Les Misérables (page 36)
— Je suis de cet avis, lui dis-je.
Il s’anima.
— Pour moi, monsieur, l’éducation entière est dans ceci : extirper de l’esprit humain toute espèce de surnaturel.
Je reconnus le mot.
— Qu’entendez-vous par là ? lui demandai-je.
— J’entends par là que l’homme est perdu par ces fantasmagories religieuses. Les superstitions sont l’étouffement de l’avenir. Tant que les nations respireront sur la terre un fanatisme ambiant, ne comptez pas sur la raison humaine. Monsieur, ce vieil esprit humain sombre sous voiles et se noie dans les chimères sacrées et fait eau de toutes parts. Cramponnons-nous aux réalités immédiates. Deux et deux font quatre ; pas de salut hors de là. Établissons la philosophie sur le fait. Que rien ne soit admis qui ne soit humainement vérifiable. N’acceptons que le visible et le tangible. Je veux que toute ma croyance tienne dans mes dix doigts. Guerre au merveilleux ! Que le peuple ne croie à rien qu’à lui-même. Mettons dans le berceau ce qu’on y voit, le germe ; mettons dans le tombeau ce qui y est, le néant. Chassons tous ces songes d’êtres en deçà de la terre, et de vie au delà de la vie. Supprimons le ciel. Il n’y a pas de ciel. Nous sommes dans le ciel. Notre terre y roule. Le ciel, c’est ça. Raisonnons net et ferme. Mort aux rêves ! Qui ne veut pas du fruit coupe l’arbre. Ôtons tout prétexte aux religions.
— Quelles sont donc vos opinions religieuses ? lui dis-je.
Il me répondit :
— J’ai été élevé au séminaire.
— Eh bien ?
— Je suis athée.
— Si c’est une conséquence que vous prétendez tirer, observai-je, je ne saurais l’admettre. Pour avoir gardé des chèvres, on n’est pas Giotto ; un collège de jésuites n’a pas pour produit nécessaire Voltaire. — Du reste, je vous écoute. Continuez.
— Mais, reprit-il, j’ai tout dit. Se dégager des hypothèses. Sortir de la prison des chimères et en faire évader le genre humain, ce vieux captif que toutes les religions tiennent sous clef. Voilà.
— Je ne veux pas plus que vous, lui dis-je, des hypothèses qui deviennent superstitions et des chimères où l’on voudrait murer la raison humaine. Il semblerait donc que nous avons, vous et moi, la même pensée. Pourtant je ne crois pas que nous soyons d’accord. Précisez.
— Eh bien, répondit-il, suppression complète de ce que les spiritualistes appellent l’idéal. L’idéal est du surnaturalisme. Ôtons le surnaturalisme du monde, c’est-à-dire chassons Dieu ; ôtons le surnaturalisme de l’homme, c’est-à-dire chassons l’âme. Pas d’éternel et pas d’immortel. Donnons ces vérités pour fondement à l’éducation. Tout est là. J’ai fini.
— Vous avez à peine commencé, repris-je. À votre sens donc, qu’est-ce que le monde ?
— Pure matière.
— Et l’homme ?
— Pure matière.
— Distinguez-vous, lui dis-je, entre la matière et la matière ?
— Je serais insensé. La matière est égale à la matière. C’est là la grande base de l’égalité.
— Mais, répliquai-je, les organismes ?
— Les organismes ne sont que des modes. Ces modes de la substance, fatals et aveugles en eux-mêmes, engendrent ces mirages qui font une sorte d’escalier de nuages, et que vous nommez d’abord intelligence, puis conscience, puis âme, échelons de l’échelle qui monte à Dieu. Cette échelle est appliquée à l’échafaudage de toutes les religions. Il s’agit de la jeter bas. Il faut en briser tous les échelons, l’échelon Dieu, l’échelon âme, l’échelon conscience, l’échelon intelligence. Et même l’échelon organisme. À bas l’organisme s’il devient le merveilleux, c’est-à-dire si l’on prétend conclure des diversités de l’organisme une supériorité quelconque d’une forme de la matière sur l’autre ! À bas l’aristocratie des organismes ! Des modes qui s’évanouissent ne sont autre chose que les figures de Rien. Tout redevient l’atome ; l’atome indivisible et inconscient. Un atome qui serait supérieur aux autres, serait Dieu. Qui dit matière dit égalité. La matière est adéquate à elle-même.
