Les Misérables (page 32)
Il en est dont la lumière ne nous parvient qu’après dix mille, vingt mille, trente mille années. Il y a, dans les profondeurs, des étoiles dont la lumière, partie avant le commencement de notre monde, ne nous arrivera jamais. La Voie Lactée est une épaisseur d’astres ; des mares d’étoiles stagnantes çà et là, c’est la Voie Lactée. Si l’on pouvait observer ces astres qui nous apparaissent comme écrasés ensemble et noyés dans leur nombre même, on trouverait entre l’un d’eux et l’autre les mêmes distances inouïes qu’entre notre soleil et Sirius. Et chacun de ces astres, nous le répétons, est un soleil, et notre soleil n’est qu’une très petite étoile, et chacun de ces soleils a autour de lui son système planétaire où l’atome d’une terre comme la nôtre ne vaut pas même qu’on en parle.
Eh bien, cette Voie Lactée, enfoncée, engloutie et perdue à de si monstrueuses distances, c’est nous-mêmes. La Voie Lactée est la circonférence d’Une sorte de lentille sidérale, d’une agrégation circulaire de mondes, d’un disque stellaire tout composé d’astres et dont est notre soleil ; et c’est ce disque, auquel adhèrent (par quelle loi ? par quelle force ? par quelle volonté ?) toutes les constellations, amalgamées en lui, pour ainsi dire, c’est ce disque prodigieux qui constitue spécialement notre univers à nous. Toutes les étoiles fixes que nous voyons et que nous découvrons sont de notre cosmos et tiennent à nous, et font partie de notre polypier. Ces espèces de maculatures blanchâtres qu’on aperçoit la nuit çà et là dans l’espace, que l’auteur de ce livre a appelées quelque part « nuages d’étoiles » et que l’astronomie nomme Nébuleuses, ce sont d’autres disques stellaires comme le nôtre, d’autres systèmes de soleils, d’autres voies lactées, d’autres univers. Ces univers, situés à des profondeurs incalculées et qu’aucun chiffre ne pourrait désigner, font à peine un blêmissement dans notre ciel. Ils sont là. Nous ne savons rien de plus. Ce sont les spectres du réel.
Et derrière ceux-là il y en a d’autres, et derrière les autres il y en a d’autres. Et sans fin, sans fin, sans fin.
Il y a plus d’étoiles dans le ciel que d’infusoires dans la mer. Dans le ciel le polycistinée s’appelle soleil.
Ce que c’est qu’un soleil, nous venons de le dire. Ou plutôt nous avons tâché de le balbutier.
Et, la vie étant la loi évidente, il est impossible que tout cela ne soit pas habité.
Et la nuit est toute pleine de ces fanaux de l’infini. Et quelles sont les formes de la vie, de la vie dans les mondes, de la vie dans l’espace ? Quelles phalènes vont se brûler à ces phares ? Vous figurez-vous les prodigieux monstres que cela doit être ?
La première chose que l’homme a sous les pieds, c’est l’impénétrable, la terre ; la première chose qu’il a sous les yeux, c’est l’incommensurable, le ciel.
IX
Une fois l’éblouissement de cette quantité de soleils passé, le cœur se serre, l’esprit tressaille, une idée vertigineuse et funèbre lui apparaît. Cette idée, qui, sans qu’on devine pourquoi, a échappé aux astronomes, l’auteur de ce livre l’a déjà exprimée ailleurs, et la voici :
L’état normal du ciel, c’est la nuit.
Supposez un espace dans lequel il y a des chandelles, et supposez ces chandelles placées à au moins deux cents lieues l’une de l’autre ; c’est là notre univers. La pensée peut concevoir d’autres cieux qui existent probablement et dont la lumière inonde toutes les zones, mais le ciel que nous voyons est ainsi fait, et nous ne pouvons parler que de celui-là. Deux cents lieues entre deux chandelles représentent à peine la distance céleste qui sépare notre soleil de Sirius ; et, hormis quelques systèmes de soleils concentriques, tels qu’Aldebaran et Arcturus, toutes les étoiles ont entre elles et leurs voisines de ces espaces-là. Dans ces espaces, qu’y a-t-il ? La nuit.
La nuit opaque, stagnante, informe, éternelle.
