Les Misérables (page 34)
La quantité de droit se mesure à la quantité de vie.
C’est là la cause mystérieuse, comprise ou non, de cet avertissement secret, tantôt faible, tantôt énergique, que nous recevons, que nous éprouvons, que nous subissons tous devant les différents degrés de la destruction. Une sorte de signification est faite dans l’ombre à notre conscience. A mesure qu’on sent la vie monter dans l’être, on sent l’inviolabilité croître, on sent le droit grandir.
Plus il y a de vie, plus il y a de droit. Telle est la loi. Or, si l’homme meurt tout entier, d’où lui vient plus de droit qu’à la bête ?
Ici arrêtons-nous. La grandeur terrible de la question se dévoile. Oui, l’homme a évidemment plus de droit que la bête. L’anxiété devant une tête coupée suffirait à le prouver. D’où lui vient ce plus de droit ? Appliquons la loi qui vient de nous être révélée. De plus de vie. Où est ce plus de vie ? Non sur, la terre évidemment. Ici-bas un homme meurt comme une mouche. Ici-bas la corneille vit plus longtemps que l’homme. Ce plus de vie est ailleurs. Où ? Inclinez-vous, et regardez l’âme immortelle qui ouvre ses ailes dans l’aurore.
Approfondissons ceci.
Vous êtes-vous jamais rendu compte de ce qu’est le droit de l’homme sur cette terre ? Son droit sur les choses est illimité ; son droit sur les bêtes est effrayant. Détruire les choses à son gré pour les transformer à sa guise, tel est son premier droit. Pour ce qui est des animaux, il peut sans crime, pourvu qu’il ne les fasse pas souffrir inutilement, les prendre, les enchaîner, les atteler, les accoupler, les asservir, les vendre, les émasculer, les tuer, les manger. Quelqu’un peut-il cela sur lui ? Personne. Il y a pourtant des êtres qui le font. D’accord ; mais de force, non de droit. Ceux-là, on les appelle tyrans, on les appelle bourreaux, on les appelle cannibales. Ils cessent d’être hommes ; ils retombent dans la brute ; on les déclare bêtes féroces. On se délivre d’eux comme on peut. Ils sont monstres. Ils sont hors du droit humain. Pourquoi ? Parce qu’ils ont fait à l’homme ce que l’homme fait à l’animal. Mais l’homme, lui, ce despote des choses, est-il un tyran ? Non. Est-il un bourreau ? Non. À la seule condition d’avoir pour but le progrès, l’omnipotence est sa faculté. Il a droit de vie et de mort sur tous les êtres inférieurs. Il est le dictateur redoutable de la matière.
Et la matière en convient, et la chose y consent, et la bête le veut. Voyez cette chienne : au bout de trois mois, rendez-lui ses petits ; elle ne les connaît plus, et les mord ; au bout de trois ans, rendez-lui son maître ; elle le reconnaît, et le lèche. C’est que l’animal n’est pas la fin de l’animal ; ce qui est le but de l’animal pour l’animal lui-même, c’est l’homme. La maternité de la bête est moindre que sa domesticité ; la nature pour elle, c’est l’oubli des petits et le souvenir de l’homme. Confirmation profonde de tout ce que le raisonnement révèle. L’organisme fatal entrevoit confusément l’âme libre et l’adore ; la légitimité de la dictature humaine éclate dans l’adhésion de la matière. L’homme est le maître et n’a pas de maître. Il est propriétaire du globe et souverain de la chose. Son action légitime ne finit que là où l’action légitime d’un autre homme commence. C’est cela qui est la liberté. La liberté, c’est le droit dans son plus grand diamètre, c’est le droit immense. Or, une immensité de droit suppose une immensité de vie. Qu’est-ce qu’une immensité de vie ? C’est la vie sans mesure et sans borne, c’est l’immortalité.
Le mystère est plein de commotions pour ceux qui méditent, et les réalités démesurées de l’infini ont sur la pensée des retours saisissants et des contre-coups terribles. Chose inouïe ! Vous tuez un bœuf ; vous prouvez votre âme.
