Les Misérables (page 35)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Misérables (1908) · 163 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Oui, le coup frappé sur un homme sonne creux. Dans l’homme il y a l’abîme.

L’immortalité donc, voilà le résidu du raisonnement ; quelque chose qui survit pour répondre, voilà le fond du syllogisme. Mettez tous les faits dans votre cornue, et traitez-les avec le réactif que vous voudrez, le précipité, c’est le moi persistant. Ouvrez la logique, ce que vous trouvez dedans, c’est l’âme.

Et ce qui s’ensuit est admirable :

Liberté exigeant responsabilité, plus vous élargissez la liberté actuelle, plus vous agrandissez la responsabilité ultérieure. Plus vous donnez de choses à faire à la vie, plus vous laissez de choses à faire à la tombe. L’esclave est irresponsable ; à la rigueur il pourrait mourir tout entier ; la mort n’aurait rien à lui dire. Le citoyen, lui, est de toute nécessité immortel ; il faut qu’il réponde. Il a été libre, il a un compte à rendre. Ceci est l’origine divine de la liberté. Pour que l’homme soit responsable ailleurs, il faut qu’il ait été libre ici-bas. Le sépulcre n’est pas béant pour rien. L’attente du tombeau implique la liberté de l’homme. La liberté humaine n’est pas seulement un fait terrestre, c’est un fait d’ordre universel. Celui qui attente à la liberté de l’homme attente à l’autorité de Dieu. Dieu tient l’autre extrémité de cette créature à laquelle il a donné le libre arbitre pour qu’elle en use devant la terre et pour qu’elle en réponde devant lui. Être souverain de soi-même, c’est n’appartenir qu’à Dieu, qui est l’idéal vivant. Cette possession de Dieu par l’homme s’appelle liberté ; et, conclusion magnifique, la splendeur de la déclaration des droits de l’Homme, c’est qu’elle est la promulgation des droits de l’Âme.

Ô sommet ! ô arrivée de la philosophie sur les hauteurs ! ô sublime identité de la liberté et de la foi !

[VI]

La question des âmes latentes, que nous n’abordons pas ici, loin d’ébranler en quoi que ce soit ce que nous venons de dire, s’y rattache de toutes parts par son mystère même, et en est, en quelque sorte, l’arrière-plan énorme.

Cette énigme des âmes latentes, posée par une certaine philosophie depuis des milliers d’années, cette vision étrange qui a effaré Pythagore, Théophraste, Columelle, Pline, La Quintinie, Thomas d’Aquin, Malpighi, Gomésius Pereira, Dupont de Nemours, l’observateur des bêtes, Redi, le scrutateur des plantes, et jusqu’au bizarre père Bougeant et jusqu’à Leibnitz, cette présence possible d’on ne sait quelle conscience murée dans la matière et momentanément captive, pour des raisons ignorées, dans des formes inférieures, cette question redoutable crée, en dehors des habitudes de la foule, pour les intelligences délicates qui la soupçonnent ou pour les puissants esprits qui la sondent, toute une religion de devoirs singuliers et qui semblent extra-humains, mais qui tous résultent de la formule : « La quantité de droit a pour mesure la quantité de vie », et, par conséquent, confirme la loi indiquée plus haut.

Ménager la nature, épargner la chose, cela devient le geste même de la sagesse ; François d’Assise dans sa grotte a la même illumination mystérieuse que Poûmavasy dans son creux d’arbre. Qui n’a été quelquefois frappé de ce qu’on pourrait appeler le brahmanisme de la Providence ? C’est la loi du droit égal à la vie qui laisse entrevoir quelques-unes de ses applications obscures, et non proportionnées à l’homme. Et, au delà de l’humanité, si l’on suit dans les profondeurs du possible l’hypothèse qui n’est autre chose qu’une forme ailée de la logique, on conçoit, on aperçoit presque d’innombrables systèmes d’êtres ayant chacun un horizon de devoirs différent du nôtre, mais éclairé par la même formule : le droit adéquat à la vie. Ce sont d’autres êtres qui voient d’autres profondeurs, mais à la même lumière. Chaque univers exécute à sa façon la législation de l’absolu ; les applications sont locales, la loi est générale.