Imaginez, si vous le pouvez, ces inexprimables ténèbres. Ceux qui, comme nous, humanité terrestre, sont placés près d’une chandelle, — trente-cinq millions de lieues sont de la proximité quand il s’agit d’un soleil, — ceux-là ont un peu de jour. Tout le reste est dans la nuit. Et la nuit, c’est l’hiver.
Quel hiver ?
Dans les dimensions de l’infini, les froids correspondent aux chaleurs. La chauffe de la comète de 1680 égalait deux mille fois la température du fer rouge ; à moitié chemin, entre notre soleil et Sirius, le froid surpasse un million de fois la température du mercure congelé, c’est-à-dire descend à quarante millions de degrés au-dessous de zéro.
Avez-vous quelquefois regardé Vénus ? Eh bien, doublez la grosseur de Vénus, vous aurez le soleil vu de Saturne. Telle est la décroissance de la lumière ; le halo de clarté qui entoure le soleil atteint à peine Saturne. Saturne, même avec ses huit lunes, même avec son colossal double anneau pour réflecteur, n’a pour plein midi qu’un crépuscule. Et Saturne n’est pas la plus profonde planète de notre système ; il a derrière lui Uranus, qui a derrière lui Oceanus, qui a derrière lui l’ombre.
Au delà d’Oceanus, qui est à douze cents millions de lieues du soleil, commencent les évolutions des mondes noirs.
Les espaces intrastellaires sont-ils déserts ? Sont-ils habités ? La conjecture est ouverte. S’ils sont habités, ceci dépasse l’épouvante. Que peut-il y avoir là ?
Solitude, engourdissement, stupeur ; en haut, un énorme linceul étoile. Notre hiver polaire, où l’on casse l’eau-de-vie à coups de hache, et où l’haleine sort des bouches en flocons de neige, est une température torride à côté de cette glace, un Sénégal près de cette Sibérie. Ce froid-ci n’est plus mesurable ; c’est le froid abstrait. À un tel abaissement de température, aucune atmosphère n’est possible ; par conséquent pas de bruit, toute espèce de son s’éteignant dans le vide. Jamais un cri, jamais un souffle, jamais une aube ; l’existence de ce que nous appelons un soleil ne peut même être soupçonnée. Supposez que l’éternité est une fosse, c’en est le dedans. Une étendue fuligineuse avec quelques étincelles immobiles, voilà le plafond de cette fosse. Ce plafond immuablement noir, nous les terrestres, nous le voyons bleu pendant quelques heures, et c’est ce que nous appelons le Ciel.
Quel à vau-l’eau formidable qu’une telle obscurité ! Les univers qui y sont noyés y gravitent comme à l’aventure sans savoir autour de quoi. Ceux qui sont les plus proches de ce qu’on pourrait appeler la frontière solaire aperçoivent encore au fond des espaces un peu de pâleur ; ils reconnaissent confusément Saturne qui a un crépuscule, Uranus qui a une blancheur, Oceanus qui a un blêmissement, et ils les envient, et ils disent : Quels paradis ! Et ces univers désespérés sont paradis eux-mêmes pour d’autres qui sont derrière eux. L’épaississement ténébreux va croissant. Des univers, Léviathans de la noirceur incommensurable, apparaissent et disparaissent comme des simulacres ; de la fumée pétrifiée en forme de sphères tourne et rôde, des planètes aveugles tracent des orbites à tâtons. À quoi bon ces roues dans l’ombre ? La cécité centrale est inouïe. On n’y distingue plus même le glissement vague des globes ébauchant leur rondeur, et les lividités spectrales des univers enfouis dans l’inconnu. De temps en temps, dans ce sépulcre, une comète passe, torche terrible. Les êtres qui sont là profitent de cette lueur pour se regarder et voient des aspects effrayants.
À cette profondeur où il est impossible que la méditation cosmique ne descende pas, en présence de cet incontestable fait : — l’état normal du ciel, c’est la nuit ; — quelque résistance que fasse la philosophie, l’hypothèse du monde puni se dresse devant le penseur. Il songe à toutes les inexplicables formes du mal visibles dans la vie, et il voit se lever devant lui, comme arrière-plan, cette réalité terrifiante, le monde ténébreux. Ceci est la souffrance ; et, chose lugubre, la souffrance ayant la dimension de l’univers. Or, la souffrance pour la souffrance n’est pas. Rien n’existe sans cause ; la souffrance est donc invinciblement ou un châtiment ou une épreuve, et, dans tous les cas, un rachat.
