Les Misérables (page 37)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Misérables (1908) · 163 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Que l’enterrement donc demeure religieux. Devant la sépulture, le côté par lequel la vie est songe apparaît. Pas d’entêtement dans la sécheresse ; pas d’opiniâtreté puérile. Le mort penche.

Prenez garde.

À quoi bon rester dans les pensées de la terre quand la terre s’évanouit ? Pourquoi se cramponner à ce qui nous quitte ? Ne mettez pas le néant vivant trop près de l’escarpement du sépulcre. Nos affaires humaines ont peu de figure en un tel heu. Au moment de la fin, une ouverture inexprimable se fait. Qui que vous soyez qui êtes témoins, recueillez-vous. Soyez vraiment pensifs. Je vous dis que cela est sérieux. Ce mort doit être médité. Qu’on sente que c’est d’un esprit qu’il s’agit, et d’un esprit qui entre là d’où l’on ne sort point. C’est l’instant des questions sombres. Est-ce un esprit lumineux qui va monter et rayonner ? est-ce un esprit reptile qui va tomber ? Assistez-vous à une ascension ? Êtes-vous les spectateurs sans le savoir d’une chute désespérée ? Certes, cette ombre est formidable. Que l’attitude des consciences et le penchement des fronts soit conforme à la transfiguration mystérieuse qui s’accomplit. Une fosse ouverte, c’est l’inconnu béant. Faites silence, et qu’on puisse entendre une âme voler.

Et que ceux qui parleront parlent avec tremblement. L’immanent est là. Que leur voix fasse effort pour accompagner, et, s’il se peut, rassurer dans cette obscurité l’âme partie, et qu’ils l’exhortent, et qu’ils la recommandent. À qui ? à Lui. Qu’ils disent : va, âme ! Qu’ils s’écrient : aie pitié, Toi ! Et, à travers les frémissements du lieu solitaire, sous ces arbres de l’hiver éternel, parmi ces pierres blanches des autres morts qui écoutent peut-être, que le frissonnant appel de l’homme à Dieu entre dans le sépulcre, et qu’on prête l’oreille, et que, par moments, dans ces ténèbres, on croie entendre les profondes réponses de l’Inconnu.

Voilà ce que doivent être les funérailles.

Louez le mort s’il a été honnête et bon, honorez sa vertu civique, sa probité domestique, son dévouement patriotique, constatez, pour l’exemple des survivants, la quantité de lumière humaine que les actions de sa vie ont dégagée ; rien de mieux, et c’est nécessaire et c’est juste. Que ce ne soit pas tout pourtant. N’oubliez pas qu’un cercueil s’approche en ce moment d’une fosse, n’oubliez pas que nous sommes à l’heure où ce qui est humain se mesure à ce qui est divin. Voici la minute où l’homme s’en retourne. Ceci est la grande rencontre de l’infini. L’insondable est ouvert, précipice. Ici tout ce qui est matière s’enfonce et disparaît dans des profondeurs ignorées. Les pelletées de terre du fossoyeur tombent dans l’éternité.

Le jour où l’on descend une bière dans ce trou sinistre, tous les souvenirs de la terre conviennent, rappelez-les, pourvu que dans votre parole, à vous philosophe, on sente Dieu présent. Si vous ne mêlez pas Dieu à votre séparation solennelle d’avec les morts, la petitesse du fait terrestre sera hideuse, tout ce que vous direz sera inutile, c’est-à-dire terrible, et j’aurai une secrète épouvante d’entendre dans un instant si grave un bruit si vain. Éloge des œuvres du trépassé, théories sociales, améliorations matérielles, bien-être, chemins de fer, télégraphe électrique, libre-échange, économie politique, tout cela est bien ; mais, en vérité, le seuil de l’abîme demande autre chose.

[XV]

Sondez le problème humain dans tous les sens, vous retombez toujours sur ceci : quelque chose hors de l’homme.

Et à ce quelque chose l’homme tient. Ce n’est qu’un fil, un fil invisible, un fil impalpable, mais ce fil, il ne peut le rompre.

Que l’homme le veuille ou non, il est dans ce qui est. Il est dans l’inconnu.

La prière est un essai de dialogue avec cette ombre.

Quiconque a prié sent que cette ombre entend ; quiconque a pensé sait qu’elle répond.

[XVI]

Maintenant, pour finir, un mot au lecteur.

