Les Misérables (page 31)
Ce Gulf-Stream, en particulier, est un surprenant phénomène de circulation dans l’agitation ; la nature emploie à sa mise en mouvement trois forces : les vents alizés, qui refoulent les eaux tropicales dans ce grand cirque des vagues qu’on nomme le golfe du Mexique ; la pesanteur de l’eau polaire, qui étant plus froide est plus lourde et vient, mue par son poids, remplacer l’eau équatoriale, et enfin une sorte d’écluse de chasse composée de cinq fleuves, le Chagres, l’Amazone, le Magdalena, l’Orénoque et le Mississipi. Jamais de trêve aux flots. Deux fois par jour, Atlantique, Pacifique, océan Austral, océan Boréal, montent et descendent ; une prodigieuse oscillation agite, d’un bord à l’autre, cette cuvette. En Chine, il y a, par révolution diurne, trois marées, que Macgowan attribue à la fréquence des tremblements de terre. Car c’est la mer qui emplit les chaudières que les volcans chauffent.
Quant à l’immensité de ces étendues liquides, l’esprit s’effraie d’y songer. Toute banquise qui a trois cents pieds de haut s’enfonce nécessairement dans la mer de deux mille cinq cents pieds, et cela flotte. Quelques-uns de ces blocs errants ont une lieue de tour. Ils sont dans l’océan comme une plume de sarcelle dans le lac de Lucerne. Tout le sel de la mer, |ce sel que Paracelse appelait le centre de l’eau, | amoncelé en montagne, formerait un cube de quinze cents mètres de haut et dont la base, au calcul du lieutenant Maury, suffirait à couvrir toute l’Amérique septentrionale. Si du sel on passe à l’eau, en se bornant seulement à la quantité d’eau que la mer reçoit des fleuves, disons quelques-uns des chiffres auxquels l’esprit se heurte : la Tamise, à Teddington, verse dans la Manche vingt-sept mille mètres cubes d’eau par minute ; le Nil, à son embouchure, vomit un volume d’eau deux cent cinquante fois plus considérable que le versement de la Tamise. Le Nil n’a pas d’affluents ; le Gange, dans son parcours de six cents lieues, a onze fleuves tributaires, dont le plus grand dépasse le Rhin et dont le moindre vaut la Tamise ; la masse d’eau qu’il dégorge dans la mer des Indes est incalculable. Évaluez, si vous ne reculez pas, les quantités d’eau que jettent le Rhône qui draine deux mille cinq cents lieues carrées, le Rhin qui, dans un cours de deux cents lieues, draine cinq mille lieues carrées, le Danube qui draine vingt mille lieues carrées, le Saint-Laurent qui draine cent mille lieues carrées, le Mississipi qui, sur une longueur de douze cents lieues, draine trois cent mille lieues carrées. La Méditerranée seule reçoit de ces fleuves un milliard huit cent mille tonnes d’eau par jour. Quant à l’océan, le chiffre est impossible à préciser ; et comme le gigantesque bassin liquide ne hausse pas d’un millimètre, chaque jour, à un pouce d’eau près, et avec une exactitude mathématique, ces milliards de tonnes d’eau s’envolent en nuées.
Des chaînes de montagnes sont comme perdues sous la mer. De longues arêtes sombres et des sommets à pic y apparaissent à des profondeurs inaccessibles. Sous l’enfouissement tumultueux des vagues il y a des Athos, des Caucases, des Libans, des Pyrénées et des Cordillières. À quelque distance des côtes de la Nouvelle-Hollande, on entrevoit un monstrueux mont sous-marin de trois cents lieues de long, tout à fait pareil aux chaînes de la Souabe et de la Franconie, qui sont des coraux. Dans l’Atlantique quelque chose de semblable aux Andes serpente sous l’eau vers l’occident ; quelque chose de semblable aux Alpes se dirige vers l’orient. Çà et là, de colossales falaises dessinent sous les lames leurs escarpements ténébreux ; des gorges tortueuses, des ravins tout froncés de plis et de crevasses, des détroits réservés au glissement obscur d’une foule d’espèces animales inconnues, s’ébauchent sous la glauque diaphanéité de l’eau infinie ; on a reconnu et tâté, pour ainsi dire, des plateaux sous-marins grands comme l’Europe ; on distingue confusément d’effroyables amphithéâtres de gradins descendants ; le plus bas qu’on ait mesuré, vers le cinquantième degré de latitude, plonge à trente mille pieds sous l’eau.