Je le regardai fixement.
— Ainsi le moucheron qui vole, le chardon qui pousse, le caillou qui roule, sont les égaux de l’homme ?
Il eut un moment d’hésitation, puis répondit avec une loyauté qui semblait en lui plus forte que sa volonté même :
— Vous êtes dur ; mais le syllogisme est vrai.
— Monsieur, lui dis-je, les logiciens rectilignes sont rares. Vous raisonnez droit devant vous, et avec une inflexible bonne foi. Je ne dois pas en abuser. Je renonce donc à ces duretés du syllogisme extrême. Restons dans l’homme ; suivons-y vos prémisses : point d’âme, point de Dieu, point de surnaturalisme, point d’idéal ; la matière égale à elle-même. Et je vous déclare que je vais me borner à l’un des innombrables côtés de la question.
— Je vous écoute, reprit-il à son tour.
Et je lui demandai :
— Quel est, à votre sens, le but de l’homme sur la terre ?
— Le bonheur.
— Pour moi, lui dis-je, c’est le devoir. Mais ce n’est pas de ma pensée qu’il s’agit, c’est de la vôtre. — Dans la balance de l’égalité de la matière, de combien le bonheur d’un homme dépasse-t-il, en poids et en valeur, le bonheur d’un autre homme ?
— De zéro.
— Avant d’aller plus loin, me concédez-vous ceci qu’en logique, à toute action il faut une raison déterminante ?
— Cela est incontestable.
— Je reprends. Donc, si une occasion se présente où le bonheur d’un homme pourra être immolé au bonheur d’un autre homme, quelle sera, dans les plateaux où se pèseront les deux bonheurs, la quantité de pesanteur excédante qui pourra déterminer le sacrifice de l’un à l’autre ?
— Zéro.
— Donc, repartis-je, en logique, et en restant dans le fait matériel, qui est, selon vous, la seule sagesse, un homme n’a jamais aucune raison pour se sacrifier à un autre homme ?
Toute oscillation paraissait avoir cessé dans son esprit. Il me répondit avec calme :
— Aucune.
— Et par conséquent, répliquai-je, aucune pour sacrifier son bonheur au bonheur du genre humain ?
Ici Anatole Leray eut un tressaillement.
— Ah ! s’écria-t-il, s’il s’agit du genre humain, c’est différent.
— Pourquoi ? lui dis-je. Le total d’une addition de zéros, c’est zéro.
Il garda un moment le silence, puis me jeta avec quelque effort cette adhésion :
— Au fait, la vérité est la vérité. Vous êtes toujours dur ; mais votre syllogisme est juste.
Je poursuivis :
— Je ne juge pas votre principe ; je déduis seulement ce qu’il contient. Et c’est par vous que je fais faire, pas à pas, cette déduction. Vous êtes bon logicien, cela me suffit. Donc l’homme est matière ; il sort du néant, il rentre dans le néant ; il a un jour et pas de lendemain. Ce jour-là seulement est à lui ; toute sa raison, tout son bon sens, toute sa philosophie, ce doit être d’en user et de le faire durer le plus possible. L’unique morale, c’est l’hygiène. Le but de la vie, c’est le bonheur. Le but de la vie, c’est de jouir. Le but de la vie, c’est de vivre. Il y a à ceci des corollaires sans nombre ; je ne veux pas les tirer en ce moment. Je me borne à vous demander si c’est bien là votre pensée.
— C’est bien là ma pensée.
— Et à ce compte, et à votre sens, un homme jeune et bien portant qui donne sa vie pour un ou plusieurs autres hommes, ses égaux, ses semblables, ses identiques, atomes et matière comme lui, qu’est-ce que cet homme ?
— Une dupe.
Nous nous quittâmes froidement.