Mais quoi ! cet immense monde que nous voyons et dont nous sommes, serait donc l’enfer ? Ce monde-ci, oui. Mais nous ne voyons qu’un coin de l’infini ; nous ne connaissons point tous les compartiments de l’Être ; il y a d’autres mondes. Mais alors les religions ont donc raison contre les philosophies, ce monde qui est sous nos yeux, ayant le caractère de l’éternité, l’enfer est donc éternel ? Distinguons. Éternel en soi, momentané en nous. Il est ; on le traverse ; on n’y souffre qu’un temps ; on y entre et l’on en sort. Éternité, mais passage. Quant à lui, il est immanent et persiste, c’est en ce sens seulement qu’il est éternel. La permanence de mon cachot ne prouve pas la permanence de ma peine. Les théogonies ont confondu la durée de la prison avec la durée de l’emprisonnement.
Enfer éternel, oui ; damnation éternelle, non.
Ici s’ouvrirait toute la série la plus ardue des questions religieuses et philosophiques ; mais ce n’est pas le lieu d’y pénétrer.
Sortons de ces austères hypothèses.
X
Chaque astre, dans sa révolution, trace un cercle de l’abîme, et chaque cercle de l’abîme est une courbe d’intersection de l’infini sur laquelle, par la rencontre de toutes les conditions spéciales, propres à ce point donné, se développe un des modes de la vie universelle, nécessaire ici, impossible ailleurs ; normal ici, monstrueux ailleurs. Un homme apparaissant à un habitant de Saturne le ferait probablement évanouir d’épouvante, et réciproquement.
Les modes d’existence, même les plus voisins de nous, nous ne pouvons les concevoir. Qu’est-ce que la vie sélénocentrique, c’est-à-dire la vie sans atmosphère ? Qu’est-ce que la vie héliocentrique, c’est-à-dire la vie dans une fournaise ? Ces questions confondent notre entendement. L’être de la lune et l’être du soleil sont des énigmes pour nous.
XI
À cet ensemble qui vient d’être ébauché, ajoutez des astres étranges, des lumières désordonnées, des comètes, des apparitions. Des masques de l’abîme surgissent du fond de l’ombre, et se mêlent brusquement aux mondes, et leur font des surprises. Diri arsere cometae, s’écrie Virgile. La comète de Calixte II occupait les deux tiers du ciel. Qu’est-ce que cette comète de Louis XIV (1652), au dire d’Hévélius, aussi grosse que la lune, et que cette comète de Néron, au dire de Sénèque, aussi grosse que le soleil ? Qu’est-ce que cette étrange comète de 1680 ? Elle marque la révocation de l’édit de Nantes, et, en remontant de cinq cent soixante-quinze ans en cinq cent soixante-quinze ans, on la retrouve vers l’an mille de l’Apocalypse, puis en 531, sous le consulat de Lampadius et d’Orestes ; elle semble guider Totila ; puis en 44 avant Jésus-Christ, elle éclaire les ides vengeresses de mars et elle tient la torche à ceux qui tuent César, et, en continuant ainsi, on arrive à l’époque même du grand sinistre de la terre. Elle assiste au déluge. Depuis l’origine des siècles, la terre regarde les comètes avec anxiété. La trace de leur passage est parmi les plus anciens souvenirs des hommes. Il n’y a pas seulement la comète de Charles-Quint, la comète de Louis XI, la comète de Louis le Débonnaire, la comète de Justinien, la comète de Gordien III, la comète de César, il y a la comète de Mathusalem. Abraham a vu une comète ; les livres rabbiniques en font foi. La Chine parle encore avec inquiétude de la comète observée par l’astronome Ma-Tuan-Lin, quatre cent soixante-quatre ans avant Jésus-Christ. Les comètes jadis ont épouvanté l’astrologie, elles déconcertent maintenant l’astronomie. Purbah et Regio Montanus ont essayé les premiers calculs ; mais une sorte d’effroi religieux y est mêlé. Jacques Bernoulli, tout en calculant les éléments de la comète de 1680, disait : « Le corps de la comète n’est pas un signe visible de la colère céleste, mais la queue pourrait bien en être un. »
Quelques-unes des lois cométaires ont été devinées par Dœrfel et confirmées par Newton. À l’exception du cercle, qui semble n’appartenir qu’aux planètes, toutes les sections coniques, ellipse, hyperbole et parabole sont décrites par les orbites des comètes. Jamais d’orbite serpentant, quoiqu’on ait longtemps cru le contraire. Cela dit, on ne sait plus rien. Les calculs sont terrifiants. La différence d’un dix-millième d’excentricité suffit pour retarder d’un siècle l’apparition d’une comète.