Tel est ce gouffre, énorme convulsion. Il est le puits des ouragans. Il est le lieu du déchaînement ; un orage, toujours rugissant, l’obsède et secoue aux quatre vents sa crinière d’éclairs, et ne s’arrête sur un point que pour recommencer sur l’autre. Après la mousson, le typhon ; après le typhon, le cyclone ; la trombe passe tordant, une pointe sur l’autre, son double cône à la fois élargi sur les flots et évasé dans les nuées ; on dirait l’X formidable de l’Inconnu, subitement pris de folie et tournoyant dans l’immensité.
Maintenant, au fond de cette agitation sans trêve et de ce bouleversement forcené, qu’y a-t-il ? l’immobilité.
L’immobilité sourde, aveugle, impénétrable, terrible. Ce tumulte a pour dessous, quoi ? le silence. Une sorte de paix épouvantable sert de base à la tempête. Ceci est le secret de l’abîme.
Oui, ce farouche orage perpétuel est superposé à une tombe ; tombe démesurée, muette, ténébreuse ; et qu’y a-t-il dans cette tombe ? la vie.
Écoutez. Voici ce que c’est que le fond de la mer :
Au-dessous de cette surface d’ondes que déchirent sans l’entamer toutes les proues de l’homme, proues tellement innombrables que le seul commerce de l’Europe et de l’Amérique entrecroise sur une seule ligne de navigation dix-sept mille navires ; au-dessous de la houle où voguent au hasard les goémons, les varechs, les conferves, les grandes herbes couvertes de puces d’eau, les fucus nageants, praderias del mar, comme disait Colomb, et les arborescences aux longues nervures nues, et ces paquets d’algues qu’on rencontre parmi les vagues dans les solitudes et qui ressemblent à des rouleaux de cordes dénouées ; au-dessous de la couche où se forment les crustacés et les coquillages, actinies, astéries radiées, doris, porcelaines, agatines, volutes, cyclostomes, crabes à cuirasse de bronze, poings-clos sanglants, homards, langoustes, poursuivis par le devil-fish, le monstre aux huit cents ventouses ; au-dessous de la couche où tremblent et resplendissent les phosphores, néréides, cyclidies, mammaria, vers polygastriques, insectes lumineux, pierreries des flots ; au-dessous de la région déjà moins distincte où rôdent les nautiles, les jantines, les cyanées bleues, les globigérinées, les rhizopodes, les méduses ; au-dessous de toutes ces zones tourmentées et fauves, la mer s’apaise solennellement et, peu à peu, se tait.
