Les Misérables (page 33)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Misérables (1908) · 163 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ainsi la nature enseigne et en même temps égare l’homme. Ces contagions du naturalisme, insistons-y, n’ont point épargné les sages. L’univers contemplé devient facilement l’univers visionné. Plusieurs génies ont vacillé sous le poids de cette idée fixe : la nature. Platon voit la danse des sphères ; Pythagore entend leur musique. Quant à Aristote, il doute. Pythagore, créateur de la musique, comme le qualifie, dans la boiserie de la cathédrale d’Ulm, le grand menuisier gothique Georges Syrlin, Pietagoras musice inventor, Pythagore assigne entre le soleil et la lune et entre le soleil et Saturne des intervalles musicaux d’une quarte, et précise le son de la lune qui est, dit-il, le plus aigu, et le son de Saturne, qui est, dit-il, le plus grave. D’autres osent être plus formels encore. Pour eux, le ciel est une lyre, le système solaire, c’est la gamme, le soleil donne l’ut, Mars donne le ré, Jupiter le mi, Saturne le fa, la lune le sol, Vénus le la, Mercure le si ; comme on le voit, la gamme, partie du soleil, s’enfonce par Mars et Jupiter jusqu’à Saturne et revient par la lune, Mercure et Vénus, au soleil. Ils entendent cela ; ils affirment cela. Quels sont ces fous ? Ils sont deux. Le premier s’appelle Nicomaque, le deuxième se nomme Cicéron.

Ce qui égare les sages égare aussi les peuples, et plus encore.

Une foule de phénomènes, même terrestres, même de ceux que nous pouvons, en quelque sorte, toucher avec la main, restent inexpliqués. De là des fétichismes et des idolâtries.

Les grands esprits ne se rendent qu’au grand Tout, et beaucoup d’entre eux résisteraient s’ils n’étaient pas accablés par l’ensemble des prodiges. Ces héros de la libre pensée sont, on peut le dire, vaincus par le nombre. Ils cèdent à la convergence des sublimités. Toute la nature converge à Dieu ; il leur faut cela pour s’incliner. La faible imagination de certains peuples primitifs n’est pas si exigeante. Le premier phénomène local venu sert de prétexte à un dogme. Veut-on des exemples ?

Il y a, en Afrique, deux vents : le samyel de l’Arabie Pétrée ; l’harmatan de la côte de Guinée.

On entend un sifflement, les voyageurs se jettent à terre, la face dans la poussière ; les chevaux cachent leur tête entre leurs jambes, une sorte de feu passe dans l’air en pétillant, qui respire meurt ; cela dure un quart d’heure ; si l’on touche ensuite à ceux qui sont morts, on les trouve pourris, leur chair se détache et tombe ; ce n’est pas du vent qui a soufflé, c’est de la gangrène. Cette chose redoutable s’appelle le samyel. Quant à l’harmatan, il arrive dans un brouillard, on ne distingue plus rien, c’est la nuit ; les feuilles tombent, les plantes agonisent, l’homme a soif, le nez enfle, les lèvres se gercent, les yeux pleurent, l’épiderme s’exfolie, et, quoique l’air soit chaud, on a froid ; mais ici commence l’inexplicable, les malades se dressent sur leur séant et respirent, les fièvres, les petites véroles, les dysenteries s’arrêtent court ; l’inoculation devient inutile, la peste s’éteint, les épidémies s’évanouissent, toute la contrée est assainie. Ce vent qui a passé, c’est de la guérison.

Naturellement, l’harmatan et le samyel ont des prêtres ; une religion est née de cet Ormus et de cet Arimane des vents.

À la rigueur, on peut scientifiquement rendre raison de la pierre chantante du druidisme et du phonolithe d’Egypte. Celle des deux statues de Memnon qui soupirait à l’aurore, ce colosse Tama, haut de quarante pieds, qui regardait l’orient les mains sur ses genoux, peut s’expliquer, non par l’automate du jésuite Kircher, mais par cette colonne chinoise de cent verges de haut, appelée Mixe, c’est-à-dire la pierre au bruit de cloche, qu’on voit sur une montagne près de Tancham, et qui, touchée du bout du doigt, sonne comme vingt tambours. Ce serait tout simplement une sorte de pierre très riche en molécules métalliques, et cristallisée de telle sorte que la moindre dilatation ou la moindre percussion la fait vibrer. On peut rapprocher du même fait, et, par conséquent, dépouiller de tout mystère, les divers phonolithes de la Haute-Loire et du Puy-en-Velay, et cette fameuse église bâtie à la Vierge avec des pierres sonores noires et blanches alternées, et la porte de pierre du caveau des francs-juges de Baden qui, en s’ouvrant, donne l’ut grave.

