur, c’est déjà quelque chose.

Rien n’est plus faux que le livre de Victor Hugo.

Analysons, Monsieur.

Voici Jean Valjean, une âme qui sort des ténèbres et cherche à s’élever vers la lumière, mais le passé l’attend à chaque instant et le rejette violemment vers la terre.

Évidemment cette grande figure est basée sur un préjugé tout personnel à M. Hugo.

Nous deux. Monsieur, nous savons fort bien qu’un homme frappé par la loi peut employer son temps au bagne à se repentir de son passé. Une fois sorti de prison, il est accueilli partout sans défiance. Il n’a qu’à dire : Je suis maintenant un honnête homme pour qu’on le

croie sur parole. La charité évangélique du Constitutionnel lui ouvre à deux battants la grande porte du repentir et de la réhabilitation morale. Rien de plus simple assurément. On n’a pas d’exemple dans ce monde si bien régi par le Constitutionnel d’un malheureux repenti que la société brutale repousse et que le passé refoule continuellement et malgré lui vers la boue du passé.

Allons donc ! M. Victor Hugo nous prend donc pour des niais vous et moi, qu’il nous raconte des histoires d’enfants.

Et puis, du reste, cela fût-il, peu importe, Monsieur, nous avons bien autre chose à faire ; peu nous importent les grandes misères que nous coudoyons.

Le malheur qui court la France ne nous regarde point. Le Constitutionnel a bien autre chose à faire.

D’abord il a à s’occuper du bonheur des Mexicains qui ne veulent pas de son bonheur. Il doit pleurer un peu sur le pauvre sort des Polonais qui pleurent bien tout seuls.

Le Constitutionnel a la larme voyageuse ! Quand ce journal éprouve le besoin de s’apitoyer sur les choses mal organisées en ce bas monde, il prend un passeport et s’en va moraliser l’étranger.

Mais pour Dieu, Monsieur, ne touchons pas à la rue de Valois. Tout y est pour le mieux dans le meilleur des mondes et il n’y a plus absolument qu’un méchant cœur comme M. Hugo qui songe à s’occuper de ce qui se passe dans son pays et qui soit d’avis que la France, qui dépense des millions pour secourir des étrangers, pourrait bien avoir quelques lois et quelques millions pour secourir les misérables qui végètent en France.

Assurément, Monsieur, un mauvais cœur comme M. Hugo peut seul trouver tant d’éloquence navrante pour plaider la cause des misérables. Les nobles cœurs du Constitutionnel ont bien autre chose à faire. Quand on a servi à ses abonnés un peu d’enthousiasme, trois faits divers et le cours de la Bourse, on a rempli sa tâche et, la conscience tranquille, on peut dédaigner la littérature des grandes âmes qui sont assez naïves pour penser qu’il reste encore quelque chose à faire pour la société.

J’ai, Monsieur, l’honneur de vous saluer.

Albert Wolff.

Jules Barbey d’Aurevilly publia une série d’articles dans le Pays qu’il réunit en un volume sous le titre : les Misérables de M. V. Hugo. Son livre, dédié à M. Grandguillot, rédacteur en chef de ce journal, est orné d’une préface qui, écrite par un critique réputé, ne dénotait pas de grands dons de flair et de clairvoyance :

L’Indifférence, qui est le plus beau des Mépris, parce qu’elle en est le plus désarmé, s’est étendue sur cette grande œuvre, qu’elle regarde de ses yeux distraits et que bientôt elle ne regardera même plus. Après le bruit, tombe de partout le silence sur ce livre qui va s’engloutir dans la nécropole des œuvres complètes. (26 septembre 1862.)

Barbey d’Aurevilly fait ensuite le procès des Misérables, qui ne sont d’après lui « qu’un long sophisme d’une conception méprisable » ; il compare Victor Hugo à « un Paul de Kock amphigourique et sans gaîté ». Heureusement, « le style le sauve du triste destin de n’être plus que l’imitateur d’Eugène Sue », mais c’est « un Mürger manqué, un matérialiste » et même un « poète inférieur ».