C’est pourquoi nous l’avons qualifiée loi des lois.

Du reste, après avoir sommairement indiqué comment cette loi n’est point troublée par la question des âmes latentes, on comprendra que nous sortions de cette pénombre, que nous abrégions cette parenthèse énigmatique pour beaucoup de lecteurs, et que nous retournions à l’humanité toute simple. La question des âmes patentes suffit déjà à elle seule à déborder l’homme ; et ce livre n’est pas" un traité de philosophie cosmique. Tenons-nous-en donc à l’âme humaine et au droit humain.

[VII]

Quiconque a médité sait que la méditation a ses effarements, et que ces effarements viennent parfois d’une cause physique, d’un phénomène externe, d’une situation donnée de la création visible.

Mais rien n’est sans signification.

À de certaines heures, le tâtonnement de la pensée devient lugubre. La nuit est une de ces heures-là ; surtout la nuit d’hiver. Il semble qu’il y ait dans le soleil couché quelque chose de la disparition de Dieu. Obtenebratus est sol, crie Isaïe. Où donc est la lumière ? Le songeur nocturne éprouve une sensation d’abandon et d’oubli, | croit sentir le vide | et regarde l’espace avec un tressaillement d’orphelin. Pas d’étoiles ; tout ce qui pouvait ressembler à de la clarté s’est effacé au zénith derrière les nuages, voiles d’Isis. Partout la noirceur. Voilà la nature aveuglée, chose sinistre !

Malheur aux intelligences faibles ! Ces crépuscules, ces brumes, ces troubles de forme et de contour sont pleins d’un frisson vague et malsain. Les branches de la forêt chuchotent lugubrement. C’est l’heure où les bêtes de la trahison s’éveillent ; la paupière du mal s’entr’ouvre ; les yeux du guet-apens flamboient. À l’obscurcissement de la matière répond on ne sait quelle anxiété morale.

Opacité vertigineuse qui inquiète le philosophe et qui égare l’ignorant. Hélas ! pourquoi donc la lumière discontinue-t-elle ? Pourquoi y a-t-il une heure qui a l’air donnée au mal ? Pourquoi la fatalité apparaît-elle en quelque sorte visible sous cette forme de l’éclipsé ? Quand on considère, contemplation morne, la figure funeste des ténèbres, il est impossible de ne pas se dire, avec un certain frémissement, qu’il y a de la caverne dans la nuit, et, qui sait ? du crime peut-être dans l’obscurité ? Il ne semble pas que cette profondeur-là donne dé bons conseils. Caïn n’était pas autre chose qu’un regardeur de ténèbres.

Il fait nuit, dit Socrate, cela est mauvais. Nox malesuada, dit Tacite.

Le hibou encourage le bandit. Le renard montre au voleur la manière de se servir de l’obscurité. Les nuées ébauchent des antres ; les vastes courbes du ciel deviennent des cercles d’enfer. L’œil s’y perd, et la conscience aussi. Il était nuit quand Néron songea : Nox erat, Nero cogitavit. Tous les effluves des ténèbres semblent des exhortations au mal. Comment empêcher, comment arrêter, comment déconcerter ces effrayants envois de l’ombre dans les âmes ?

On ne combat l’ombre que par la lumière, on ne combat la nuit que par le soleil, on ne combat le mal que par Dieu.

Orate, orate, criait Jean à Pathmos.

[VIII]]

Si l’on élague les innéités intuitives, quelle certitude y a-t-il ?

La certitude est-elle dans notre morale ?

N’approfondissons pas ce point ; les temps ne sont pas venus ; bornons-nous à ce simple mot : pour notre morale la forme suprême de la beauté est une indécence à cacher. La nudité d’un lys est pudique, la nudité d’une femme ne l’est pas. Nos préjugés le veulent ainsi. Pourtant, il est certain que la contemplation de la femme peut se faire du pied de l’autel et être un acte religieux. Platon le pense, Lycurgue aussi, Salomon aussi, Mahomet aussi.