Anatole Leray partit de Bruxelles, passa en Angleterre, puis s’embarqua pour l’Australie. La traversée dura cinq mois. Le jour ou le paquebot arriva en vue de la terre, une tempête s’éleva. Le navire fit côte. Anatole Leray réussit à se sauver, et gagna un rocher hors des lames. Presque tout l’équipage put atterrir. Cependant, dans ce tumulte lugubre d’un naufrage où le pêle-mêle des épouvantes répond au chaos des vagues et où chacun ne pense qu’à soi, une embarcation où étaient trois femmes chavira. La mer était furieuse ; les trois femmes y disparurent. Aucun plongeur, même parmi les plus hardis matelots, n’osait se risquer. Ils en avaient tous assez de regarder le redoutable ruissellement de l’océan couler de leurs habits et s’égoutter à terre autour d’eux. Anatole Leray, médiocre nageur, se jeta dans cette écume. Il réussit, et ramena une femme sur le bord. Il se jeta une seconde fois, et en ramena une autre. Il était épuisé de fatigue et tout sanglant de s’être déchiré aux rochers. On lui cria : Assez ! assez — Comment ! dit-il, il y en a encore une. — Et il se précipita une troisième fois dans la mer.
Il ne reparut pas.
Hélas ! cette question donne le vertige. Oui, les fanatismes sont infâmes, oui, les superstitions sont difformes, oui, il y a une lèpre sur la face auguste de la vérité, oui, Innocent III, Charles IX, Borgia, Pie V, oui, l’imposture et l’abrutissement, les bûchers, le quemadero de Séville, l’inquisition de Goa, les juifs traqués, les albigeois égorgés, les maures exterminés, les protestants torturés, les estrapades, les dragonnades, Bossuet applaudissant Louvois, Torquemada à Saragosse, et Cromwell aussi à Drogneda, et Calvin aussi à Genève, les ténèbres, les ténèbres, les ténèbres ! oui, cela fait frémir. La superstition est une maladie lugubre. La guérirez-vous par la suppression pure et simple du fait religieux ? Essayez. Soit. C’est bien. Vous avez fermé ces mosquées, rasé ces pagodes, jeté bas ces wigwams. Vous avez lacéré les Talmuds, | anéanti les Gémaras, pulvérisé les Védas, brûlé les Korans |. La seule réalité palpable règne ; le mystère est chassé ; il n’y a plus rien dans la société dont on ne voie le commencement et la fin. Êtes-vous délivrés ? Est-ce fini ? non. Regardez cette mère. Elle vient de perdre son enfant. Qu’est-ce qu’elle fait donc, la malheureuse ? elle tombe à genoux. Devant vous ? devant moi ? non. Devant qui donc ? Devant l’Inconnu.
Elle prie.
Le mystère vous a ressaisis.
Ou pour mieux dire il ne vous à jamais lâchés.
Le fait religieux ce n’est pas l’église ; c’est la rose qui s’ouvre, c’est l’aube qui éclôt, c’est l’oiseau qui fait son nid. Le fait religieux, c’est la sainte nature éternelle. Placardez-moi donc votre philosophie sociale de façon qu’elle cache le soleil ! Vos problèmes économiques sont une des glorieuses préoccupations du dix-neuvième siècle, moi qui parle j’ai consacré à les approfondir, sinon à les résoudre, toutes mes forces d’atome, je sais peu de questions plus graves et plus hautes ; supposons-les résolues ; voilà le bien-être matériel universel créé, progrès magnifique. Est-ce tout ? Vous donnez du pain au corps ; mais l’âme se lève et vous dit : j’ai faim aussi, moi ! Qu’est-ce que vous lui donnez ?