D’où viennent ces astres ? Où retournent-ils ? Ils accourent, effarent le ciel, et prennent la fuite. Le trou qu’ils font dans l’azur se bouche, et tout est dit. Quelle occlusion ! L’ardente curiosité de l’esprit se précipite. On n’entre pas, dit la Nuit. La pensée voudrait en vain poursuivre ces visions échevelées, ces sidérales faces de fantômes, ces effrayantes flammes évadées. L’épaississement obscur redouble derrière les phénomènes aussitôt disparus qu’apparus. Ô fermeture des portes sombres à peine entrouvertes !
La stupeur de la science devant les comètes atteint à la poésie. Quelle est la fonction de ces astres erratiques ? Sont-ils chargés de relier les univers entre eux ? Et est-ce comme des anneaux allongés rattachant les uns aux autres les anneaux circulaires, que leurs courbes prodigieuses entrent dans les nôtres ? Dans ce cas, l’orbite d’une comète (il faut bien se résigner à ces images énormes) agirait sur les systèmes solaires comme la courroie de l’arbre de transmission d’une machine à vapeur.
L’immanent, le sans fond et le sans borne, tous les points de l’infini dilatés eux-mêmes en autant d’infinis, l’enfoncement possible de la pensée dans tous les sens au delà de tout, le lieu et la chose s’enchaînant et se renouvelant à jamais dans le visible et dans l’invisible, l’éther sans fin, l’espace du prodige. Et dans cette immensité, figurez-vous ce réseau : des orbites de soleils reliées par des ellipses de comètes ; les comètes jetées comme des amarres d’une nébuleuse à l’autre. Ajoutez les vitesses et les flamboiements, des astres faisant des courses de tonnerres. Abîmes, abîmes, abîmes. C’est là le monde.
XII
Et maintenant, que voulez-vous que je fasse ? Cette énormité est là. Ce précipice de prodiges est là. Et ignorant, j’y tombe, et savant, je m’y écroule. Oui, savant, j’entrevois l’incompréhensible ; ignorant, je le sens, ce qui est plus formidable encore. Il ne faut pas s’imaginer que l’infini puisse peser sur le cerveau de l’homme sans s’y imprimer. Entre le croyant et l’athée, il n’y a pas d’autre différence que celle de l’impression en relief à l’impression en creux. L’athée croit plus qu’il ne pense. Nier est, au fond, une forme irritée de l’affirmation. La brèche prouve le mur. Dans tous les cas, nier n’est pas détruire. Les brèches que l’athéisme fait à l’infini ressemblent aux blessures qu’une bombe ferait à la mer. Tout se referme et continue. L’immanent persiste. Et c’est de l’immanent, toujours présent, toujours tangible, toujours inexplicable, toujours inconcevable, toujours incontestable, que sort l’agenouillement humain. Un frémissement vertigineux est mêlé à l’univers. De telles choses que celles que nous venons de dire ne peuvent pas exister sans dégager une sorte d’horreur sacrée, visible à l’esprit humain, et qui est comme l’ombre de la réalité redoutable. L’homme devant l’immanent sent sa petitesse, et sa brièveté, et sa nuit, et le tremblement misérable de son rayon visuel. Qu’y a-t-il donc là derrière ?
Rien, dites-vous.
Rien ?
Quoi ! moi ver de terre, j’ai une intelligence, et cette immensité n’en a pas ! Oh ! pardonne-leur, Gouffre !
Mais, qui que vous soyez, regardez donc au-dessus de vous, regardez au-dessous de vous, regardez cette chose, ce fait, cet escarpement, ce vertige, cette obsession, cette urgence, l’infini !