N’importe, la création manque de pruderie. Chose triste, notre vertu redoute la beauté ; chez nous, le beau effarouche le bien. Au fond notre morale est assez mécontente de Dieu.

La certitude est-elle dans la science ?

La science, qui se croit exacte, est peccable. Il faut la vénérer, mais la contrôler. Elle marche, mais elle trébuche. Sondez la science dans ses origines, remontez, si vous voulez, jusqu’à Hippocrate de Chio, fameux par la quadrature des lunules, remontez jusqu’à Apollonius le Myndien, qui a peut-être créé la physique, partout à côté du progrès vous trouvez le faux pas ; à côté du flambeau, le nuage. La science rit du peuple qui parfois en sait plus long qu’elle.

Souvent la divination populaire devance l’observation scientifique, et, ayant de l’intuition en soi, va plus loin. Les pierres du ciel, la lune rousse, les pluies sanglantes, les grêles de crapauds, ces chimères, acceptées de la foule, bafouées des académiciens, sont maintenant des faits. Le tonnerre-boule-de-feu des bonnes femmes est la foudre globulaire de Clairaut. L’influence que le peuple attribue aux comètes sur la terre a été, au point de vue physique, constatée par Newton. La science commence presque toujours par voir trouble. Pas un docteur qui n’ait erré ; pas un voyant qui n’ait louché. Bigot de Morogues s’est trompé sur les aérolithes ; il y a soixante ans, il raillait Bayle (fait de juillet 1681, frégate L’Albemarle) ; aujourd’hui Arago raille Bigot de Morogues ; Herschell s’est trompé sur le calorique lunaire ; Melloni, Knox et Zantedescht ont prouvé que le peuple avait raison contre le savant. Arnaud de Villeneuve s’est trompé sur la circulation du sang, Stenon, Whiston et Burnet se sont trompés sur la sphéricité terrestre, Woodward s’est trompé sur le déluge, Bêcher s’est trompé sur ce qu’il appelle les trois terres, la vitrescible, la sulfureuse et la mercurielle, Van Helmont s’est trompé sur l’alkaest, Descartes s’est trompé sur la glande pinéale, Galien s’est trompé sur les quatre humeurs, Monard s’est trompé sur le cinabre que de son temps on appelait sang-dragon ; La Peyronie s’est trompé sur le corps calleux ; Duverney s’est trompé sur l’aorte, Bailly s’est trompé sur le magnétisme, Oken s’est trompé sur les bivalves, Dupuis s’est trompé sur la chronologie zodiacale, Copernic s’est trompé sur la gravitation, Newton s’est trompé sur la réfraction de la lumière, Bernoulli s’est trompé sur les planètes, Kepler s’est trompé sur les comètes, Tycho Brahé s’est trompé sur le soleil. Gruithuisen dit la lune habitée ; Maedler la déclare déserte ; l’un des deux se trompe ; lequel ?

L’erreur s’est glissée jusque dans le mètre ; le mètre est faux ; il est à refaire ; le diamètre de la terre et le méridien ont été mal mesurés. Qui a fait cette bévue ? Maupertuis. D’Aquin a nié Harvey et Monge a nié Fulton. Comment a débuté la télégraphie électrique ? Par l’éclat de rire de l’Académie des Sciences. Folie, disait l’institut. Réalité, a répondu la nature.

Donc prenons garde.

Qu’on ne se méprenne pas sur notre intention. Nous n’attaquons pas la science. Nous constatons seulement que, l’optique terrestre étant donnée, la faillibilité est partout. Cette triste ubiquité de l’erreur est la loi de l’homme.

La science toute la première connaît son ignorance.

Interpellez la chimie sur l’affinité, la physique sur la gravitation. Que vous répondront la physique et la chimie ? Rien. Elles entrevoient une loi. Elles tâchent de superposer à cette loi leurs formules. C’est tout.