D’autres phénomènes se présentent, plus malaisés à éclaircir, et toujours suivis d’appendices mythologiques ajoutés par l’homme.

Qu’était-ce que cet écho, entendu par Roger Bacon dans les collines du confluent de la Marne, qui changeait l’s en v, et qui, lorsqu’on lui criait Satan, répondait Va-t’en ?

Qu’est-ce que cette Montagne du Diable, près du Cap, d’où s’élèvent, à de certaines heures, une grande voix et une grande lumière ?

Vous êtes en Finlande : ce porche au fond duquel on voit un puits, comme un gosier au fond d’une gueule, c’est la grotte smellique. Jetez-y un chien, un mouton, une bête vivante, vous entendez quelque chose de stupéfiant et de hideux qui ressemble aux mille cris d’une hydre mangeant sa proie. Qui donc est là sur le seuil de la caverne évanoui de terreur ? C’est Olaüs Magnus. De là une religion.

Nous sommes aux Orcades : voici, avec son solfège éolien, avec ses millions de colonnes pareilles à des tuyaux où une goutte d’eau détermine une symphonie, la grotte de Staffa, orgue colossal de l’Océan. Les bardes gaëls, charmés et tremblants, écoutent. La grotte, comme si elle avait une pensée, chante jour et nuit. De là une religion.

Un hollandais, appelé Haafner, voyageait, en 1783, seul et à pied, dans l’île de Ceylan. C’était un curieux intelligent. On lui avait raconté les mystérieuses solitudes de cette île et les bruits extraordinaires qu’on y entend. Ces bruits lui étaient attestés par des pêcheurs du fleuve Mabehagonga, ce cours d’eau plein de roches rebelle à la navigation. Un allemand mecklembourgeois, nommé Wolf, qui habitait depuis vingt ans la plaine de Jafnapatam, affirmait avoir été réveillé une nuit par la chose effrayante qu’on appelait « la Voix ». Sa femme, réveillée en même temps que lui, en avait été malade. Un de leurs voisins, européen comme eux, déclarait avoir entendu le bruit. Haafner voulut vérifier le fait, s’il était possible, et, dans tous les cas, voir de près ces déserts étranges dont les indigènes ne parlent qu’à voix basse. La saison des pluies s’achevait, il pénétra dans les forêts et aborda les montagnes. Il voyageait seul, nous venons de le dire. Plusieurs semaines se passèrent, Haafner allant toujours devant lui ; rien de singulier ne s’était produit ; ces halliers étaient des halliers comme les autres, et ces roches étaient les premières pierres venues. Un jour, après le soleil couché, Haafner était sur un sommet de la chaîne de Bancol, la lune venait de se lever, la nuit approchait ; un trou s’offrit dans le rocher ; ces alcôves sont précieuses à de telles heures et dans de tels lieux, Haafner s’y coucha. Il allait s’endormir, quand tout à coup il entendit près de lui le jappement d’un chien. Jappement lugubre et puissant, d’un chien à coup sûr, mais d’un chien qui eût été gros comme un lion. Haafner regarda. Pas de chien, et pas de lion. Cependant le jappement continuait et allait grandissant ; c’était toujours un jappement, mais cela devenait un tonnerre ; pour qu’un chien pût hurler de la sorte, il fallait qu’il eût deux cents toises de haut. Un silence se fit, puis le hurlement recommença ; cette fois il était accompagné et comme croisé par des rumeurs inexprimables, quelquefois pareilles aux quintes d’un catarrhe, qui semblaient venir de tous les points de l’horizon, de près, de loin, de l’arbre, du nuage, quelquefois du haut des montagnes, quelquefois des profondeurs de la terre ; il s’y mêlait une conversation de voix humaines très distinctes, parfois se répondant, parfois parlant toutes ensemble, entrecoupées de ricanements. Haafner, éperdu et hardi, se jeta hors de son gîte et promena ses yeux autour de lui. Il n’y avait rien. La lune éclairait des cimes désertes. Ce tumulte inouï se compliquait d’un prodigieux paysage immobile. Qui donc faisait ce bruit ? Les montagnes. Haafner était entouré de montagnes qui aboyaient, de montagnes qui toussaient et de montagnes qui dialoguaient, et, à de certains moments, cette monstrueuse solitude éclatait de rire.