Cependant les poissons vont et viennent encore ; une nappe d’environ deux mille mètres d’épaisseur appartient aux colosses étranges de l’eau, fourmillement confus de ces transparences, aux squales, aux requins, aux poulpes, aux krakens, à Léviathan, à Céto, des formes épouvantables glissent çà et là, et les hydres se meuvent crépusculairement dans cet invisible. Plongez plus bas. Cette zone dépassée, l’eau devient lugubre. Plus rien. L’esprit — car l’esprit seul pénètre dans ces précipices — ne perçoit plus un seul frémissement d’être animé. Partout, en haut, en bas, en avant, en arrière, une lame de verre, liquide et immobile. Vous êtes dans l’unité de l’eau. Ceci est l’eau toute seule, chose horrible. Descendez encore pourtant ; et tout à coup, sans que vous en soyez déjà à apercevoir le fond, toute la mer qui est au-dessus de vous vous apparaît comme une masse distincte, et vous croyez voir le dessous d’une incommensurable nuée. C’est une nuée en effet que forme au-dessus du fond inconnu toute cette première épaisseur d’océan, et de cette nuée il tombe, dans la seconde épaisseur, une pluie. Quelle pluie ? Une pluie vivante. Une pluie d’animalcules. Ici apparaît le mystère. L’immensité microscopique se démasque. Le tremblement de la création vous saisit. On pourrait dire que c’est à l’infiniment petit que commence l’énormité de la mer. La mer a son produit, c’est le foraminifère ; l’océan secrète l’infusoire. La molécule et la cellule, ces deux limites de la vision microscopique, tellement abstruses que la cellule animale n’est pas distincte de la cellule végétale, ce Calpe et cet Abyla de l’infiniment petit, engendrent, en se combinant avec toutes les forces obscures en suspension dans l’océan, un être imperceptible. Que fait cet être ? il bâtit sous l’eau des continents.
La fonction de cet atome, c’est de remplacer à un moment donné les Europes, les Asies, les Afriques et les Amériques que vous avez à cette heure sous les pieds.
Il est l’extrême ouvrier de l’œuvre inouïe.
Là où semble finir la vie sous-marine, il naît, il charge le bas du nuage monstrueux des vagues, et, sans cesse et à toute minute, et jour et nuit, il en tombe innombrablement, immense pluie éternelle.
Analogies vertigineuses ! il neige sur le haut des montagnes, il pleut sur le fond de l’océan. Seulement ce qui neige au haut des montagnes, c’est de la mort ; ce qui pleut au fond de la mer, c’est de la vie.
À présent, comment sait-on cela ?
Qui a vu ces choses ? quel plongeur est allé regarder là ? La sonde.
Rendons-nous compte de ce que c’est qu’un tel sondage.
La profondeur réelle de la mer est ignorée.
Entre les Açores et le Maroc, la profondeur dépasse six mille mètres ; entre les Bermudes, groupe de rochers de corail, et les Antilles, la profondeur dépasse dix mille mètres. Autour des îles du Cap Vert le sondage nage et se perd. Pas de fond. Au sud du banc de Terre-Neuve, entre le quarantième et le quarante-cinquième degré de latitude, le gouffre est inouï ; supposez qu’on puisse jeter là l’Himalaya comme une pierre, il disparaîtrait.
Quant aux difficultés d’une telle exploration, jugez-en par un seul fait : il faut une tonne pesant de ligne à baleine pour descendre à deux mille quatre cents brasses. À une certaine distance de la surface, la masse de l’eau entre en équilibre avec la sonde, quelque lourde qu’elle soit, et la sonde flotte.
À la vérité, comme semble le démontrer la curieuse expérience du lieutenant Dayman, la sonde, en supposant un fil et un temps indéfini, arriverait toujours à toucher le fond ; mais le sondage serait mauvais, le plus de perpendicularité possible étant la première condition d’un bon sondage.
Telles sont les difficultés, presque les impossibilités, de ces explorations profondes.
Cependant, grâce au boulet remontant du lieutenant Maury, la sonde a triomphé çà et là, sur des points relativement assez nombreux, et l’appareil de Brooke a fini par échantillonner le fond de l’océan.
Cet appareil, promené partout et en tous sens, a plongé au nord et au sud, dans le Pacifique et dans l’Atlantique, et a toujours et imperturbablement ramené à la surface le même objet : un grain de poussière tout blanc.
Il a fallu, pour que cette molécule prît forme, les plus puissants microscopes connus. Soumis à des grossissements énergiques, l’atome s’est dévoilé, l’infinitésimal a avoué, et l’on a vu apparaître sous la lentille une coquille, frêle, fine, transparente, d’une blancheur de neige et d’une pureté de cristal.