La science connaît aussi ce qu’il y a en elle d’impuissance.

À côté de la nature, elle se sent tout à la fois grande et petite, grande par la volonté, petite par la force. La nature, à un certain point de vue, fait les mêmes choses qu’elle, avant elle et mieux qu’elle. Il y a dans tout ce que produit la nature un ingrédient qui suffit pour tout changer et que la science n’a pas : le fluide vital. La science fait le photographe, la nature fait l’œil ; la science fait le mélographe, la nature fait l’oreille. La science a son volcan, qui est l’usine ; la nature a son usine, qui est le volcan. Dans l’une, la vapeur soulève un piston, dans l’autre elle secoue une montagne. La science a l’étincelle, la nature a l’éclair ; le premier nuage venu contient plus de foudre que toutes les bouteilles de Leyde de tous les laboratoires de l’univers. C’est par fleuves que l’électricité ruisselle dans les veines du globe. Que sont nos chétives décharges électriques près de l’immense turbine des gaz et des fluides ? Quant à nos courants lumineux, nous avons la flamme de nos deux cônes de charbon ; la nature a l’aurore boréale. Le globe tout entier est un électro-aimant. La nature, avec ces deux leviers mystérieux, la combustion du sang et le fluide électrique, remue à toute heure et pour toutes les fonctions tous les muscles de tous les êtres vivants ; nous, au moyen de la pile, nous faisons sauter une grenouille morte ; là s’arrête notre copie de la vie. Certes, les mécaniques construites par l’industrie humaine sont merveilleuses ; mais il y a une machine d’une certaine nature qui produit une foule d’effets statiques, dynamiques, chimiques, et qui ne brûle que deux cents grammes de charbon par jour ; cette machine s’appelle l’Homme. Je voudrais voir l’homme l’inventer.

Depuis soixante-quinze ans, la science est tenue en échec par le ballon. Le problème du ballon est ceci : l’aéroscaphe résulte de deux forces, la force d’ascension et la force de direction ; or ces deux forces sont contraires et semblent s’exclure l’une l’autre. Pour que le navire aérien s’élève, il faut qu’il soit plus léger que l’air ; pour qu’il se dirige, il faut qu’il soit plus lourd que l’air. S’il est plus lourd que l’air, il reste à terre ; s’il est plus léger que l’air, il est à la discrétion du vent. Visez une cible avec une plume, la plume n’y va pas ; visez une cible avec une pierre, la pierre touche le but. Que faire donc ?

Deux choses traversent l’air et le fendent, le projectile et l’oiseau ; tous deux sont plus lourds que l’air. L’un est poussé, l’autre est vivant ; le projectile est fatal, il arrive ; l’oiseau seul se dirige. Il est libre ! Quand l’impulsion cesse, le projectile tombe ; quand la vie cesse, l’oiseau tombe.

Il existe un troisième objet qui se meut, selon un mode mixte composé en quelque sorte du projectile et de l’oiseau, sans impulsion première, mais en vertu d’une force emmagasinée qu’il porte avec lui et qu’il dépose chemin faisant, contraint de s’arrêter quand la poche aux forces est vidée ; c’est la fusée. Là, comme l’a déjà dit ailleurs l’auteur de ce livre, là peut-être est la solution du problème de la navigation aérienne. La solution serait aussi dans l’imitation de l’oiseau. L’homme a déjà fait le cheval artificiel, la machine à vapeur ; saura-t-il faire l’oiseau artificiel, l’aéroscaphe ? Mais ici l’obstacle se complique : d’abord, vous donnez du charbon à dévorer au cheval artificiel ; mais que donnerez-vous à l’oiseau artificiel ? Emporterez-vous un approvisionnement ? c’est bien lourd. Où trouverez-vous un renouvellement de forces puisé dans le milieu ambiant lui-même, analogue à la nutrition ? Ensuite, pour créer le cheval artificiel, il suffisait de savoir faire le ressort ; pour créer l’oiseau artificiel, il faudrait savoir faire le muscle. Il y a entre le ressort et le muscle l’abîme qui sépare l’engrenage mécanique du fluide vital. Le jour où l’homme aurait la recette du fluide vital, il pourrait créer plus que l’aéroscaphe, il pourrait construire scientifiquement l’homme.