Un autre voyageur, Burckhardt, explorait en 1816 le littoral de la mer Rouge. Il désirait savoir à quoi s’en tenir sur ce que raconte Katsner des bruits incompréhensibles qui se manifestent dans les chaînes voisines du golfe d’Haïfan. Il cherchait ce sépulcral Mont des Cloches, le Ghebel-nakus, ainsi nommé du mot arabe Elnakus, campanule ; mont qui recouvre, disent les traditions locales, un monastère damné dont, à de certaines heures, on entend vaguement les cloches bruire sous la masse de la montagne. Tout en marchant dans ces solitudes, Burckhardt arriva sur un sommet très élevé appelé Onschomar. Là, tout à coup, en plein jour, à un moment où aucune surprise n’est possible, il entendit un énorme rugissement intermittent, clameur qu’aucune bête terrestre n’eût pu jeter, espèce de fracas orageux composé d’un bruit de cuivre et d’un bruit de foudre. Burckhardt sonda l’horizon du regard. Il était absolument seul. À une centaine de toises se dressait un pic inaccessible ; le rugissement sortait de là. Du reste, pas de commotion souterraine, ni basalte, ni lave ; aucune trace volcanique. Le bruit était donc inexplicable. Sur une hauteur voisine, il y a un monastère ; Burckhardt y alla et questionna les moines ; ils lui racontèrent qu’ils avaient entendu cela, eux aussi, cinq ans auparavant, à l’heure de midi. L’économe, qui avait vieilli dans le couvent, se souvenait d’avoir eu la surprise et la terreur de ce bruit inconnu, à des époques irrégulières, quatre ou cinq fois dans l’espace de quarante ans. Maintenant qu’est-ce que ce mont Onschomar ? C’est le plus haut sommet du Sinaï ; et voyez quelle étrange clarté sur la Bible ! les rauques éclats de voix que cette cime jette dans la solitude en plein dix-neuvième siècle et que Burckhardt a constatés, ce sont les clairons terribles que Moïse a entendus.

Une religion est sortie de Ceylan : le bouddhisme. Une religion est sortie du Sinaï : le mosaïsme.

Les académies attribuent ces prodiges à des effets d’acoustique ; le peuple a plus tôt fait de croire en Dieu.

Il y croit mal ; mais il y croit.

XVII

Nous avons tout à l’heure parlé du fond commun de la croyance humaine.

C’est de ce fond commun que vient la locution usuelle : « les vérités de telle ou telle région ». Ici, comme dans beaucoup d’autres cas, le pluriel est moindre que le singulier, et les vérités n’impliquent pas la vérité.

Ce mystérieux fond commun des religions n’éclate pas seulement dans leur côté métaphysique par l’homogénéité des dogmes ; il apparaît aussi dans leur côté plastique par l’identité des légendes.

Nous avons indiqué Apollon et Michel. Samson est le jumeau d’Hercule. Ammonia est à la fois Junon et Isis. Hermanubis, en habit de sénateur, avec une tête d’épervier et un caducée, est en même temps Anubis et Mercure. Adawâsa prenant l’épi des mains de Brahma, n’est-ce pas Triptolème recevant le grain de blé qu’il sèmera dans le champ Rharien ? Rharion ? La citerne de Lorette ressemble au puits de Parthénios, et Marie en fuite rappelle Cérès errante. Cérès, comme Marie, est une mater dolorosa.