Mais retournons la question. Concédons au matérialisme ce qu’il désire. Admettons que l’homme n’est qu’un animal ; un animal plus intelligent que le singe, moins fort que le lion. Il naît comme le cheval, il mange comme le loup, il meurt comme le porc. Avant lui, rien ; après lui, rien.
Eh bien, cette bête, attelez-la ! Héliogabale passe sur son char traîné par des femmes nues ; il a raison ; il déchire avec sa lanière aux griffes d’or le sein de Lylé, la belle esclave persane ; c’est un coup de fouet à une jument. Nous sommes en Amérique : des nègres se sont enfuis ; leur maître leur donne la chasse avec des chiens et lâche une meute sur eux ; c’est bien fait. La chasse aux nègres, la chasse aux sangliers, c’est la chasse aux bêtes. Cet homme est un sauvage : Qu’est-ce qu’il fait là ? Il mange. Quoi ? De la chair humaine. Pourquoi ? Parce qu’il a faim. Il est dans son droit, puisqu’il a des dents. Est-ce que vous ne vous sentez pas frissonner ?
Avez-vous jamais réfléchi à cette simple question : Pourquoi la chair de l’homme n’est-elle pas de la viande ? — Ceci est sans fond.
Une objection s’élève : l’homme a plus de vie que les autres membres de la création terrestre, que les choses et que les animaux ; soit. Mais par plus de vie, faut-il entendre une vie plus longue, c’est-à-dire dépassant la mort, ou simplement une vie plus large, c’est-à-dire rayonnant sur le globe, et l’inondant sans le déborder ? Je réponds : ne confondons point vie avec intelligence. Ce sont deux modes du même prodige, mais deux modes distincts. Plus de vie, c’est plus de durée. La création illimitée a besoin sur chaque globe d’un être qui déborde ce globe. Ici la solidarité des mondes apparaît.
L’espace est un océan ; les univers sont des îles. Mais il faut des communications entre ces îles. Ces communications se font par les âmes. La mort fait des envois d’esprits d’un monde à l’autre.
Le tombeau est une porte de sortie ; c’est une porte d’entrée aussi.
Mais (— et ceci est, depuis tant de siècles que le débat philosophique est ouvert, le dire d’une catégorie de penseurs, à commencer par Tertullien, qui, personnifiant le genre humain dans Adam, écrivait : Anima ex matrice Adami in propaginem deducta, —) une étrange interprétation de la mort se fait jour, et la voici :
« Homme, tu meurs. Oui, tu meurs tout entier. Ton moi s’éteint, ton atome se dissipe, ta conscience s’anéantit ; oui, extinction, dispersion, anéantissement ; mais cette conscience anéantie, cet atome dissipé, ce moi éteint, vont, dans la transformation ténébreuse de la tombe, sans garder mémoire d’eux-mêmes, il est vrai, se réunir à un être collectif qui résume toute la vie ici-bas, qui ne meurt pas, lui, car il se renouvelle sans cesse, et que nous nommons l’Humanité. Une bouteille pleine d’eau flotte dans l’océan ; elle se brise, l’eau s’écoule et se confond avec la mer. Point de trace. Voilà l’homme. L’homme n’est pas, l’Humanité seule existe. C’est l’Humanité qui est Divinité. »
[II]
Qu’appelez-vous Humanité ?
Qu’est-ce que vous entendez par ce mot ? Quelle est la vie propre de cette hypothèse ? Commencez par renoncer au mot Être. Un ensemble, successivement composé de générations sans âme, ne peut avoir d’âme ; il n’a pas de moi ; il n’est pas conscient ; c’est une abstraction. Une abstraction n’est pas un être.
L’Humanité, composée d’âmes et pleine de Dieu, c’est une lumière. L’Humanité vide, c’est un spectre. Ôtez-moi de là ce fantôme.