Et alors une question s’ouvre : Dieu permettra-t-il jamais que l’homme crée l’homme autrement que par l’amour ? Que gagnerait la vie terrestre à ce remplacement de l’amour par la science dans les profondeurs mêmes de la genèse humaine ? La science, possédant le fluide vital, pourrait donner la vie, mais non le souffle. Il y aurait donc sous le soleil d’effrayants êtres faits à notre image par nous qui vivraient de par la science, sans âme. Seraient-ce des hommes ? Ici l’on recule.

En attendant, ce n’est pas à la science de se poser à elle-même des limites. Et puisque nous venons d’indiquer en passant l’énigme du fluide vital, disons aux savants que c’est un tort de trembler devant cette énigme et de la refuser chaque fois qu’elle se présente à l’examen. La science s’est effarouchée devant le chloroforme ; devant les phénomènes biologiques, devant l’étrange question des tables, devant Mesmer, devant Delouze, devant Puységur, devant l’extase magnétique, devant la catalepsie artificielle, devant la vision à travers l’obstacle, devant l’homœopathie, devant l’hypnotisme, la science, sous prétexte de « merveillosité » s’est soustraite au devoir scientifique, qui est de tout approfondir, de tout examiner, de tout éclairer, de tout critiquer, de tout vérifier, de tout classer ; elle a balbutié des railleries ou aventuré des négations au lieu de faire des expériences ; elle a laissé, au grand profit des charlatans, la foule en proie à des visions mêlées de réalités ; elle a chancelé, lâché pied, et, là où il fallait avancer, rétrogradé. Elle a fermé les portes, elle, la science, qui n’a d’autre fonction que de les ouvrir, et qui n’est rien, si elle n’est pas une clef.

Quel est l’ennemi de l’inventeur ? Le savant. L’inventeur sait, et le savant n’invente pas. De là la haine. Le métier de l’un se hérisse devant l’intuition de l’autre. De là, à de certains moments, la quasi-paralysie du progrès.

Quant aux académies, certes elles sont utiles ; l’institut, tout embryonnaire qu’il est encore, est peut-être la création sociale et politique la plus appropriée à l’avenir. Dès à présent les académies sont des récipients de renseignements et de bons chefs-lieux d’informations ; plus tard, quand la vraie science sera fondée, il sortira de ces rencontres d’hommes spéciaux et de ces conciles de travailleurs un rayonnements Pourtant il ne faut point s’exagérer la puissance des amalgames, et les instituts sont des amalgames. Jamais les académies, ni dans la science, ni dans l’art, ne feront la besogne du génie.

| Ici encore la question du fluide vital reparaît. |

Une académie est à un cerveau ce qu’un mécanisme est à un organisme. L’unité lui manque, le point lumineux, le regard, l’âme. Cela pousse, cela traîne, cela ne plane point. La locomotive n’est pas l’aigle.

Tout ceci peut être dit, et d’autres choses encore, sans blessure pour la science. À qui devra-t-on la vérité, si ce n’est à la science ? On lui doit plus que le respect, on lui doit le concours. Lui signaler ses erreurs, lui rectifier sa voie, c’est concourir à son but. Nous voulons la science plus grande, plus forte, plus solide, mieux trempée, plus maniable aux mains puissantes de l’invention. La science, nous l’avons dit, est une clef ; c’est la clef de l’avenir ; nous voulons cette clef proportionnée à la serrure.

Nous ne pousserons pas plus avant cette digression qui est, du reste, une digression moins qu’on ne croit.

[IX]

Il y a, je le sais, et j’en ai touché quelque chose plus haut, des démocrates, très convaincus, très vaillants, très probes, très généreux, et j’ajoute très savants, qui mettent leur démocratie à cette condition : rejeter ce qu’ils nomment « le surnaturalisme ». C’est ce que Paul Duport, je crois, appelait labourer profond.