Si l’on descend de ces hautes traditions épiques, les menues fables populaires offrent les mêmes concordances. C’est à l’imitation de Zéphyr et d’Éole que saint Clair donne le beau temps et saint Baumade la pluie. Saint Hospice dessèche la main levée sur lui, exactement comme le cheik Amrou paralyse l’émir Nassar-Eddin prêt à le frapper. À Issandon, un bœuf ne suffisait pas à traîner dans la montagne le chariot qui transportait le cercueil de saint Viance ; un ours vint se faire atteler à côté du bœuf ; à Bénarès, un tigre vint aider le singe Baniam à creuser la fosse du brahme Wharhâti. Les trois têtes de Cerbère qui aboient dans l’Averne aboient aussi dans l’île de Guernesey où l’on voit trois flammes sortir de la gueule du chien C’hy Coh, et dans l’île de Man, où l’on entend les trois jappements distincts du chien Mawth-Dog. Le spectre Perroblanco des Asturies est le même que le Kigwyn du pays de Galles et le Banco d’Ecosse. Kigwyn, en gallois, et Ban Cho, en dialecte calédonien, signifient Chien Blanc. Les femmes druses portent le tantour cornu en l’honneur de Bacchus, comme les cauchoises la coiffe pointue en l’honneur de saint Vallier, avec la même idée de talisman contre la stérilité.

Le sang qu’un coup de pierre fait jaillir du crâne de l’évêque Guy de Léron, mort depuis cent ans, n’est-ce pas l’épée de Cambyse faisant saigner le squelette du mage Raglath ? Simplicius retirant avec un signe du doigt la grosse pierre Lios du précipice de Capdenac, c’est Bawâsa ordonnant au rocher Nyan-hu de venir fermer sa grotte. Saint Colomban, ce sévère travailleur de la terre et de l’esprit, cet ascète impitoyable pour toute débilité, qui exigeait que les moines malades se levassent pour aller dans l’aire battre le blé, saint Colomban, Columba peccator, comme il se nommait lui-même, mangeait de l’herbe et de l’écorce d’arbre, ainsi qu’avait fait le druide Taliesin. Il se reprochait les baies de myrtil comme une sensualité.

Au dire de son disciple Chamnoaldus, plus tard évêque, les écureuils descendaient vers saint Colomban du haut des sapins (ferusculam, quam vulgo homines squirium vocant) ; les oiseaux venaient se cacher dans les plis de sa robe ; un jour, douze loups surviennent, le flairent, effleurent de leur gueule sa coule de bure, et passent (conspicit duodecim lupos advenire… intactum relinquunt). Il renvoyait les ours des cavernes (abiitfera mitis, necprorsus estausa redire). Ici, après avoir été Taliesin, saint Colomban devient Orphée. Dictus ob hoc lenire tigres.

Inutile de multiplier ces exemples. Ces légendes, quelques-unes poétiques, d’autres puériles, n’ont d’autre valeur philosophique que leur ressemblance. C’est par là seulement qu’elles méritent d’être visées et homologuées en passant. Elles témoignent d’un certain état persistant de l’esprit humain. Elles ont une signification comme symptômes externes de ce quid divinum qui préoccupe l’homme. L’horreur sacrée emplit cette forêt des croyances et y donne partout la même attitude à l’humanité. Recueillement et anxiété. Il y a des Crescentius et des Siméons dans l’Inde ; le fakir est fait du même bronze que le stylite ; le réfectoire de la Trappe peut convenir aux monophages d’Égine ; le gymnosophe dans la fosse aux insectes reproduit Job ; la prophétesse juive est la même femme que la sibylle payenne ; la carmélite n’est autre chose que la vestale. Déclarerez-vous vides de sens ces identités saisissantes de la supplication humaine ? Déraisonnables, oui ; irrationnelles, non.

XVIII

La recherche de la solitude est propre à toutes les religions. Pourquoi ? C’est que la nature est là.

C’est que là, même pour la superstition, il y a une philosophie ; c’est que le grand ciel dit ce que le Talmud et le Koran ignorent ; c’est que le désert en sait plus long que le dogme.

Les solitudes sont le vrai point de départ des croyances. Les précurseurs crient au désert. Pas d’arbre sans racine, pas de religion sans Thébaïde.