Être bien vêtu, bien nourri et bien logé, vivre à bon marché et bien, payer le saumon un sou la livre grâce à l’empoisonnement des fleuves, mordre dans du pain blanc, avoir un bon feu pour se chauffer et un bon lit pour se reposer, devoir tout cela dignement à son travail, faire rayonner son aisance autour de soi, croître dans la liberté et la santé, voir sourire sa femme gracieusement parée, voir grandir ses enfants bien portants, ne jamais manquer de rien, prospérer dans ce qu’on fait et par ce qu’on fait, bien boire, bien manger, bien dormir, c’est beaucoup, certes ; mais si c’est tout, ce n’est rien.
| Allons plus loin. |
Réalisez sur cette terre tous les Édens, tous les Élysées, toutes les Atlantides, tous les triomphes de la matière, toutes les glorifications de la jouissance, tous les walhallas de la chair, tous les jardins de délices catholiques, indous et payens ; faites coucher le paradis de Mahomet dans le paradis d’Anne d’Autriche : une houri nue dans des draps de batiste. Qu’est-ce qu’il te faut à toi ? Quatre repas par jour ? les voilà. Et toi ? Autant de vin de Champagne que tu en peux boire ? tends ton verre, et bois. Des palais de marbre, des salles dorées, des parcs pleins de paons et de cygnes, des symphonies, des fêtes, des joies, qui en veut ? Quelles servantes souhaitez-vous ? Toutes les forces de la nature ? Ici ! Venez, forces. Obéissez à l’homme. La vapeur traîne ses navires, le vent pousse ses aéroscaphes, l’éclair porte ses lettres. C’est bien ; et la science est là qui lui fait une hygiène puissante, qui restaure son estomac, qui raffermit sa colonne vertébrale, et ramène sa longévité à l’état normal ; si bien, que, comme le veut la nature, la jeunesse dure soixante-dix ans, et un homme est un siècle. À merveille. Buvons et mangeons. Volupté, plaisir, extase, ivresse, félicité, santé. Concorde en outre. Paix sur la terre, et fraternité universelle. Seulement une restriction : mon moi mourra. La tombe est une porte. Le cercle de l’éternité est un zéro. Je ne retrouverai pas ces enfants qui sont mes entrailles ; je ne reverrai pas cette femme qui est ma lumière. | Allez-vous-en ! Votre éden m’épouvante. | Je frémis.
J’ai vendu mon âme à ma chair. Non. Je ne veux pas de ce marché.
Il n’y a que l’âme qui puisse satisfaire le cœur.
Ah ! vous m’offrez de la viande et du néant. Ah ! vous n’avez rien pour cette flamme qui est en moi, qui me chauffe et qui m’éclaire et qui me brûle, et qui pense et qui espère et qui aime. Eh bien ! laissez-moi tranquille. Vous me faites horreur avec votre ventre satisfait.
J’aimerais mieux du pain noir et un ciel bleu.
Ah ! prenons garde. Il y a des tombes, il y a des fosses où l’herbe pousse sur ceux que nous aimons, il y a des vieillards qui meurent et l’on ne sait pas où ils vont, il y a des enfants qui naissent et l’on ne sait pas d’où ils viennent, il y a des ondes sur la mer, il y a des souffles dans les arbres ; prenons garde ! Prenons garde, cette fleur devient fruit, ce papillon vole avec des millions de plumes sur les ailes, ce charbon et ce diamant sont la même chose, cette planète tourne, cette femme pleure, il y a de l’inconnu, vous dis-je ! Et savez-vous quel est l’autre nom de l’inconnu ? le voici : le nécessaire.
Combattons le fanatisme, démasquons l’imposture, insultons l’hypocrisie, tenons hardiment tête aux férocités des dogmes, terrassons tout ce qui louche et tout ce qui ment, écrasons l’idolâtrie ; mais respectons la prière. La prière est une résultante de l’immensité.
Je n’ai que faire de votre science, vous dit la mère en larmes, je ne mordrai pas dans votre pain, je me moque de votre bien-être, je veux mon enfant !
Et elle ira à celui qui lui rendra son âme. Et tant qu’il y aura des mères ce sera ainsi. Et tant qu’il y aura des prunelles ouvertes au jour, tant qu’il y aura des poitrines, tant qu’il y aura des bouches rêvant le baiser éternel, tant que les marmots demi-nus joueront devant les portes, tant que les amants iront le soir sous les sombres feuilles pleines de murmures, tant qu’on s’aimera, tant qu’on vivra, ce sera ainsi.