Mais d’abord il n’y a pas de surnaturalisme.

Ce que vous nommez ainsi, nous le nommons, nous, le naturalisme. Qui donc a la science ? qui donc connaît les limites de l’Être ? qui donc a fait la trigonométrie de l’ombre ? qui donc a relevé la frontière de l’Inconnu ? qui donc a catalogué la création ? qui donc en sait plus long que ces deux plongeurs terribles, le télescope en haut, le microscope en bas, lesquels ne savent rien ? qui donc fixe le point où la nature cesse d’être, de telle sorte qu’on puisse s’écrier : ceci est sur elle. Surnaturalisme ? qui dont peut dire : la réalité commence ici et finit là ? qui donc a l’alphabet du possible ? qui donc en peut écrire l’alpha ? qui donc en peut lire l’oméga ?

Où est votre certitude ?

Vous me répondez : où est la vôtre ?

Soit. Doute des deux côtés. J’y consens ; je vous l’accorde pour un moment, quoique, pour ma part, je croie. Mais entre ces deux doutes, l’un qui encourage, l’autre qui désespère, pourquoi préférez-vous le doute désolant ? Entre l’ombre où est la chute et l’ombre où est l’ascension, pourquoi préférez-vous l’ombre où est le gouffre ? À égalité de doute, pourquoi choisir le doute noir ? Vous dites Non comme je dis Oui. Mes trois lettres se trompent peut-être comme les trois vôtres. Mais dans les vôtres, il y a le vide, la stupeur, le non-sens de la souffrance et de l’épreuve, le rire du criminel, le sarcasme de César tout-puissant, l’impunité de Tibère, l’irresponsabilité de Borgia, le désespoir des bons, l’effroi des justes, la banqueroute de Dieu, le néant ; dans les miennes, il y a les étoiles.

Mais supposons-la expliquée, la formule : ni âme ni Dieu. C’est fait. Plus de surnaturalisme. On a « labouré profond ». Qu’a gagné la démocratie ?

Matière partout ; plus de peuple, l’individu. Plus de siècle, la minute. Art, poésie, philosophie ; on a soufflé ces chandelles. Elles gâtaient la nuit. De la science, que reste-t-il ? Seulement la partie industrielle, l’applicable ; tout ce qui est science pure, abstraite, spéculative, serait poésie et chimère. On a éteint cela. Cela confine au surnaturalisme. Le beau, le vrai, le grand ; quels sont ces mots ? Il y a quelque chose d’éclipsé qu’on appelait ainsi. Les ténèbres sont là ; cherchez. Devoir, dévouement, sacrifice ; autant de non-sens. De quoi s’agit-il ? de jouir. Et de jouir vite. Car après nous, rien. C’était la philosophie du roi Louis XV ; c’est la bonne. L’ancien appareil varié des facultés humaines est tombé en désuétude ; la société n’a qu’une pierre de touche : l’utile. À quoi cela sert-il ? l’homme ne connaît plus d’autre question. L’excellence de la chimie, c’est d’aboutir à la cuisine. Écouter l’instinct, satisfaire l’appétit ; sagesse. L’idéal héroïque s’est déplacé ; c’était Léonidas, c’est Pantagruel. Tout est un ventre.

Et j’ajoute ceci : — Tout étant matière, plus de loi morale. Le tyran est comme le tigre, un innocent.

Voilà ce qu’a gagné la démocratie.

Oh ! cramponnons-nous au vrai.

Le peuple ne vit pas de négation, mais d’affirmation.

La démocratie veut croire. Croire, c’est pouvoir.

La liberté veut la responsabilité ; l’égalité veut l’azur, la fraternité humaine a pour source la paternité divine.

Il y a une sorte de proverbe populaire qui fait de Peuple et de Dieu les deux termes d’une équation.

Il n’y a pas de roi parce qu’il y a un Dieu ; toute monarchie est une usurpation de providence. Pourquoi ? Parce que tout ce qui n’est pas l’auteur est sans droit à l’autorité. De là l’inanité du Chef de Peuple et la majesté du Père de Famille.