Cette coquille est la caverne de l’infusoire ; cette coquille est l’atelier du foraminifère.
Chose presque incompréhensible, cette coquille, plus mince que le plus frêle verre mousseline, est toujours entière. Cette coquille est miraculeusement vierge. Jamais une cassure, jamais une fêlure, jamais une érosion ; ses arêtes sont tranchantes, ses pointes sont aiguës. Toute la mer pèse pacifiquement sur cette fragilité.
Ce gouffre d’eau qui, à sa surface, broie les steamers de fer battu, dans ses profondeurs ne crèverait pas une aile de mouche.
Quel est le mot de cette énigme ? Mouvement perpétuel à la surface ; immobilité absolue au fond.
La moindre ride du moindre courant briserait la coquille du foraminifère. Or cette coquille est intacte. Donc pas de courant.
La loi du fond de la mer est connue aujourd’hui. C’est la coquille du foraminifère qui l’a dite.
Un hasard a confirmé cette révélation. Un jour, à bord du Cyclops, le lieutenant Dayman, en retirant sa ligne de sondage, en ramena d’un seul coup deux cents brasses qui avaient reposé et s’étaient mises en tas sur le fond de l’océan. Ces deux cents brasses formaient un rouleau de cordes dont tous les cercles étaient égaux et réguliers. Que démontraient tous ces cercles parfaits, superposés les uns aux autres au fond de la mer ? Pas de courants.
Le foraminifère est-il seul dans ce désert, sous ce lourd suaire de l’océan ? Non. À côté de lui, au-dessous de lui, plus bas que lui, ô descente sans fin de l’échelle des êtres ! ô verticale vertigineuse du précipice Création ! il y a un être, un autre être plus incompréhensible encore, près duquel le foraminifère est un géant. C’est le polycistinée.
On observe le foraminifère, on ne peut que constater le polycistinée.
Et probablement, et à coup sûr, pourrait-on dire, comme le foraminifère est géant pour le polycistinée, il y a plus bas un autre être pour lequel le polycistinée est colosse, et ainsi de suite, ô terreur ! jusqu’à épuisement de l’infini.
Telle est la loi, et l’on y frissonne, et l’on s’y perd ; les mites des mites, les poux des poux, la gale de l’acarus, la vermine de la vermine, l’abîme de l’abîme.
Ajoutons ceci : les objets et les êtres ne nous échappent pas moins par leur grandeur que par leur petitesse. Il n’y a pas que le microscopique qui se dérobe à notre prunelle. Arrivée à de certaines proportions, l’énormité est invisible. L’acarus de l’éléphant ignore l’éléphant ; pour lui, cet animal est un monde. Qui nous dit, à nous, que le monde n’est pas un animal ?
Nul ne peut se pencher sur ces questions sans étourdissement.
Pour ce qui est du polycistinée, contentez-vous de ceci : tel coquillage, construit et habité par les polycistinées et grand comme une pièce de cinq francs, contient plus d’animaux vivants qu’il n’y a d’hommes sur toute la surface de la terre.
Myriades. Milliards de milliards.
Achevons de dire ce qu’est le fond de l’océan.
À partir de trois mille pieds de profondeur, il n’y a plus de gros animal. Tout est aux infiniment petits.
À ces distances de la surface, sous de si accablantes épaisseurs liquides, les squales ne pourraient vivre. La seule pression de l’eau les désorganiserait.
En haut la baleine, en bas le polycistinée. Quand il tombe mort en pleine mer, dans le trajet de la surface au fond, ce cétacé se dissout.
La baleine arrive au fond de la mer, infusoire. Prodigieuse mise en poussière !