Plus de mesure possible ; le même fourmillement et la même genèse partout, dans la sphère céleste et dans la bulle d’eau ; les trois milles espèces d’éphémères, pour un seul rosier, constatées par Bonnet de Genève, l’anneau de Saturne qui a soixante-sept mille cinq cents lieues de diamètre, les dix sept mille facettes de l’œil de la mouche, les trois astres versicolores d’Aldebaran qui tournent concentriquement à raison de cent millions de lieues par minute, les fourmis qui viennent sur les jasmins traire les pucerons, le calcul des parallaxes, cette échelle sidérale, inutilement appliqué aux astres fixes, le diamètre de notre orbite, soixante-dix millions de lieues, insuffisant à créer un écart qui puisse troubler la parallèle des étoiles et servir de base à leur triangulation, le bolide et la comète, le volvoce et le vibrion, Vénus, le soir, au-dessus des solitudes de la mer, cet inconcevable bruit pareil au frôlement de la soie qui, au pôle, accompagne les aurores boréales, les nébuleuses, ces nuées de l’abîme, les moisissures, ces forêts de l’atome, les ouragans de Jupiter, les volcans de Mars, les hydres nageant dans les globules du sang, l’infiniment grand de Campanella, l’infiniment petit de Swammerdam, l’éternelle vie à jamais visible en haut et en bas… — ôtez-moi de là-dessous, si vous ne voulez pas que je prie !
XIII
L’être est un miracle innombrable. Multiplication vertigineuse ; unité impassible. Quel tourbillon que la génération ! Quel inextricable croisement de forces et de sèves ! Mesure qui pourra ce prodigieux diamètre de la vie qui a, à l’une de ses extrémités, le baiser d’Adam et d’Ève, et, à l’autre, la gemmiparité ! Pas un physiologiste, pas un psychologiste n’a osé étudier, sous son double aspect d’enchaînement et d’intervalle, le phénomène tout entier, depuis le mystérieux et sacré embrassement d’où sortira Shakespeare ou Michel-Ange jusqu’à la génération alternante de l’helminthe. Les problèmes de la germination se ramifient les uns dans les autres jusqu’à produire l’ombre absolue. Tout est mêlé à la vitalité, même la pourriture ; tout a ses vivants, même le sépulcre ; l’ossuaire fourmille ; la cendre pullule. L’entozoaire dans les muscles, l’annélide dans les intestins, le cisticerque sur la souris, la trichine sur le porc, le ccenure sur le mouton, le tœnia sur l’homme, le gui sur le chêne, quelle question que le parasitisme ! Est-ce de la mort ? est-ce de la vie ?
Des commencements de fonctions se mêlent à des achèvements de destinées ; tout crépuscule est double, aurore et soir. Cette formidable chrysalide qu’on appelle l’univers tressaille éternellement de sentir à la fois agoniser la chenille et s’éveiller le papillon.
Rien ne s’achève à pic ; tout ce qui finit une chose en ébauche une autre ; toute mort naît.
Rien ne s’amalgame, tout s’équilibre ; rien ne stagne, tout gravite ; l’interstice est la loi de l’être ; plus ou moins de densité, voilà toute la différence de la pierre au nuage ; le granit est un brouillard ; la hache qui coupe une tête est une vapeur ; entre deux atomes, comme entre deux univers, il y, a l’espace ; et l’intervalle est aussi infranchissable de la molécule à la molécule dans l’infini d’en bas que du soleil au soleil dans l’infini d’en haut.
Expliquer n’est pas plus possible que nier.
Vous entendez le vent. Qui est-ce qui le souffle ? Vous voyez l’aurore. Qui l’a allumée ? Vous respirez un liseron. Qui l’a parfumé ? Vous avez un enfant. Qui vous l’a donné ?
Isolez-vous donc, si vous le pouvez. Est-ce que l’idée n’est pas de toutes parts pénétrée par l’infini ? Est-ce que l’auréole du cerveau n’est pas mêlée à la chevelure de l’étoile ? Et tout se dissipe ! Et rien ne se perd ! Où tout cela tombe-t-il ? Où va ce qui s’en va ? Un météore passe ; il a disparu. Où est-il ? Oh ! le ciel est un évanouissement d’astres ; le cimetière est une constellation de tombeaux. Cela médite, cela songe, cela est. Comment sonder tous ces sombres mondes éternels ?