[X]

Ces dernières lignes réclament peut-être quelque approfondissement.

La démocratie humaine est visiblement la volonté de l’auteur suprême.

Il ne crée de royauté que là où le libre arbitre n’existe point, dans les espèces inférieures ; et alors quand il veut déléguer l’autorité, voici comment il s’y prend :

Regardez cette nation. Elle en vaut la peine. Elle a une ville, la ruche, et un travail, le miel. Cette nation s’appelle les abeilles.

Cette nation est une monarchie. Elle a une reine.

La Reine est une abeille aussi, mais pas la même abeille que les autres. Elle éclôt dans une alvéole d’une forme différente. Elle est de plus grande taille ; elle a l’abdomen plus large, la tête moins grosse, le corselet plus svelte, les ailes plus courtes ; elle n’a pas les brosses du travail aux pattes et le sac à miel sous le ventre. Son aiguillon est courbe au lieu d’être droit. Les sujettes vivent à peine un an ; la reine vit quatre ans au moins, quelquefois sept ans. Les autres sont grises, elle seule est dorée. Elle ne travaille pas.

Quelle est sa fonction ?

Elle pond son peuple.

En outre, elle chante. Et quand elle chante, toute la ruche se tait.

Elle seule est harmonieuse ; elle seule est féconde. Les autres sont muettes et stériles.

Elle fait jusqu’à soixante mille œufs par an.

Elle pond dans une cellule à part l’œuf qui doit régner, et d’où sortira l’abeille souveraine, son héritière.

Elle fait des populations, non seulement pour la ruche, mais pour les migrations. C’est elle qui crée les essaims. Elle est mère de la ruche centrale et mère des colonies.

Ici, comme on le voit, l’autorité implique l’auteur ; et ce n’est pas un mot, mais un fait. La reine des abeilles, c’est la mère des abeilles.

Plus de vie donne plus de droit ; certes, l’axiome est applicable ici. Ces royautés-là sont de droit divin.

Aussi quand la reine, à qui une seule fécondation suffit pour la ponte gigantesque qui remplira toute sa vie, sort de sa mystérieuse noce en plein ciel pour ordonner le massacre des mâles devenus des bouches inutiles, je sens en elle cette chose sacrée et démesurée, l’autorité, et je ne lui conteste point son coup d’état.

Maintenant montrez-moi un homme de douze pieds de haut, suant de la lumière, ayant pour parole une musique étrange possible à lui seul, vivant cinq cents ans, et produisant son peuple, et m’ayant moi-même tiré de sa substance, et seul générateur dans un monde eunuque, cet homme surhumain, cet Auteur, je suis prêt à le saluer roi. Mais mon semblable, mais le sujet comme moi de la digestion pendant la vie et de la pourriture après la mort, mais le malade comme moi, le petit comme moi, l’ignorant comme moi, l’éphémère comme moi, celui-là mon souverain ? jamais. Fraternité, soit ; Autorité point. Mon égal n’est pas mon maître ; mon frère n’est pas mon père.

[XI]

Toute la démocratie n’étant qu’une affirmation, le scepticisme y semble peu à sa place. Mis en pratique, il mine et fait crouler le dévouement, qui est la base même du progrès. Pourtant, comme nous l’avons indiqué plus haut, la réaction naturelle et nécessaire contre les superstitions, les abrutissements et les intolérances a entraîné, parmi les plus purs révolutionnaires, un certain nombre de généreux esprits jusqu’à la négation philosophique absolue. Ils en conviennent ; quelques-uns même s’en vantent ; la démocratie excluant l’hypocrisie. Heureusement le principe démocratique a encore plus de force vivifiante que le principe matérialiste n’a de puissance desséchante ; quand on a bu aux sources vives de 89, l’empoisonnement du cœur n’est plus possible, et, presque toujours, à l’heure des occasions suprêmes, quand, dans un de ces démocrates sceptiques, l’homme qui doute se trouve aux prises avec l’homme qui agit, c’est la lumière héroïque de l’idéal qui prévaut et qui détermine l’action ; de là des conduites sublimes qui démentent l’aridité des théories, et de glorieux manques de logique.