Quant aux débris des naufrages, quant aux richesses disparues, quant aux hommes engloutis, quant aux armadas, quant aux Lapeyrouses, quant à tous les navires sombres depuis le commencement des temps, la sonde a cherché, qu’a-t-elle rapporté ? Rien. Où tout cela est-il ? Qu’est-ce que la mer fait des épaves ? Où met-elle ce qu’elle prend ? Le plus effrayant des sphinx est sous l’eau ; sa colère est en haut, dans les vagues ; son silence est au fond.
Rien des naufrages. Rien des poissons non plus. Jamais une arête. Jamais un squelette. Toujours et partout les infusoires.
Selon quelques observateurs, et ceci compliquerait le problème de ces disparitions énigmatiques, l’eau de la mer serait conservatrice. À cela deux raisons : l’eau marine est salée, et la salure est un embaumement ; l’eau marine est incompressible, incompressible au point que les plus énergiques appareils la réduisent à peine d’un soixantième ; or l’incompressibilité, qui maintient les molécules en place, est aussi un élément de conservation. Cette hypothèse, à laquelle se rallie un des plus sagaces sondeurs, le lieutenant Maury, serait corroborée par ces coquillages d’eau douce que Ehrenberg a trouvés au fond de la Méditerranée, et dont la chair était fraîche, et par ce vaisseau de guerre, le Royal-George, retiré de l’eau intact avec ses bois et ses cordages en quelque sorte neufs, après cinquante ans d’immersion dans la rade de Spithrad. Si la conjecture est fondée, si la mer conserve en effet ce qu’elle dévore, chaque fois que, du bord d’un navire en marche, on jette un homme mort à la mer avec un boulet aux pieds, l’homme tombe, s’enfonce, descend, se précipite, et tout à coup touche le fond et s’arrête, et, lesté par le boulet, à la même place à jamais, immobile comme les morts et debout comme les vivants, il reste, il persiste, il attend, momie éternelle et terrible, il est là avec le visage qu’il avait sur la terre, et les lueurs noyées sous les épaisseurs de l’eau éclairent vaguement cette forme sinistre.
Dans ce cas-là, la disparition des épaves, phénomène à peu près constaté, aurait toujours lieu après des siècles, non par désagrégation et pourriture, mais par l’enlisement dans les infusoires. Tout s’enfoncerait lentement et s’effacerait sous le niveau montant des féculences de la mer. Pas à pas, par une sorte de marée insensible et irrésistible, l’oaze, au fond de l’océan, engloutirait les ruines des navires comme le sable engloutit les carcasses des temples dans le désert.
Quoi qu’il en soit, les conjectures sont ouvertes. Il y a une énigme sous la mer, la disparition des épaves. Parviendra-t-on jamais à saisir cet inconnu qui se cache sous l’eau ? Le monde sous-marin sera-t-il découvert ? Le sondage aura-t-il son Christophe Colomb ?
Cette gigantesque nappe de vase visqueuse qu’on appelle oaze est toute formée de squelettes d’infusoires inconnus à l’œil humain. Seulement, dans l’Atlantique, il y a des nappes de cette vase d’un million de milles anglais carrés. Les animalcules abondent sur les côtes au point d’encombrer les passes et de fermer les ports. Une seule variété de polycistinées couvre le fond de la mer du golfe du Mexique à Oran.
Les courants sont chargés de les porter où il faut qu’ils aillent. Cette fonction se fait avec l’exactitude impassible de l’absolu. Au cap Horn, il y a une bifurcation mystérieuse. Deux de ces fleuves de la mer, venus parallèlement du pôle austral, se séparent là ; ils charrient chacun une famille différente de foraminifères. Ils longent, le premier la côte orientale, le second la côte occidentale de l’Amérique du Sud. L’un approvisionne l’Atlantique, l’autre le Pacifique.
Ainsi se fait la grande construction inconnue.