Une chose qui déifierait l’homme en tant que chair, qui le créerait Dieu en lui ôtant l’âme, qui le ferait son propre but à lui-même et l’isolerait de la création, qui donnerait pour idéal au progrès, non pas même le bonheur qui déjà est un but inférieur, mais la forme la plus matérielle du bonheur, le bien-être, qui ferait mourir l’homme tout entier, lui retirerait le moi conscient pendant la vie et persistant après la mort, et en même temps le déclarerait Être Suprême, cette chose-là qui s’appellerait Religion de l’Humanité, on ne saurait se la figurer ; rien au monde ne serait plus vain et plus lugubre. Ce serait le néant offrant sa plénitude à l’infini.
Soyons les serviteurs de l’Humanité ; n’en soyons pas les prêtres. Lumière, oui ; Encens, non. On n’arrive pas même à moitié chemin si l’on s’arrête à l’homme. C’est un mauvais sacerdoce que celui qui ne va pas à Dieu.
La grande chose de la démocratie, c’est la solidarité.
La solidarité est au delà de la fraternité ; la fraternité n’est qu’une idée humaine, la solidarité est une idée universelle ; universelle, c’est-à-dire divine ; et c’est là, c’est à ce point culminant que le glorieux instinct démocratique est allé. Il a dépassé la fraternité pour arriver à l’adhérence. Adhérence avec quoi ? avec Pan ; avec Tout. Car le propre de la solidarité, c’est de ne point admettre d’exclusion. Si la solidarité est vraie, elle est nécessairement générale. Toute vérité est une lueur de l’absolu.
Rien n’est solitaire, tout est solidaire.
L’homme est solidaire avec la planète, la planète est solidaire avec le soleil, le soleil est solidaire avec l’étoile, l’étoile est solidaire avec la nébuleuse, la nébuleuse, groupe stellaire, est solidaire avec l’infini. Ôtez un terme de cette formule, le polynôme se désorganise, l’équation chancelle, la création n’a plus de sens dans le cosmos et la démocratie n’a plus de sens sur la terre. Donc, solidarité de tout avec tout, et de chacun avec chaque chose. La solidarité des hommes est le corollaire invincible de la solidarité des univers. Le lien démocratique est de même nature que le rayon solaire.
Et, comme le vrai ne vit sur un point qu’à la condition de vivre sur tous, pour que l’homme soit solidaire avec l’homme, il faut qu’il soit solidaire avec l’infini. Solidaire, oui, mais de quelle façon ? Est-ce par la chair ? Non. D’abord, aucune parcelle de la chair ne contient l’entité humaine ; ensuite, la chair est bornée ; la chair meurt. Par quoi donc ? Par autre chose qui ne meurt pas. Il faut, redisons-le pour nous faire bien comprendre, que l’homme se rattache à ce qui n’est pas la terre, sans quoi il y aurait une lacune dans ce qui n’admet pas de lacune, dans le Tout. Or, pour que l’homme puisse se rattacher à ce qui n’est pas la terre, il faut qu’il y ait dans l’homme quelque chose qui ne soit pas de la terre. Ce quelque chose, qu’est-ce donc ?
C’est l’atome moral.
C’est l’être conscient et un, qui échappe à la pourriture parce qu’il est indivisible comme atome, et à la gravitation parce qu’il est impondérable comme essence ; c’est le moi, point géométrique du cerveau ; c’est l’âme.
Le cerveau s’écroule ; ceci s’en va. Où ? Dans le prodigieux réceptacle du moi impérissable, dans la solidarité pensante de la création, dans le rendez-vous des consciences, distinctes, quoique en communion ; dans le lieu d’équilibre des libertés et des responsabilités ; dans la vaste égalité de la lumière universelle où les âmes sont les oiseaux des astres, dans l’infini.
C’est après la mort que l’homme, transfiguré, compare les mondes. (Et ce que nous disons ici de l’homme, il faut le dire de tous les êtres de même nature que l’homme, probablement semés dans tous les globes de même nature que la terre.) C’est après la mort que l’homme, créature agrandie, de terrestre qu’il était, devient cosmique.