Au commencement de 1852, j’étais à Bruxelles. Un jour, quelqu’un poussa ma porte et entra. C’était un homme jeune, au sourire franc, à l’œil sincère et vif, vêtu avec une certaine recherche élégante, montrant beaucoup de linge très blanc, ayant un gilet de velours à boutons ciselés, des gants paille, une fleur à la boutonnière, et un jonc à la main. À la question que je lui adressai, il me répondit : — Je suis prêtre.

— Ou plutôt, reprit-il, je l’ai été. Je ne le suis plus. J’ai quitté le faux pour le vrai. Aujourd’hui, monsieur, je suis ce que vous êtes, un proscrit.

Je priai ce proscrit de s’asseoir.

— Je me nomme Anatole Leray, me dit-il.

Nous causâmes. Il me raconta sa vie. On l’avait élevé de telle sorte qu’un matin, à vingt-cinq ans, il s’était trouvé prêtre. Cela l’avait réveillé. Le songe d’une longue éducation mystérieuse s’était comme dissipé pour Anatole Leray le jour où il avait vu, brusquement, en pleine jeunesse, un mur, un mur infranchissable, un mur d’ombre et de granit, la prêtrise, se dresser entre la nature et lui. Sa première messe lui avait fait l’effet de sa dernière heure. En descendant de l’autel, il s’était apparu à lui-même comme un spectre. Il était resté béant, l’œil fixé sur la terreur de la vie impossible. Il avait vingt-cinq ans ; il sentait toute la création dans ses veines ; il était, de par la volonté de la réalité, plein de la sève universelle ; et il était forcé de se déclarer que, pour lui désormais, cette fermentation des instincts n’était plus qu’un bouillonnement de fautes. Bref, il n’avait pas la vocation ; et il s’effrayait de le reconnaître si tard. Cette résistance du prêtre au sacerdoce s’accrut silencieusement en lui pendant plusieurs années ; il combattit, il se roidit, il se meurtrit le cœur à ce qu’on lui avait imposé comme devoir ; il fut sévère, fidèle et honnête envers l’autel ; enfin, après bien des souffrances, il sortit de la lutte vaincu. C’est-à-dire vainqueur. L’homme triompha du prêtre. Anatole Leray céda à la jeunesse, à la vie, à la sainte et irrésistible nature. Ce sont là les expressions même dont il se servait en expliquant le fait. Et, loyalement, aimant mieux être appelé apostat par Rome qu’hypocrite par sa conscience, il se retira de l’église. À qui sort de ce lieu sévère, une seule porte est ouverte, la démocratie. Sa pente naturelle l’y conduisait d’ailleurs. Avant d’être homme d’église, il était enfant du peuple. Anatole Leray était d’une pauvre famille paysanne de Bretagne. Il était donc rentré dans le peuple tout naturellement comme une goutte d’eau dans l’océan. Il s’y trouvait bien. Il racontait tout cela simplement, avec une sorte de naïveté éloquente et forte. Sa retombée dans le peuple l’avait mûri. Il y avait en lui un penseur politique. Il avait écrit dans plusieurs journaux. C’était un révolutionnaire tout frémissant de conviction.

De l’exposé de sa vie, il passa au récit de ses idées. Je l’écoutais.

À un certain moment, il lui vint quelque chose qui ressemblait à une explosion.

Ce qu’on va lire est une reproduction de ses idées, sans doute en d’autres termes, mais, à cela près, rigoureusement exacte ; peut-être non littérale, mais, à coup sûr, fidèle.

— Tenez, monsieur, s’écria-t-il, que tout ceci serve au moins de leçon. Désormais la démocratie doit aviser. Il faut refaire l’homme, et recommencer le peuple dans les enfants. C’est dans l’éducation qu’il faut montrer la logique de la révolution.

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