Voilà ce qui est sous le navire pendant que, les mâts penchés, les voiles haletantes, la barre oscillante, il erre et il flotte, porteur de la pensée humaine, couvert de nuit, battu des souffles, épiant les voies d’eau dans sa cale, attentif aux mouvements démesurés des groupes stellaires, perdu dans l’anarchie des vagues.
La mer travaille sous lui.
D’incommensurables polypiers (identiques aux terrains jurassiques) s’agrègent dans l’obscurité. Les cellules des madrépores groupées, superposées, enchevêtrées, étagées, amoncelées, s’escaladent les unes les autres, partent d’en bas, arrivent en haut. Des millions et des millions de flots passent, des millions et des millions d’années s’écoulent. La Babel de la mer monte silencieusement du fond du gouffre ; tout à coup la vague se ride, une cime monstrueuse l’affleure ; c’est un univers qui éclôt.
C’est la pléiade d’archipels du Pacifique qui émerge ; c’est la Polynésie qui apparaît ; c’est l’Australie qui fait son entrée, et qui dit aux continents : Me voilà.
Le foraminifère sécrète de la chaux ; le polycistinée fait du silice. Le fluide vital cosmique bâtit avec cette chaux des Pyrénées, et avec ce silice des Andes.
La dynamique de l’océan est terrifiante à force de simplicité. Elle se compose de ce va-et-vient perpétuel et inverse, sorte de double courant vertical à travers les flots : les sels qui descendent, les gouttes d’eau déminéralisées par les infusoires qui remontent.
Quant à la stagnation de cette masse, stagnation plus lugubre encore que son bouleversement, une fois les profondeurs atteintes, elle dépasse tout ce qu’on peut rêver. Froid hivernal. Nulle vibration. Calme absolu. Pas d’orages. L’eau pétrifiée, pour ainsi dire. Çà et là, les banquises, flottant très loin en haut, jettent des ombres énormes à ce fond formidable.
C’est là que, parmi les spicules d’épongés et quelques rares diatomacées, à la fois plantes et bêtes, rampe le ver de ce sépulcre, le foraminifère, ayant au-dessous de lui un autre ver, le polycistinée ; C’est là que, lugubrement éclairé par la quantité de lumière qui peut passer à travers une vitre épaisse de douze mille mètres, dans le silence, dans l’immuabilité, dans la solitude, l’atome travaille au monde.
Il ne faut pas que ce travailleur soit dérangé. Cet ouvrier a besoin d’isolement, de paix et de recueillement dans son atelier ; et c’est pourquoi quelqu’un (qui donc ?) a placé entre l’ouragan et l’infusoire l’assoupissement de l’océan, et a mis à la tempête une sourdine de trois lieues d’eau dormante.
À de certaines heures pourtant, cette immobilité de cadavre s’émeut. Il n’y a là qu’une seule tempête qui soit possible. L’aurore boréale ne rougit jamais le zénith sans faire tressaillir ce nadir que nous nommons le fond de la mer. Le câble électrique, couvert et caché par les alluvions microscopiques, dort sur l’oaze. Tout à coup l’aiguille magnétique devient comme folle et s’agite d’elle-même, l’électrographe frémit, l’homme s’étonne. Qu’est-ce que ceci ? Quels sont ces signaux inconnus ? C’est un orage électrique qui éclate au pôle et qui passe au fond de l’océan. C’est un message. De qui ? Du mystère. À qui ? À l’abîme.
Cette terre porte cette mer. La sphère qu’elles font à elles deux tourne dans l’espace autour d’un point donné. Voulez-vous savoir avec quelle vitesse ? La vitesse d’une balle de carabine est de quatorze mille quatre cents lieues par jour, la terre, qui a trois mille lieues de diamètre, fait par jour six cent quarante mille lieues.
Maintenant quittons la terre, quittons la mer ; laissons là ce grain de sable et cette goutte d’eau. Regardons le reste.
VI
Le point donné autour duquel la terre tourne, c’est le soleil. Qu’est-ce que le soleil ?