Si les créations semées dans l’espace étaient isolées, l’univers serait monstrueux. Ce ne serait autre chose que le plus grand des tourbillons de poussière. Or l’univers est un avant d’être divers. Qui dit Unité, dit Union ; qui dit Union, dit Communion ; qui dit Communion, dit Communication. La communication entre les créations est maintenue gar ce moi qui, à travers le crible du cimetière, va d’une sphère à l’autre. Ôter l’âme de l’homme, qui sait si ce ne serait pas supprimer la solidarité des mondes ?
Supprimer la solidarité dans l’absolu, ce serait lui enlever toute raison d’être dans le relatif. Par conséquent, au point de vue de la spéculation pure, plus de démocratie.
La religion de l’Humanité ne serait autre chose que l’individualisme de la terre. Résultat effrayant.
[III]
Ici surgit une objection ancienne, mais qu’il faut rappeler :
— Quoi ? cette âme, postérieure, et par conséquent antérieure, à l’homme, irait ainsi d’une existence à l’autre sans en garder mémoire ? Un tel voyageur n’aurait pas le souvenir de ses voyages ? Un tel moi oublierait ?
Qui vous dit qu’il oublie ?
Et d’abord entendons-nous sur le moi.
Prenons un exemple dans la réalité palpable. Le monde visible est la manifestation symbolique du monde immatériel. Il nous éclaire par analogie.
Regardez la plante : elle a deux modes de vivre ; la fleur a un moi périssable, la racine a un moi persistant. Peut-être sommes-nous ainsi, et avons-nous aussi quelque part un moi latent, source et foyer de nos existences successives, racine de nos épanouissements alternatifs, âme centrale qu’après chacune de nos morts nous retrouvons dans les profondeurs de l’infini. C’est là, s’il y a quelque fondement à cette hypothèse, c’est là que gît et que nous attend la conscience collective de toutes nos vies distinctes, et l’unité réelle de notre moi.
La vie antérieure et la vie postérieure sont entrevues par Cicéron. A parte ante a parte post, dit-il.
Qu’au seuil du sépulcre, l’obscurité de l’infini commence, d’accord ; que ce soit là l’Inconnu, sans doute ; mais qu’il y ait dans cet Inconnu la continuation de l’homme, qu’il y ait dans la mort l’immortalité, voilà ce que le raisonnement indique, voilà ce que l’intuition affirme.
Ici l’on m’interrompt.
Qu’est-ce que l’intuition ? Est-ce que l’intuition prouve quelque chose ?
Vous qui m’interrompez, vous êtes-vous parfois replié en vous-même, plongeant vos yeux dans votre propre mystère, songeant et sondant ? Qu’avez-vous vu ? Une immensité. Une immensité, noire pour quelques-uns, sereine pour quelques autres, trouble pour la plupart. L’obscurité, dit Pyrrhon, la splendeur, dit Platon. En dehors de ces deux songeurs augustes, situés aux deux points extrêmes de la spéculation philosophique, presque tous les penseurs qui se recueillent et qui méditent aperçoivent en eux-mêmes (c’est-à-dire dans l’univers, car l’homme est un microcosme) une sorte de vide d’abord terrible, toutes les hypothèses des philosophies et des religions superposées comme des voûtes d’ombre, la causalité, la substance, l’essence, le dôme informe de l’abstraction, des porches mystérieux ouverts sur l’infini, au fond, une lueur. Peu à peu des linéaments se dessinent dans cette brume, des promontoires apparaissent dans cet océan, des fixités se dressent dans ces profondeurs ; une sorte d’affirmation se dégage lentement de ce gouffre et de ce vertige. Ce phénomène de vision intérieure est l’intuition.
Je plains le philosophe qui dédaigne l’intuition.
L’intuition est à la raison ce que la conscience est à la vertu : le guide voilé, l’éclaireur souterrain, l’avertisseur inconnu, mais renseigné, la vigie sur la cime sombre. Là où le raisonnement s’arrête, l’intuition continue.