Partout où apparaît l’étendue sauvage, la nature seule, le grand lieu abandonné, vastus eremus, l’anachorète surgit (ἔρημος, solitude ; ἀναχωρεῖν, s'éloigner). Isochore se creuse un trou dans la clairière de lauriers roses près de Famagouste, et c’est là qu’il trouve cette herbe si longtemps crue panacée, l’ammi de Candie, que Gallien appelle une des quatre petites semences chaudes. Daniel d’Illyrie vivait prosterné sur une plage de sable toute couverte de ces horribles vipères Ammodytes qu’on nomme Cerchnias, à cause de leurs tachetures de grains de millet, et Serpents cornus, à cause de leur espadon frontal. Les vallons d’épreuve et de rêverie s’ouvrent de tous les côtés à l’inquiétude humaine. C’est Ombos près du Nil, Vosagus près du Rhin ; c’est Ligugée près Poitiers, où saint Martin fonda le plus ancien monastère de France ; c’est le Montserrat, le Mont Ferrât, le Mont Cassin, Viterbe, Camaldoli, Centorbi, Vallerfusa, Vallombrosa, Monte-Tabalo, Pisilie près de Zante, Brittini dans la marche d’Ancône, Saint-Gall, la Grande-Chartreuse, les Météores où l’on n’a pour parvenir aux cellules qu’une poulie et une corde où pend un panier.

Saint Antoine institue le moine, saint Pacôme établit le cénobite, saint Paul de Thèbes crée l’ermite. Basile, Basilius, magister monachorum, invente la règle. Ainsi naissent les claustraux, les ascètes, les clercs, les moniaux, les sanctimoniaux. Ainsi se forment et s’agrègent les munsters d’occident et les laures d’orient. On y vient de toutes parts, les nobles en tête : nobilium liberi undique concurrunt ; on y apporte ses biens : omnia sua contradunt ; on y coupe ses cheveux, signe de seigneurie : coma capitis deposita ; on y accepte le triple communisme du logis, de l’argent et de la signature : claustrum, arca communis, et sigillum. Ce qu’on appellerait aujourd’hui « la raison sociale ». On y proclame la fraternité universelle : unius enim corporis sumus commenbra. Sive Galli, sive Britanni, sive Iberi, sive quœque gentes. Là, on veille, on s’appelle les Acémètes, « ceux qui ne dorment pas » ; un moine syrien du ve siècle, Alexandre, réfugié dans une friche près de l’Euphrate, menait à ce grand combat de la méditation et de la prière trois cents solitaires, divisés en six chœurs, qui se relevaient pour que le chant ne s’interrompît ni jour ni nuit. Là on prie, là on travaille ; et le labeur est rude. Un autre moine, Jonas, a vu les austérités qu’il raconte : « Debout tous ! Qu’on vienne casser la glèbe, qu’on arrive au lit fatigué, qu’on se lève avant d’avoir épuisé son sommeil, et qu’on marche encore endormi. » Omnes surgant, glebas scindant, lassus ad stratum veniat, necdum expleto somno surgere compellatur, ambu lansque dormitet.

Près du Jourdain, on institue le Laus perennis, germe de l’Adoration Perpétuelle, et qui sera plus tard la règle de Saint Denis et de Remiremont. Psalmi divini absque diminutione. On est là dans l’ombre, on emploie les heures sombres au chant ; le fil du psaume sans fin sort de la quenouille des ténèbres ; on garde toute la nuit des immobilités terribles ou lugubres. Psallentia ibi erat, incessabiles totius noctis habens stabilitates. Près d’Augst, l’ancien Augustodunum, on voyait encore il y a cent ans trois tronçons de pierre faisant une sorte de triangle dans la forêt. C’est tout ce qui restait de trois piliers où il y avait eu, au vie siècle, trois stylites. L’un criait au point du jour : Sto gemens, l’autre au coucher du soleil criait : Sto tremens, le troisième criait à minuit : Sto fremens. Les corbeaux, les montains, les pinsons des Ardennes et les éperviers leur apportaient à manger. On ne savait rien de ces hommes ; on leur donnait pour nom leur cri. Sto Fremens mourut le dernier. Il manque à cette légende celui qui dit : Sto sperans.