On le voit sans pouvoir le regarder ; c’est là tout ce qu’on sait de lui. Cette irradiation prodigieuse a été la contemplation et la stupéfaction de tous les grands astronomes, depuis Hipparque jusqu’à Arago. Son diamètre apparent a été mesuré par Ptolémée, Tycho, Kepler, Riccioli, Cassini, La Hire. Lucrèce dit : Il est le centre. Centrum rerum. Sénèque dit : Il est près de la terre. Sol proximus. Centre ? Oui et non. Proche ? Oui et non. À un homme qui ferait cent lieues par jour et ne se reposerait jamais, il faudrait mille ans pour aller dans le soleil ; à un boulet de canon qui parcourt six cents lieues à l’heure, il faudrait six ans et dix mois ; la lumière fait ce trajet en cinq minutes. Cette lumière est aussi la chaleur. La lumière offre à notre étude une double intensité : l’intensité optique, l’intensité chimique. Quelle est la chaleur du soleil ? On l’ignore, mais voici un chiffre : la comète de 1680 qui, à son périhélie, arriva à deux cent dix mille lieues du soleil, fut, au calcul de Newton, chauffée en ce moment-là à une température deux mille fois plus haute que la chaleur du fer rouge. Cette comète, replongée depuis cent quatre-vingts ans dans les ténèbres, mettra cinquante mille années à se refroidir. Le soleil est treize cent soixante mille fois plus gros que la terre. Rendons ceci sensible par des images : mettez une pièce de vingt sous d’un côté, et de l’autre un million trois cent soixante mille francs, voilà le rapport de la terre au soleil. Mettez d’un côté un pois, et de l’autre un de ces boulets de marbre de Mahomet II qui avaient trois pieds de diamètre, voilà le rapport de la terre au soleil. Si certaines taches du soleil sont des bouches de volcan — Huyghens en doute, mais Scheiner l’affirme, — si ces taches, qu’on nomme facules, sont des Vésuves béants, neuf Terres comme la notre traversées du même axe comme neuf perles de la même épingle pourraient entrer de front dans un de ces cratères. Un habitant du soleil qui serait à la masse du soleil dans la proportion de l’homme à la masse de la terre aurait six cents lieues de haut, c’est-à-dire que, couché, sa tête serait à Paris et ses pieds à Constantinople. Ce géant qui suffirait à faire basculer notre globe, que serait-il sur le soleil ? Le nain que nous sommes sur la terre.
La souveraineté du soleil a été patente pour les premier hommes. C’est bien de l’aube en effet qu’on pouvait dire : patuit dea. Le soleil était l’éclipsé du reste ; on le croyait seul, on le sacrait roi. Sol despotes cœli. Ainsi parle l’obélisque grec transcrit par Ammien Marcellin. Domino soli, dit l’inscription latine citée par Gruter. Beel-Samen (Seigneur du ciel), dit l’inscription arabe. L’homme, ne comprenant pas le soleil, l’a adoré. Les sept plus grands temples de la terre étaient au soleil. Sol deus magnus, dit encore l’obélisque grec construit peut-être par quelque chercheur d’aventure et de sagesse revenu de Chaldée. Le soleil, étude difficile, était une philosophie facile : faire de la lumière une religion, quoi de plus simple ; et le sabéisme est sorti tout naturellement de l’homme enivré et charmé de la visibilité de Dieu.
Mais de la constitution du soleil, de sa substance, de sa structure, de sa dynamique, de sa chimie, de sa loi interne, de sa loi externe, que sait-on ? Rien. L’astronomie est à tâtons dans le soleil. Cette splendeur est ténèbres.