L’escarpement des conjectures ne l’intimide pas. Elle a de la certitude en elle comme l’oiseau. Dites donc à une hirondelle : prends garde, tu vas tomber ! L’intuition ouvre ses ailes et s’envole et plane majestueusement au-dessus de ce précipice, le possible. Elle est à l’aise dans l’insondable ; elle y va et vient ; elle s’y dilate ; elle y vit. Son appareil respiratoire est propre à l’infini. Par moments, elle s’abat sur quelque grand sommet, s’arrête et contemple. Elle voit le dedans.
Le raisonnement vulgaire rampe sur les surfaces ; l’intuition explore et scrute le dessous.
Le matérialisme est l’oiseau de nuit de l’idéal ; il ne perçoit pas ce grand jour ; l’idéal est un plein midi dont il est l’aveugle. Le matérialisme, comme une chouette réveillée hors de son heure et fourvoyée dans l’aurore, va se heurtant à toutes ces réalités radieuses, l’âme, l’immortalité, l’éternité, ténébreux dans l’éblouissement. Où le matérialisme crie : Sépulcre, l’intuition crie : Lumière ! L’intuition, comme la conscience, redisons-le, est faite de clarté directe ; elle vient de plus loin que l’homme ; elle va au delà de l’homme ; elle est dans l’homme et dans le mystère ; ce qu’elle a d’indéfini finit toujours par arriver ; le prolongement de l’intuition, c’est Dieu.
Et c’est parce qu’elle est surhumaine qu’il faut la croire ; c’est parce qu’elle est mystérieuse qu’il faut l’écouter ; c’est parce qu’elle semble obscure qu’elle est lumineuse. L’assujettissement aux Bibles, la servitude aux livres, l’idolâtrie des textes, l’obédience passive aux Védas et aux Korans, tout cela est terrestre, tout cela est artificiel, tout cela est construit pour le besoin de tel ou tel mode de civilisation, tout cela porte des ratures et des surcharges faites de main d’homme ; tout cela n’a, dans l’absolu, nulle raison d’être. Mais l’obéissance aux lueurs intimes, la confiance aux irradiations infinies, la foi à la conscience, la foi à l’intuition, c’est la chose sacrée, c’est la respiration de l’air même du sanctuaire inexprimable, c’est la communication avec Dieu : sans intermédiaire, c’est la religion. Ce que la conscience dit, elle le sait ; ce que l’intuition déclare, elle le voit ; la conscience sait en dehors de nous ; l’intuition voit en dehors de nous ; or savoir et voir, c’est la base d’enseigner et de prouver ; donc la conscience enseigne, donc l’intuition prouve. Quiconque consultera l’intuition sera bien informé. — Je le sens par intuition ; je le perçois par intuition ; — cela est supérieur aux syllogismes. Si par hasard il arrivait que, dans un cas donné, l’intuition contredît la dialectique, c’est du côté de l’intuition que je pencherais. L’intuition est une échappée de la grande certitude mystérieuse. Ce qu’elle m’enseigne, je le crois. Cela m’est montré par celui qui voit.
L’intuition parle dans nos ténèbres avec l’accent même de l’axiome.
Pourtant l’intuition peut se tromper ? Sans doute. Ah ! vous ne vous trompez pas, vous ? Qui êtes-vous ? Êtes-vous Cuvier ? Vous vous êtes trompé sur l’homme fossile. Êtes-vous Humboldt ? Vous vous êtes trompé sur les gymnotes. Êtes-vous Laplace ? Vous vous êtes trompé sur les bolides. Êtes-vous Lagrange ? Vous vous êtes trompé sur la vapeur. Ah ! c’est une litanie qui n’est pas finie et qu’on peut recommencer. Je l’ai dit déjà et j’y insiste. Vous vous appelez la science. Soit. En ce cas, vous vous appelez aussi l’erreur.