De quelque façon qu’on juge tous ces faits, il est impossible de n’y pas constater la pression de l’infini. Le phénomène est livré à la critique, mais il est. Les générations passent, le phénomène persiste. Les individus meurent, d’autres les remplacent dans la même attitude. Les contemplateurs des steppes de Tartarie qui ont parlé à Pholiorbe n’ont point bougé de leur sauvage observatoire ; les voyants que Pythagore a rencontrés dans les jungles de l’Inde y sont encore. Le solitaire pensif est éternel.

Chercherez-vous à ce phénomène des explications historiques ? Attribuerez-vous par exemple le cénobitisme chrétien à la persécution de Dèce et de Valérien ? Mais comment l’expliquerez-vous pour le brahmanisme, pour le bouddhisme, pour le magisme, pour le druidisme, pour le sabéisme, pour le mahométisme ? Comment l’expliquerez-vous pour la philosophie elle-même, qui a ses solitaires et ses ascètes ?

Que prouve-t-il donc, ce phénomène ? La ténacité des superstitions. Oui. Et en même temps la permanence du grand avertissement religieux adressé par la nature à l’homme. L’un de ces faits est la surface ; l’autre est le fond.

XIX

Résumons ce qui vient d’être indiqué. Il n’est pas sur la terre un être pensant en qui le spectacle de l’univers ne fasse une lente construction de Dieu. De quelques esprits considérables qui résistent ou qui protestent, on peut dire que, très probablement, c’est que pour eux la contemplation n’a pas été assez prolongée ou assez assidue, et la dose de solitude assez grande.

Quant à l’ensemble du genre humain, depuis le philosophe jusqu’au sauvage, depuis le plus profond jusqu’au plus simple, depuis Manou absorbé dans l’extase jusqu’au charretier bulgare qui pique ses deux bœufs sur le pont de Galata, depuis le cerveau où est le génie jusqu’au crâne où il n’y a que l’instinct, quant au genre humain, disons-nous, pourvu qu’il regarde, il songe, et pourvu qu’il réfléchisse, il s’incline. Pour l’humanité, le naturalisme se résout en religion. La nature, créée par Dieu, crée Dieu dans l’homme. Sous la pression des étoiles, un mage croît dans le pâtre de Chaldée. L’univers fait plus que démontrer ; il montre. Il montre d’abord le palpable, puis le visible, puis l’inaccessible, puis l’incompréhensible. Cette fleur est ; cueillez-la, respirez-la, ; méditez-la ; je vous défie de la nier et de la comprendre. La vision du réel se dilate forcément jusqu’à l’idéal. Tâtez le pouls aux choses, vous sentez sous l’effet la palpitation de la cause. Cette cause est en vous et au delà de vous, et il vous est impossible d’imaginer une idée quelconque et de faire quelque rêve que ce soit hors de sa présence. Que vous y consentiez ou non, la face inconnue regarde tout. Pas un phénomène qui n’en soit le miroir. Ce miroir est en vous, et souvent vous le considérez avec tremblement ; vous l’appelez conscience. L’homme méchant ou coupable l’ôterait de là s’il pouvait. Ceux des philosophes qui n’adhèrent à aucune des communions religieuses partiellement dominantes sont, en dépit d’eux-mêmes, de la grande communion cosmique. Cette situation mentale s’impose avec la rigueur d’une loi à toute tête consciente. Une espèce d’Être invincible se dégage de l’examen du savant comme de la contemplation du penseur. Dieu est involontaire à l’homme.

Dira-t-on : ceci n’est que de la sensation. On se tromperait. La sensation confirmée par le raisonnement, c’est tout simplement la double forme du réel, et cela a quelque affinité avec l’évidence. Du reste, le nihilisme seul, récemment rajeuni par une forte école allemande, est inexpugnable, soit dans son doute, soit dans sa négation. Il n’y a rien ; voilà pour l’athéisme la seule forteresse imprenable. Exagérer l’abstraction jusqu’à considérer le monde visible comme de peu de poids dans la balance philosophique, cela ne suffit pas. Il faut supprimer le monde tout à fait. Du moment où l’on admet que quelque chose existe, on peut être irrésistiblement entraîné jusqu’à Dieu. Pour se bien défendre, il faut aller résolument à l’extrémité de la contestation logique, prendre pied sur le seul fond solide du matérialisme, le nihilisme, et dire tout net : le monde n’est pas. Rejet du monde visible comme élément de la question, c’est là la première condition du scepticisme, s’il veut être irréfutable. Quant à nous, nous avouons que nous avons peu de dédain pour l’univers.