Que voulez-vous que je réponde à l’affirmation mystérieuse qui sort de ces éblouissements ? que voulez-vous que je devienne, moi l’homme, cela étant sur moi ?
La nuit est immense. Est-ce nous qui avons fait le monde ? Non. Pourquoi est-il ainsi ? Nous l’ignorons. Il y a des lumières dans cette nuit. Qu’est-ce que ces lumières font là ? Elles disent l’indicible. Elles illuminent l’invisible. Elles éclairent, car elles ressemblent à des flambeaux, elles regardent, car elles ressemblent à des prunelles. Elles sont terribles et charmantes. C’est de la lueur éparse dans l’inconnu. Nous appelons cela les astres. L’ensemble de ces choses est inouï de chimère et écrasant de réalité. Un fou ne le rêverait pas, un génie ne l’imaginerait pas. Tout cela est une unité. C’est l’unité. Et je sens que j’en suis. Comment puis-je me tirer de là ? que puis-je répondre à ces énormes levers de constellations ? Toute lumière a une bouche, et parle ; et ce qu’elle dit, je le vois. Et le ciel est plein de lumières. Les forces s’accouplent et se fécondent ; tout est à la fois levier et point d’appui, les désagrégations sont des germinations, les dissonances sont des harmonies, les contraires se baisent, ce qui a l’air d’un rêve est de la géométrie, les prodiges convergent, la loi sesquialtère qui régit les planètes et leurs satellites se retrouve parmi les molécules infinitésimales, le soleil se confronte avec l’infusoire et l’un fait la preuve de l’autre ; c’était hier, ce sera demain. Tout cela est absolu. Est-ce que je sais, moi ?
Et vous voulez que sous la pression de tous ces gouffres concentriques au fond desquels je suis, bah ! je me recroqueville et me pelotonne dans mon moi ! dans quel moi ? dans mon moi matériel ! dans le moi de ma chair, dans le moi qui mange, dans le moi de mon appareil digestif, dans le moi de mes appétits suivis de fétidités, dans le moi de ma fange ! Vous voulez que je dise à tout cela qui est : Je n’en suis pas ! Vous voulez que je refuse mon adhésion à l’indivisible ! Vous voulez que je refuse ma chute à la gravitation ! Vous voulez que je ne regarde pas, que je n’interroge pas, que je ne songe pas, que je ne conjecture pas ! Vous voulez que de la prodigieuse inquiétude cosmique je ne tire que ma propre pétrification ! Vous voulez que, sous le souffle des souffles, je ne remue point ! Vous voulez que mon petit tas de cendre intérieur ne tourbillonne pas quand de toutes parts, de la terre et de la mer, du zénith et du nadir, du télescope et du microscope, de la constellation et de l’acarus, l’infini fait irruption en moi ! Vous voulez que je me contente de ces deux certitudes : je suis né et je mourrai ! certitudes qui sont elles-mêmes deux gouffres.
Non, cela ne se peut. Il n’y a pas que l’épiploon graisseux au monde. Le pancréas n’est pas l’unique affaire. La manière dont mon chyle et ma bile et ma lymphe se comportent, cela ne peut pas être le point d’arrivée de ma philosophie. Il y a moi, mais il y a autre chose. La manifestation universelle et sidérale est là.
De là l’effarement. De là les mains tendues vers l’énigme. De là l’œil hagard des ascètes. Le genre humain ne peut s’empêcher d’adresser des questions à l’obscurité et d’en attendre des réponses. Quelle est la destinée ? Dans quelles proportions l’homme fait-il partie du monde ? Tout phénomène n’est-il pas fatalement consécutif ? Qu’est-ce que la vie ? Qu’y a-t-il avant ? qu’y a-t-il après ? Qu’est-ce que le monde ? De quelle nature est le prodigieux être en qui se réalise au fond de l’absolu l’identité inouïe de la Nécessité et de la Volonté. Toutes ces questions se résolvent en prosternement. Les plus forts esprits chancellent sous la pression des hypothèses, et c’est ainsi que les têtes se courbent devant l’Immanent. La vague présence du possible crée les religions.
XIV
Simples, tâchez de penser. Penseurs, tâchez de prier.