Ô impuissance humaine, et quel douloureux problème qu’on ne puisse pas supprimer ce mal sans blesser le bien ! Non, non, combattez jusqu’à votre dernier souffle, et je suis avec vous, les religions, mais respectez la religion. Aussi bien, je vous le dis, vous y perdriez votre peine. Fermez la paroisse, soit. Empêchez donc la fauvette qui chante, la mouche qui chuchote, le lion qui rugit, l’âne qui brait, le chêne qui verdit, le sel qui se minéralisé, l’eau qui coule, le vent qui passe, de dire dans les profondeurs on ne sait quelle messe formidable. Vous avez mis en pièces ce hideux bouquin où tant de choses monstrueuses étaient mêlées à quelques lueurs. Il y a là-haut au-dessus de nos têtes un grand livre bleu plein de flamboiements ; ce livre, dont le zodiaque est une phrase, déchirez-le donc.
Tout en résistant au rapprochement des choses disproportionnées, nous jetons ici en passant une remarque qui a sa portée. Le procès qu’on fait à Dieu ressemble au procès qu’on fait au peuple. Il y a la même ironie et le même parti pris. L’homme de réaction procède comme l’homme de scepticisme. L’un traite la révolution comme l’autre traite la création. Refus de voir le tout ; rapetissement de l’horizon ; négation de l’infini dans un cas, de la démocratie dans l’autre. Attaque de l’ensemble par le détail. Que signifie ceci ? Expliquez-moi ce contresens. Voilà qui me révolte. 93. Marat. Le 2 septembre. Pourquoi le sang ? Pourquoi ce mal ? etc. Puis, après l’indignation, la moquerie. Ceci est laid, ceci est grotesque, ceci est malpropre, etc. La prise semble facile, le résultat est nul. De victoire point. Ni le peuple ni Dieu ne sont atteints. L’un reste dans son droit, l’autre dans son ciel.
[XII]
Certains philosophes, quelques-uns par excès d’amour, s’obstinent au doute, et raisonnent ainsi :
— Expliquez-nous le mal, et nous croirons. Dites-nous le pourquoi du tigre, le pourquoi de l’araignée, le pourquoi de la ciguë, le pourquoi de Commode, fils de Marc-Aurèle, le pourquoi du 18 brumaire, le pourquoi de Lacenaire, le pourquoi de la guerre, le pourquoi de la nuit, le pourquoi de la vie s’alimentant de la mort ; dites-nous le pourquoi de la souffrance et de la faute ; et nous croirons. Un Dieu qui crée ou qui permet le mal est incompréhensible. Le mal est, donc Dieu n’est pas.
J’admets que Dieu créant ou permettant le mal est incompréhensible.
Maintenant, entendons-nous sur la portée de l’incompréhensible comme élément de négation.
S’il suffit qu’une chose soit incompréhensible pour ne pouvoir pas être, les négateurs ont raison.
Mais si l’incompréhensible peut exister, ils ont tort.
Examinons.
L’infini est scientifiquement démontré. Demandez à l’algèbre.
Or, qu’est-ce que l’infini ? C’est l’incompréhensible.
Donc, l’incompréhensible peut exister, puisqu’il existe.
Levez les yeux vers le ciel étoilé, vous le voyez. Prenez une mouche, vous la touchez.
Si l’incompréhensible existe, que prouve cet argument :
— Dieu est incompréhensible, donc il n’est pas — ?
Rien.
Le mal, n’étant qu’incompréhensible, ne prouve donc rien contre Dieu.
Ne point comprendre n’est pas plus une raison pour nier que pour croire.
La connaissance de Dieu n’est donnée à personne ; la notion de Dieu est donnée à tous.
Chacun a la goutte d’eau ; personne n’a l’océan.
Si je pouvais expliquer le mal, je pourrais expliquer Dieu ; si je pouvais expliquer Dieu, je serais Dieu.
Mettez un aveugle au soleil ; il ne le verra pas, mais il le sentira. Tiens, dira-t-il, j’ai chaud. C’est ainsi que nous sentons, sans le voir, l’être absolu. Il y a une chaleur de Dieu.
L’argument du mal ne saurait donc être sainement invoqué ; il fait partie de l’incompréhensible : Quand vous m’aurez expliqué l’infini, je vous expliquerai l’incompréhensible.