Si l’abstraction veut efficacement ruiner la certitude, il faut qu’elle change de nom et qu’elle s’appelle la négation. À quoi bon mettre des masques sur ces deux mots, les seuls indomptables : Non, et Rien !

Et il ne faut pas seulement dire : le monde n’est pas. Il faut dire : Je ne suis pas. Je ne suis pas sûr d’être serait trop peu solide et donnerait prise aux raisonnements qui s’appuient dans une mesure quelconque sur la réalité.

Déclarer que tout est apparence, à commencer par soi-même, frapper de néant l’objectif et d’impuissance le subjectif, c’est à cette condition-là seulement que le doute est un « bon oreiller ».

Cette forme du scepticisme n’est pas, du reste, contagieuse. Elle a contre elle l’irrésistible protestation du sentiment intime.

L’hypothèse poussée jusque-là est maladive.

Continuons.

Qui que vous soyez, vous avez en vous une prunelle fixée sur l’Inconnu et que l’infini engloutit sous son rayonnement. L’infini dans tous les sens monte au-dessus de votre tête, et s’élargit et se croise et s’épanouit et flamboie et monte et recommence et monte encore, prodigieuse gerbe des faits du gouffre.

Mais, dira-t-on encore, tout cela est surchargé de suppositions. Le visionnaire trouble le philosophe. L’univers ainsi regardé semble vu de Pathmos. La logique s’accommode peu de ces grossissements où la conjecture est mêlée. Le raisonnement, comme le calcul, n’aime pas voir de la fumée circuler dans la géométrie. Chassez tout ce rêve épars dans votre cosmos.

Soit. Contentons-nous du scalpel et du squelette. L’univers est là devant nos yeux. Soufflons sur cette apocalypse. Que reste-t-il ? Une machine.

Eh bien, une machine prouve un machiniste.

À la mécanique céleste, il faut un mécanicien.

Pas de locomotive sans chauffeur.

Vous en tiendrez-vous au coup de pied newtonien ?

Direz-vous que cela a été arrangé une fois pour toutes ?

Par qui ?

Par un ensemble de forces.

Quoi, sans intelligence ?

Ainsi, d’une convergence de forces inintelligentes, l’intelligence serait sortie ! Mais le moins ne crée pas le plus. Un ensemble, quel qu’il soit, ne produit jamais que la somme de son possible. Une houillère ne produit pas un gland ; un chêne ne produit pas un œuf ; un condor ne produit pas un homme. Le jour où je verrai un oiseau éclore d’un bouton d’aubépine, ce jour-là seulement, je croirai que le bourgeon monstrueux de la matière s’est ouvert, et que l’intelligence ailée et rayonnante en est sortie.

Amalgamez les forces, diminuez les frottements, décomposez les résistances, multipliez les leviers, emboîtez les pivots, échelonnez les points d’appui, corroborez les cabestans, coordonnez les engrenages, ajustez les pistons, équilibrez les balanciers, combinez les rouages, compliquez les poulies, faites la machine de Marly que vous voudrez ; vous n’en ferez pas sortir l’Iliade.

L’univers posé comme prémisse, c’est un impérieux raisonnement qui commence. Si vous ne voulez pas aller jusqu’au bout, ne vous laissez pas saisir par la logique du logos. Elle n’entend pas raison et dès qu’elle vous tient, elle ne vous lâche pas. Heureusement ; car le contraire serait terrible. On ne saurait rien imaginer de plus déconcertant pour l’intelligence et de plus désespérant pour la conscience que ceci : cette immense démonstration commencée par les azurs, les espaces, les océans, les étoiles, et déduite de phénomène en phénomène par toute la réalité palpable, visible ou concevable, s’arrête en chemin et laisse là le penseur ; et le monde ne conclut pas.

Si ! le monde conclut.

Sa conclusion, c’est : Quelqu’un.

XX

Il faut bien le reconnaître, et c’est là qu’on est irréfragablement conduit, en dehors même de toute observation intérieure, la nature accable l’homme d’on ne sait quelle clarté qui rayonne d’autant plus qu’on la regarde plus fixement, et qui, chose étrange, sans cesser d’être un mystère, finit par être une évidence.