Ceci établi, Barbey d’Aurevilly se pose en défenseur de la Société et de la Religion. Nous détachons de ce long réquisitoire quelques extraits importants :

…Le dessein du livre de M. Hugo, c’est de faire sauter toutes les institutions sociales, les unes après les autres, avec une chose plus forte que la poudre à canon qui fait sauter les montagnes, — avec des larmes et de la pitié. Il s’est dit, avec assez de raison, que dans l’humanité, ce qui fait la foule, le nombre et les publics, ce sont les femmes et les jeunes gens, ces femmes momentanées qui bien souvent restent femmes toute leur vie par impossibilité de mûrir et indigence de cerveau, et c’est sur tous ces cœurs, peu surmontés de tête, qu’il a essayé d’opérer… C’est pour tous ces cœurs, impétueusement ou tendrement sensibles, qu’il a combiné les effets d’un livre, arrangé de manière à donner toujours raison à l’être que la Société punit contre la Société qui le punit. Conception,

je l’ai dit, méprisable, mais rendue formidable par l’exécution.

Après avoir analysé le livre, Barbey d’Aurevilly consent à reconnaître que, « dans l’ordre de la pensée, il y a deux fois dans les Misérables le spectacle très beau de la conscience de ce Valjean, observée avec une impartialité singulière pour un esprit comme celui de M. Hugo, très emporté toujours au delà des justesses de l’analyse et de ses subtilités » ! Il admire sans réserve la « grandeur » de Javert et pour le style il s’exprime ainsi :

Chez M. Victor Hugo, le talent est surtout le style, c’est l’expression, c’est l’invention dans le verbe, c’est enfin toute cette matérialité enflammée de mots et d’images qu’on peut ne pas aimer, mais dont on ressent la puissance. Eh bien ! c’est par là qu’il est encore aujourd’hui Victor Hugo et que par là il échappe au triste destin de n’être plus que l’imitateur d’Eugène Sue.

Dans un second article, analysant la partie romanesque du livre : Cosette, voici comment le critique traite l’auteur de l’Art d’être grand-père :

Dans la partie purement inventée de Cosette, de ce roman sentimentalo-puéril qui rappelle, moins le merveilleux et l’originalité naïve, les contes très inventés, eux, de Cendrillon et de Peau-d’Âne, l’expression du conteur de cet anti-naïf qui se met la tête de sa poupée dans l’œil, l’expression est du Thomas tombé dans du Perrault et rebondissant dans du romantisme.

Barbey d’Aurevilly arrive enfin à ce qu’il appelle « la partie des hors-d’œuvre », la bataille de Waterloo et le couvent de Picpus :

La bataille de Waterloo, qui ouvre le roman de Cosette, est un piège à succès où tout le monde sera pris, car c’est le piège de la gloire et du plus généreux sang versé pour la France. Comment ne pas se prendre à cela ?… Seulement, aux yeux de la Critique, que l’émotion ne doit pas troubler quand il s’agit de voir clair dans une composition, cette bataille chaudement racontée, je le reconnais, avec ce lyrisme particulier à M. Hugo, le poète olympique des canons, des clairons, des manœuvres, des mêlées et des uniformes, cette bataille qui nous prend le cœur partout, qui est belle dans Jomini, qui est belle dans M. Charras, qui est superbe dans M. Quinet, qui sera même belle dans M. Thiers, n’en est pas moins un hors-d’œuvre qui vaut mieux que l’œuvre, qui lui nuit !

Quant à l’Idylle de la rue Plumet, que Lamartine dans ses Entretiens appelle « le vrai poème de l’œuvre », ah ! nous allons voir ce que Barbey d’Aurevilly laissera de cette niaiserie ridicule :

M. V. Hugo, au lieu d’être un romancier, c’est-à-dire un conteur, qui montre les choses vivantes en cachant la main qui les montre, n’est, au moins dans ses Misérables, qu’un dissertateur et un prédicant.

M. Hugo, qui n’est pas un poète naïf pour faire des idylles, mais qui est un poète après tout, un poète non pas simple, mais excessivement ingénieux et qui, tout homme de décadence qu’il soit, sent encore la nature, quand il la peint avec des couleurs artificielles, nous a fait une description de ce jardin de la rue Plumet, qui serait une des belles choses du livre, si cette description ne finissait pas par la balançoire panthéistique des Contemplations !

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