Prouver Dieu, oui. L’expliquer, non.
[XIII]
Qu’entendez-vous par ce mot : Dieu miséricordieux ?
Contentez-vous de ceci : l’absolu est juste. Le monde n’a qu’une loi : l’équilibre.
Que fait la lumière sur le marais ? elle extrait et enlève tout ce qui est eau pure, mêle ces limpides atomes au ciel et en fait des perles de rosée pour les fleurs. Vous représentez-vous le résidu de l’étang, la fange, la pourriture et les détritus, criant : lumière ! fais-nous grâce ! lumière clémente, prends-nous avec toi et emporte-nous dans les roses !
Eh bien, il n’y a pas deux procédés, l’un pour la lumière, l’autre pour la justice. Équité et clarté sont identiques. Ce que le soleil fait sur le marais, au moment de la mort, la justice le fait sur les hommes. Elle extrait et attire à elle tout ce qu’elle peut s’assimiler, tout ce qui est en équilibre avec elle-même, tous les moi restés justes, tout ce dont elle peut faire des gouttes de rosée céleste pour les fleurs paradisiaques. Elle pompe le pur de l’âme et laisse le reste. Le mal lui résiste par son propre poids et demeure en bas.
Quant au remords, quant au repentir, étant d’essence éthérée, ils ont en eux-mêmes une puissance d’ascension.
La rentrée d’une âme pénitente dans la lumière, ce n’est pas clémence, c’est justice. L’eau purifiée est l’égale céleste de l’eau pure. C’est donc vers votre propre cœur qu’il faut vous tourner ; regrettez le mal que vous avez fait ; tout est là. Dieu ne se mêle de vos actions que pour être juste. Quand vous vous repentez, c’est vous-même qui vous faites grâce.
[XIV]
Moribonds repoussant l’église, refus des dernières prières, ordre du testateur de porter directement son cercueil au cimetière ; ces symptômes se multiplient en ce moment. Ils ont une portée politique. Et, à un autre point de vue encore, et plus élevé, ils sont sérieux.
Il y a, à cette heure, chez quelques-unes des nations les plus civilisées, une certaine tendance aux protestations de la mort. Cet emploi du sépulcre | aux choses de la vie |veut être examiné.
Des hommes, des hommes respectés, quelquefois-des hommes illustres, se dressent au moment d’expirer, regardent austèrement les temples du haut de leur lit d’agonie, étendent la main comme le prophète contre Babylone, et interdisent l’approche de leur âme au sacerdoce stupéfait. — Pas de pagode, pas de mosquée, pas de synagogue ; pas de prêtre, pas de livre ; je veux m’en aller seul et mettez-moi dans la fosse des pauvres. — Ainsi a parlé un sombre et tendre penseur. D’autres, non moins vénérés, ont répété le même geste de réprobation et de rejet. Plus d’un meurt de la sorte. Et il est grave, en vérité, que le signe qui repousse le prêtre vienne d’une tête éclairée de la lueur étrange du tombeau.
Nous ne le contestons pas, dans les temps et dans les pays où le pharisaïsme règne, en présence de Simon et d’Anne, ces sévérités peuvent être nécessaires. En voyant Mathan venir à elle pour lui parler de Dieu, la mort abaisse chastement son voile de ténèbres. Là où commence la responsabilité vraie, la fausse prière n’a que faire, et l’agonie en fait justice. L’agonie est une voisine du mystère, et ce qu’elle entrevoit de l’éternité lui rend insupportables les faux dogmes et les faux prêtres. De là ces éloignements terribles.
Certes, plusieurs des religions actuelles n’ont que trop mérité ces protestations suprêmes. Et, quant à moi, ennemi des vendeurs du temple, non moins incliné devant Jésus le fouet à la main que devant Jésus les bras en croix, loin d’infirmer ou de blâmer ces manifestations qui sont presque des pénalités, je m’y associe. Il y a telle heure dans l’histoire où il est bon que la conscience humaine éclate et montre son visage le plus sévère ; et les morts doivent l’exemple aux vivants. Qu’au moment d’entrer dans la tombe, le mort se retourne et écarte le prêtre, cela est grand. Vade retro, Caïphas.