En présence de ce fait permanent, prodigieux pour les forts, monstrueux pour les faibles, que faire ? Comment se mettre bien avec cette irradiation ? Comment échapper à la terreur sacrée ?

Le genre humain se précipite dans les religions, portes ouvertes.

Mais des religions peuvent naître et naissent les superstitions et les fanatismes, ces difformités de la foi.

Danger.

Les sages, les philosophes, les libres penseurs l’ont compris.

Comment obvier à ce péril ?

En extirpant la « Religiosité » ; en ôtant de l’Éternité l’Intelligence ; en ôtant du tombeau l’avenir ; en bornant l’homme à la vie ; en faisant le moi de chair pour vivre et de cendre pour s’anéantir ; | en niant Dieu, en niant l’âme ; | en supprimant le « surnaturalisme ».

Déclarer l’homme animal.

Fonder sur l’homme animal la société matérielle ; | c’est-à-dire limiter la conscience humaine au succès et l’aspiration humaine au bien-être. |

Que vaut cet effort ?

Examinons-le.

| Expliquons-nous sur l’homme pure machine. |

NOTE DE L’ÉDITEUR.

Cette première partie sur Dieu était achevc’e (à la revision définitive près) comme l’a dit Victor Hugo. La seconde partie sur l’âme n’était au contraire qu’ébauchée. Nous avons retrouvé en effet, sur un fragment de papier d’emballage plié en deux et formant couverture, la note suivante de Victor Hugo :

DEUXIÈME PARTIE ébauchée seulement à revoir, à compléter, à coordonner.

la diviser en paragraphes chiffrés comme la première.

Nous donnons cette ébauche ; nous l’avons, suivant cette dernière prescription, divisée en paragraphes chiffrés.

À côté d’un morceau définitif, comme le récit de l’entrevue que Victor Hugo eut à Bruxelles avec Anatole Leray, récit publié dans Post-Scriptum de ma vie, on trouvera le résumé des idées et des principes de Victor Hugo, la moelle de sa philosophie religieuse. Tout ce qu’il pensait sur l’âme, il l’a exprimé, tout ce qu’il voulait dire, il l’a dit, même sous cette forme rudimentaire.

En lisant ces pages d’un style serré, on a l’impression qu’après avoir été précédées d’une méditation attentive elles ont été écrites ensuite dans le feu de l’improvisation et sous l’influence d’une conviction ardente. Idées longuement agitées dans l’esprit, retracées ensuite au courant de la plume, destinées à être coordonnées et complétées.

Les développements que Victor Hugo aurait ajoutés n’auraient été que la parure de sa doctrine, et sa profession de foi, peut-être à cause de sa forme synthétique, conserve ici toute sa force et le caractère d’un testament philosophique.

DEUXIÈME PARTIE.

[I]

On abat un rocher, on abat un chêne, on abat un chien ; le meurtre commence à l’homme ; l’homme peut seul être assassiné. L’idée de destruction ne prend un sens moral suprême qu’appliquée à l’humanité. On passe avec calme devant un abattoir et avec horreur devant la Roquette. Quand je dis On, je désigne Tous, la foule. On, c’est Omnes. J’enregistre ici les sentiments généraux, parce que, seuls, ils constituent un état mental de l’humanité ; ce qui fait leur valeur philosophique. Le consensus omnium a toujours été légitimement admis, sinon comme preuve, du moins comme base à raisonnement. Eh bien ! remarquez cette échelle de faits : on brise une pierre plus tranquillement qu’on ne coupe un arbre ; on coupe un arbre plus tranquillement qu’on ne tue un animal ; on tue un animal plus tranquillement qu’on ne tue un homme ; on tue un homme avec moins de tremblement qu’on ne tue un génie ; témoin le long frémissement, grandissant de siècle en siècle, qui suit la mise à mort de Socrate et le supplice du Christ. Ce frisson croissant de l’homme en présence de cette ascension de la mort, allant de la pierre à l’esprit, est une révélation. C’est la révélation d’une loi, d’une loi profonde, d’une loi universelle, d’une loi fondement des lois. Quelle loi ? la voici :

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