Ah ! l’intuition peut errer ! la belle nouvelle ! Tout ce qui passe par l’œil humain ou par l’esprit humain est sujet à déviation, c’est-à-dire égarement. L’âme a ses illusions d’optique comme le corps.
L’intuition infaillible ? Non. Mais elle a cela de grand que jamais elle ne perd de vue la réalité idéale. À quelque moment que vous l’interrogiez au fond de vous-même, vous la trouverez attentive à la clarté lointaine et centrale. Elle est la prunelle faite pour ce rayonnement. L’absolu est sa vision. Aussi, malheur au penseur qui n’en tient pas compte, et qui n’emploie pas à sa philosophie et à sa sagesse ce regard fixe de l’aigle intérieur sur le soleil moral !
[IV]
Revenons à ce seuil du sépulcre où nous avions aperçu l’âme et où nous nous étions arrêtés.
C’est là l’Inconnu, disions-nous. Oui, mais le souffle qui a vacillé sous notre crâne y persiste. La palpitation humaine est mêlée à ces ténèbres. Le fil humain entre dans la tombe et ne s’y casse pas ; on l’y sent flotter avec une mystérieuse ondulation d’infini. Le moi libre sur la terre sent au delà de la terre le moi responsable, et s’en inquiète. L’homme moral survit à l’homme matériel, et s’en va dans l’ultérieur sans sa chair et avec ses actions.
Ou il faut nier tout ce qui a été déduit plus haut, c’est-à-dire déclarer l’égalité de l’homme et de la bête, l’identité de l’homme et de la chose, et ce qui s’ensuit, c’est-à-dire le néant de la liberté et l’innocence du tyran, ou il faut proclamer cela, dis-je, ou il faut admettre l’âme. Et admettre l’âme, j’y insiste, c’est admettre le lien de l’homme avec l’Inconnu, la confrontation de la liberté avec la responsabilité après la mort, le face à face sépulcral du moi avec la Cause.
Oui, c’est là l’Inconnu ; mais cet Inconnu est le gouffre de la logique immense, et nous n’y devons pas jeter légèrement nos actions.
Et savez-vous quel est le crime de la peine de mort ? C’est qu’elle est une violence à cet Inconnu-là. Violer les ténèbres, quelle épouvante ! La peine de mort, c’est la voie de fait sur une âme ; c’est le rejet brusque d’une responsabilité à Dieu qui ne la réclame pas encore ; c’est le renvoi avant le rappel ; c’est la mutilation, dans une destinée humaine, du temps, arbre qui ne peut être émondé que par celui qui l’a planté ; c’est une sommation de fonctionner à heure fixe faite par la justice humaine à la justice divine, par Zéro à Tout ; c’est la myopie donnant un ordre au soleil ; c’est le lit du tombeau fait autrement qu’il ne doit l’être ; c’est le travail providentiel et sauveur du repentir et du remords arrêté dans une tête par la chute d’un couperet ; c’est Dieu interrompu dans l’homme.
Le sang ne suffit pas à l’horreur ; la preuve, c’est que, par une fatalité dont vous n’êtes pas responsable, vous en buvez et vous en mangez tous les jours, et vous appelez cela : bien dîner. La planche de l’échafaud est épouvantable, non parce qu’on y voit couler du sang, mais parce qu’on y voit ruisseler de l’âme.
[V]
S’il y a une vérité au monde, c’est celle-ci : Liberté implique responsabilité.
L’esclave est irresponsable, le soldat est irresponsable ; l’obéissance passive est une monstruosité absoute. La responsabilité commence au choix. Choisir, c’est agir ; choisir, c’est répondre. La bête ne choisit pas, ce n’est qu’un instinct ; l’homme choisit, c’est un esprit.
Suivons le raisonnement :
Liberté implique responsabilité.
Quelle responsabilité ?