Mais écarter le prêtre, ce n’est pas écarter Dieu ; repousser le pharisaïsme, ce n’est pas repousser la prière. Loin de là. Ces indignations de la tombe contre les sacerdoces dégénérés sont un appel plus profond à Dieu. Le penseur ne proteste jamais contre une religion en elle-même, mais contre l’excès d’alliage humain qui la falsifie. Là où il y a trop de l’homme, il n’y a plus assez de Dieu ; ces deux lignes résument tout ce que la philosophie peut dire contre les idolâtries et les superstitions. Quant à la religion, étant l’irradiation même du fait immanent, elle demeure. Ce n’est pas elle que le mourant repousse, c’est son fantôme. Qui va contempler le visage ne veut pas regarder le masque. Qu’un romain veuille mourir sans le flamine, qu’un turc veuille mourir sans le derviche, qu’un chinois veuille mourir sans le bonze, qu’un nègre veuille mourir sans l’obi, cela ne blesse point l’éternité. Le prodigieux astre de l’infini ne vacille pas au zénith parce que, à l’instant de se coucher tout de son long à jamais, le cadavre retrouve un souffle suprême pour éteindre la chandelle de suif dont on enfumait son cercueil.
Pourtant, il ne faut point s’y méprendre, et nous y insistons, le tombeau sans le temple, c’est redoutable. Cela peut n’être pas compris. Il importe que le gros des esprits irréfléchis ne se fourvoie point, ne mette pas un contresens sous l’utile et rigide leçon donnée par quelques mourants vénérables, et ne traduise pas refus du temple par négation de l’âme, et refus du prêtre par négation de Dieu. Quelquefois la foule s’aveugle de ce qui devrait l’éclairer.
Le plus grand de tous les malheurs, ce serait tout le monde athée. Le jour où l’humanité serait matière, le peuple serait troupeau.
Donc, en attendant qu’il se fasse providentiellement, comme cela arrive à toutes les époques climatériques de la civilisation, quelque transformation divine de la formule religieuse aujourd’hui étroite et usée, il sied que la sagesse des esprits attentifs avise. Jamais les nécessités civiques n’ont été compliquées d’un danger plus sérieux. Il importe que de grands exemples, qui doivent être des enseignements, ne dévient pas, et restent ce qu’ils sont, des actes de foi. Foi plus haute, qu’il faut expliquer. C’est pourquoi, quand il arrive qu’un mourant se sépare des religions régnantes et s’en réfère directement à Dieu, il convient de suppléer aux oraisons officielles par la grande prière humaine et populaire, par la communion des âmes en présence de l’infini. Il y a des cas où le peuple peut officier pontificalement. Là où le prêtre manque, que le philosophe vienne. La tombe est le lieu de la philosophie. Le philosophe n’est autre chose que le prêtre en liberté.
Il ne faut pas se figurer que la philosophie procède par retranchement, qu’elle ne voie que la chose immédiate et humaine, qu’elle n’ait qu’un œil, l’œil terrestre, et qu’elle se crève l’œil divin. La vraie science et la vraie philosophie tiennent compte du phénomène tout entier. Il serait étrange que la prunelle de l’esprit se bornât à la terre quand la prunelle de la chair va plus loin. Quoi, je vois l’infini, et je ne l’admettrais pas ! La science, loin d’être un abat-jour, est un élargissement d’horizon. À quelle partie de mon être voudriez-vous que j’ajustasse une philosophie qui serait plus étroite que les religions ? Quoi, le philosophe, ce serait un dos tourné aux étoiles ! Quoi, le prêtre ouvrirait et le philosophe fermerait ! Quoi, le prêtre aurait une clef et le philosophe n’en aurait pas ! non, un penseur n’est pas moins pénétré de foi qu’un évêque. La science est sacrée. Il y a autant d’azur dans le philosophe que dans le prêtre. La sagesse n’aboutit pas à la suppression de l’espérance. La science retirerait à l’homme l’infini ! La philosophie serait la castration du ciel ! Non ! non ! non ! croire résulte de savoir plus encore que d’ignorer.