Qui donc échappe à l’immensité ? La science exacte ? elle frissonne devant l’infini. À chaque instant, l’algèbre éperdue est forcée de renverser son ∞ et de crier : Silence ! le voilà.
La géométrie est à perte de vue.
Les mathématiques ne sont pas une moindre immensité que la mer. Les logarithmes sont aussi insondables que les vagues. L’extraction des racines des nombres a toujours du vide au-dessous d’elle. Le nombre et le logos ont une affinité qui faisait rêver Pythagore. N’a-t-il pas existé, cet étrange et peut-être grand penseur Hoëné Wronski, lequel croyait, à force de sondages dans le Nombre, avoir trouvé le point de jonction du polynôme algébrique et de la destinée humaine, et avait fini par oser écrire en X et en Y la formule des passions et des événements ? Quel est l’algébriste qui pourra jeter l’ancre dans le calcul infinitésimal ? Les sections coniques s’enfoncent dans l’azur tout aussi profondément aque la voie lactée. L’asymptote et l’hyperbole sont des apparitions de l’incompréhensible sous une forme géométrique.
Avez-vous réfléchi à la profondeur où est situé le point géométrique ? Près du point géométrique, un atome de cendre est un monde, le grain de poussière est plus près du soleil que le point géométrique n’est près du grain de poussière. Mais, dira-t-on, l’infini dans l’abstraction ne prouve rien, il ne serait autre chose que le miroir de l’infini dans les faits ; c’est une répercussion, rien de plus. Eh bien non, ce n’est pas une répercussion, c’est une intersection, c’est plus encore, c’est une identité. La matière arrive à la molécule comme l’idée arrive au point ; et le point abstrait et la molécule matérielle, étant l’un, et l’autre indivisibles, sont nécessairement identiques au fond de l’infini, c’est-à-dire abstraits tous les deux, et réels tous les deux. L’abîme matériel arrive à se confondre avec l’abîme spirituel ; et, là où la biduité semblait évidente, l’unité surgit, d’autant plus souveraine qu’elle est plus inattendue. Cette rencontre absolue, nécessaire, incontestable, de l’idée et de la matière à l’extrémité de la réalité est peut-être la plus grande profondeur que l’esprit puisse contempler. Par cette ouverture-là on voit distinctement Dieu.
XV
La vision des Choses, plus morale encore que matérielle, est révélatrice de l’Être. Aucun philosophe, même le plus sceptique, n’est sûr de la force de résistance de sa philosophie, tant qu’il ne l’a pas emportée dans la solitude et soumise à la pression de l’univers. Pas un grand sage, on peut l’affirmer, n’est sorti athée de la contemplation, immense persuasion étoilée. Car, nous le répétons, n’est pas athée qui croit l’être. Nous connaissons de hautes et profondes intelligences qui, de bonne foi, nient Dieu, sans se douter qu’en elles Dieu nous apparaît. Dans tous les cas, les grands athées sont rares ; il est peu de grands esprits imperméables à l’infini. Devant l’harmonie universelle, les plus farouches penseurs ont fléchi. En laissant de côté les Patriarches, les Druides, les mages, les Pères, tous les ascètes, et pour ne citer (pêle-mêle et dans l’ordre où notre mémoire nous les donne) que des esprits d’une nature hautaine, Aristoxène, Épicure, Aristote, Démocrite, Eschyle, Héraclite, Leucippe, Dicéarque, Thalès le milésien, Anaxagore, Hippocrate, Xénophane, Hérodote, Critius, Empédocle, Velléius l’épicurien, Sextus Empiricus, Cicéron, Sénèque, ont prié ; Averroës, Némésius, Avicenne, Boëce, Calderin, Pomponace, Cardan, Galien, Taurell, Cremonin, Viviani, Hobbes, ont prié. Tout en protestant contre les religions, Anaximène, Hippon, Critolaüs, Asclépiade le médecin, Marc-Antonin, Proclus de Lycie, Épithorme, Phérécyde le syrien, Parménide, ont proposé ou ébauché des formules de prière en commun. « Initiez-vous, dit Andocide, contemplez les rites sacrés ! » — Pindare appelle les esprits au naturalisme et par le naturalisme à la religion : — « Heureux, dit-il, celui qui descend dans la terre profonde ! il sait la fin de la vie ; il en sait l’origine sacrée. »
Tout en me promenant je faisais ma prière.