Que ce soit l’observatoire de Storlus, en Russie, ou la station du cap Bon, en Afrique, qui l’étudié, la cécité est la même. Les questions se pressent, sans solution. Certaines parties du soleil semblent faire fonction de lune et envoyer de la lumière réfléchie. Pourquoi la lumière de la couronne est-elle polarisée et pourquoi la lumière des protubérances ne l’est-elle pas ? Pourquoi cette fleur, l’Hibiscus Africanus, ferme-t-elle sa corolle au moment d’une éclipse ? En lui-même, de quelle nature est ce foyer ? Globe obscur avec une photosphère, selon Arago ; globe incandescent avec une atmosphère d’incendie, selon Laplace. Les religions ne sont pas moins que la science perdues dans le soleil. Enfer pour celles qui le croient feu ; Paradis pour celles qui le croient lumière.
Chose étrange, on peut dire que nous ne voyons pas le soleil. Il nous accable de clarté ; il nous bande les yeux avec des rayons. Le soleil est là, baissez la tête. Nous subissons ce prodigieux bienfait ; l’aigle seul le regarde. Pour que nous voyions un peu le soleil, il faut qu’il se cache. Il s’éclipse, on l’observe. Alors l’extraordinaire apparaît ; on aperçoit des flamboiements de toutes les formes les plus imprévues, cylindriques, pyramidaux, paraboliques ; on entrevoit des tourbillons de lueurs, des incendies de diamants, des grêles de braises, des averses de soufres, des cascades d’aurores, des niagaras de rubis dans des fournaises d’escarboucles ; le soleil est de l’infini en combustion ; toutes les larves de la flamme surnaturelle s’ébauchent confusément, des choses terribles resplendissent, les macules, les facules, les Protubérances Roses, la Proéminance Crochue, les Aigrettes qui ont la hauteur d’un diamètre de lune, les Faisceaux coniques Noirs, les Nuages Ignés, les Coruscations de Liouville, les Endentures de Paris, le Trou d’Ulloa,… la science perd pied et sombre dans les visions !
Qu’est-ce que le soleil ?
C’est l’éblouissement.
VII
À présent, qu’est-ce que la nuit ?
C’est l’éblouissement.
Un soir d’été, Herschell songeait dans son gigantesque télescope à réflecteur qui était assez grand pour qu’un homme pût marcher dedans. L’astronome, l’œil sur le champ noir du télescope, guettait l’obscurité étoilée. Tout à coup, le bord du ténébreux champ microscopique blanchit ; c’est l’aube ; une rougeur remplace la blancheur, c’est l’aurore ; l’extrémité de la puissante lunette s’illumine, tous les phénomènes riants du matin s’y succèdent avec on ne sait quoi de fauve et de farouche, comme si cette aurore-là n’était pas faite pour être vue par des yeux humains ; une gerbe de rayons commence à poindre dans le champ du télescope, et s’élargit, et monte, et grandit, et une flamme s’y mêle, et voilà une éruption de lumière et, brusquement, un globe splendide, majestueux, incandescent, fulgurant, énorme, apparaît, Herschell, à ce coup de clarté, ferme les yeux. — Quoi ! déjà le soleil ! dit-il. Mais quelle heure est-il donc ?
Il regarde à sa montre. Il est minuit. Ce soleil, ce monstrueux astre qui venait d’entrer dans son télescope et de s’y lever, c’était Sirius.
Sirius est la plus proche des étoiles fixes. La lumière qui fait en cinq minutes le trajet qu’un coureur à cent lieues par jour ferait en mille ans, la lumière met trois ans et quatre mois à nous venir de Sirius. Sirius est notre soleil voisin.
Ce soleil est environ trois fois gros comme le nôtre.
VIII
Toutes les étoiles fixes sont des soleils.
Il en est dont la lumière, à raison de soixante-dix mille lieues par seconde, ne nous parvient qu’au bout de mille ans. Tel rayon d’étoile, parti le jour de la mort de Charlemagne, vient à peine de nous arriver. Cette étoile que vous voyez là-bas, si étincelante, est peut-être éteinte et a peut-être disparu depuis neuf cents ans.