Responsabilité légale ? Mais, pour la plupart des actions humaines, la responsabilité légale est illusoire. Le Code est une toile d’araignée aux grosses mouches qu’on appelle crimes et délits ; l’innombrable essaim des méchancetés, plus noires souvent que les crimes, passe entre ses mailles. Ce n’est pas même un filet à prendre les vices. On peut être un très mauvais homme, hanter les sept péchés capitaux faire le mal toute sa vie, et ne rencontrer sur sa route aucune loi. Etre pris au collet par un texte légal, c’est un incident qui n’arrive pas toujours aux pires. Ajoutez que la loi peut se tromper et se trompe, qu’il lui est arrivé, et qu’il lui arrive encore, de qualifier délit ce qui est droit. Exemple : les deux libertés organiques de l’homme, la liberté de penser et la liberté d’aimer, ont l’une et l’autre un chapitre dans le code ; le droit naturel est souvent un délinquant aux yeux du droit écrit. Comme la responsabilité doit avant tout être correcte, ne comptons donc pas sur le code, faillible d’une part, de l’autre insuffisant. Il y a mieux : on peut faire le mal, non seulement sans avoir le code pour obstacle, mais en ayant la loi pour outil. Un législateur peut être un bandit, témoin Dracon. Un juge peut être un assassin, témoin Caïphe. Et autour de Caïphe et autour de Dracon, les scélérats de la légalité pullulent, depuis Martin V qui brûle Jean Huss jusqu’à Parker qui pend John Brown. Ici c’est le code qui est complice, et c’est la loi qui devient responsable. Rayez ce mot : responsabilité légale.
Quelle est donc la responsabilité ? Car il en faut une ; sinon pas de liberté.
La responsabilité matérielle ? Qu’entendez-vous par là ? Voulez-vous dire que l’indigestion suit l’excès ? Faites-vous du juste et de l’injuste, du faux et du vrai, du bien et du mal, une question d’hygiène ? La conscience n’est-elle qu’un estomac ? Eh bien, là encore, même en rapetissant l’humanité à ce point, vous vous tromperiez. L’orgie peut être pour le père et l’indigestion pour le fils. Il y a des cas où l’indigestion s’appelle révolution. Songez à l’alcôve de Louis XV et à l’échafaud de Louis XVI. Que toute mauvaise action soit punie sur la terre, que la perversité soit nécessairement et visiblement suivie ici-bas de l’adversité, je vous arrête net, cela n’est pas. Trimalcion engraisse ; Cauchon prospère ; Borgia meurt pape et infâme ; la veuve de Scarron et de Louis XIV meurt reine et abominable. Renoncez donc à la responsabilité matérielle.
Que reste-t-il ?
La responsabilité morale.
La responsabilité morale ? Ôtez l’âme, et je vous défie de me dire ce que c’est. Le repentir, et pas de sanction ; le remords, et pas d’avenir ; mots vides de sens. Prenons le plus grand des crimes, le meurtre. Retirez l’âme, ce n’est plus un crime. Si un homme n’est qu’un organisme dévolu à cet engloutissement définitif qu’on appelle Rien, j’ai détruit cet organisme, soit, mais que parlez-vous d’assassinat ? Désorganiser de la matière, ce n’est jamais que désorganiser de la matière ; peu importe la configuration de cette matière, peu importe le mode de cette désorganisation ; égorger un homme ou manger une laitue, c’est la même chose ; quel repentir voulez-vous que j’aie ? Désagréger des molécules, c’est un fait simple. Je casse une pierre, je tue un homme. Rien en deçà, rien au delà. C’est une action dont je vois les deux bouts. Un déplacement d’atomes, une refonte de substances dans le creuset de la vie universelle, un changement de forme du néant. Je sais ce que j’ai fait, et je n’ai rien fait de plus que cela. Il n’y a là aucune ombre ; tout est clair et fini. Qu’aide à regretter ? Quel reproche voulez-vous que je m’adresse ? Le remords ne naît que de la quantité d’inconnu qu’on fait dans une action, limitée en apparence, profonde en réalité. Or le meurtre n’est profond que s’il a affaire à une âme.