C’est Rousseau qui à la prose des Confessions a mêlé ce vers involontaire.
Toutes les ardentes curiosités de la métaphysique, les doutes des travailleurs spirituels, les tentatives des pionniers du mystère, les aspirations des philosophes, leurs indiscrétions devant le silence de la naure, leur confrontation de l’Inconnu avec la création, confrontation qui va quelquefois jusqu’à l’insulte, leurs recherches, leurs audaces, aboutissent à ceci : le doigt posé sur la bouche et l’œil fixe épiant la nuit.
XVI
La religion n’est autre chose que l’ombre portée de l’univers sur l’intelligence humaine.
La forme de cette ombre varie selon les angles divers de la civilisation de l’homme, elle varie selon le plus ou moins de rectitude des esprits qui la reçoivent, mais, quelle que soit son apparence, cette ombre est toujours identique à elle-même. Elle vient du Tout. C’est cette identité qui fait le fond commun des religions.
À cette ombre, — car la loi morale ne dément jamais la loi physique, qui n’est que son symbole, — à cette ombre se mêlent des crépuscules et des pénombres. Ce sont les idolâtries et les superstitions.
La grandeur visible ou latente du fait presse l’esprit humain et en fait sortir des chimères plus ou moins empreintes de vérité. Ces chimères sont les théogonies. Si l’on veut se rendre compte des déviations que subissent les réalités naturelles en traversant l’imagination ignorante de l’homme, si l’on veut apprécier les aberrations que cette réfraction peut produire, un ou deux exemples suffisent :
La première merveille qui a stupéfié les hommes, c’est la terre. Ils l’ont appelée la Grande Déesse, la Déesse-au-large-sein (Eυρὐστερ νον), Titéria, Ops, Tellus, Géo, Vesta, Cybèle, Cérès, Déméter ; et, au fond de la nuée qui emplissait les temples, à Thèbes, où ses prêtres avaient des masques de bêtes, à Delphes où, selon Pausanias, la Terre a rendu des oracles avant Apollon, en Achaïe, près du fleuve Crathis, à Sparte, dans le vertigineux sanctuaire nommé Gasepton, l’antiquité éleusienne et isiaque la représentait droite et debout dans une robe de pierre qui avait les cannelures d’une colonne, symbolisation du grand point d’appui terrestre, avec une tête de cheval qui signifiait la force patente, une chevelure de serpents qui signifiait les puissances cachées, ayant dans sa main droite un dauphin qui signifiait l’eau et dans sa main gauche une colombe qui signifiait l’air.
Et sous cette forme fausse et vraie on l’adorait.
Quand à ce soleil dont il a été parlé plus haut, tous les cultes, nous l’avons dit, se sont adressés à lui. Le paganisme a vu dans le soleil un dieu et le christianisme un archange. Apollon, c’est Michel. Le radical Hel se trouve dans Michel comme dans Hélios. Typhon, c’est Satan. On pourrait dire que Saint-Michel foudroie Typhon et qu’Apollon terrasse Satan. Le carquois de l’olympien est plein d’éclairs comme le fourreau de l’ange est plein de flamboiements. Les religions ont pris cet astre et en ont fait un héros de l’azur. L’illuminisme allemand, représenté par Swinden, place l’enfer dans le soleil, c’est là que Michel garde Lucifer. L’ange, cicérone de l’enfer, qui montre les damnés à Albéric, moine du Mont-Cassin, l’appelle Hélios. Du dieu payen et de l’ange chrétien, l’orient le premier avait fait un génie. Bhaël, Baal, Bel, Belus, Bélénus, c’est toujours Hel, c’est toujours Hélios. Le soleil est devenu une sorte de figure humaine sublimée. On l’a mis sur un char et on lui a donné quatre chevaux qu’Homère appelle Pyroéis, Eoiis, iEthon, Phlégon, c’est-à-dire, à peu près, Rougeur d’en haut, Clarté, Chaleur, Rougeur d’en bas, et que Fulgence nomme Erythreus, Actéon, Lampas, Philogeus, et qui signifie quelque chose comme le Rouge, le Lumineux, le Flamboyant, l’Ami de la terre, ou la Rentrée à l’Écurie. Ainsi procède le rapetissement gigantesque des mythologies.