C’est d’une âme absorbée par cette nature de méditations et d’études et, pour ainsi dire, enfouie dans la contemplation des choses célestes, qu’est sorti le livre qu’on a sous les yeux.

Ce livre, est-ce le ciel ? Non ; c’est la terre. Est-ce l’âme ? Non ; c’est la vie. Est-ce la prière ? Non ; c’est la misère. Est-ce le sépulcre ? Non, c’est la société.

D’où vient donc qu’un tel songeur a fait un tel livre ? Dans la main qui ne touche que des rayons, que signifie le scalpel ? Une ouverture d’ailes vers l’infini ne jette-t-elle pas une ombre au moins inutile sur un amphithéâtre de dissection ? N’est-il pas étrange de commencer par la vision pour finir par l’autopsie ?

Non, ce n’est pas inutile. Non, ce n’est pas étrange.

La terre n’est bien vue que du haut du ciel. La vie n’est bien regardée que du seuil de la tombe. Il faut qu’une étude de la misère, pour remplir son devoir, aboutisse implicitement à deux choses : une sommation aux hommes, une supplication allant plus haut. Pour bien éclairer la plaie que vous voudriez guérir, ouvrez sur elle toute grande l’idée divine. Le souffle religieux, pénétrant la pitié sociale, en augmente le frisson. Le réel n’est efficacement peint qu’à la clarté de l’idéal. Un tas de fumier n’est qu’un tas de fumier ; mettez Job dessus, Dieu y descend ; et voilà que toute cette pourriture dégage de la splendeur.

Peindre le malheur, tout le malheur, c’est-à-dire le malheur double, le malheur humain qui vient de la destinée, le malheur social qui vient de l’homme ; c’est là incontestablement une tentative utile, mais pour qu’elle atteigne pleinement son but, le progrès, cette tentative implique une double foi : foi à l’avenir de l’homme sur la terre, c’est-à-dire à son amélioration comme homme ; foi à l’avenir de l’homme hors de la terre, c’est-à-dire à son amélioration comme esprit.

En d’autres termes, il faut, la misère étant matérialiste, que le livre de la misère soit spiritualiste.

Les ouvrages où l’on entend le gémissement du genre humain doivent être des actes de foi.

C’est ainsi que, désintéressé, solitaire, isolé, descendu peut-être d’une de ces situations sociales que les hommes prennent pour des sommets, proscrit, selon le langage bizarre de la terre, n’ayant plus d’autre patrie que le ciel, heureux d’y avoir laissé envoler mon espérance, contemplant la transparence sacrée du naturalisme, ébloui d’hypothèses, englouti dans le possible, confiant et par moments hagard, perdu dans l’abîme avec épouvante et joie, mais me souvenant de l’homme, homme moi-même, j’ai écrit ce livre.

J’ai tenu à expliquer cela.

De sorte que si, en pénétrant dans ce drame au fond duquel est une sorte de sombre miroir de la misère, vous lecteur, heurté de certaines duretés qui viennent de la tendresse, étonné de ce qu’il y a parfois de farouche et d’inexorable dans la compassion, vous demandez à l’auteur quel est son droit pour réviser la damnation sociale, pour réhabiliter le damné et pour relever la damnée, pour secourir le coupable à terre et menacer le coupable debout, pour opérer les maladies de l’ordre public, pour essayer l’orthopédie des difformités qu’on nomme superstitions, pour entreprendre le pansement des vices et des crimes ; quel est son droit pour glorifier la sainteté du repentir et la splendeur de la résipiscence, pour soutirer des lois humaines l’irrévocable, l’indissoluble et l’irréparable, pour clarifier la populace et en extraire le peuple, pour constater l’innocent dans le voyou, pour chercher le rayon jusque dans le cloaque, pour retrouver le Verbe jusque dans l’argot, pour sourire à tous ceux qui pleurent, pour mettre sur tous les endroits où la vérité saigne une charpie faite avec les préjugés déchirés ; si vous lui demandez quel est son droit pour s’apitoyer et pour consoler, pour donner des avertissements à ceux qui réussissent et qui jouissent, pour réprimander le succès, pour sonder la fissure sociale, pour sacrer la femme, même tombée, pour recommander les enfants aux hommes, pour sympathiser avec les malheureux et fraterniser avec les misérables, il vous répondra :

Je crois en Dieu.

NOTES DE CETTE ÉDITION

RELIQUAT des MISÉRABLES.

PRÉFACE.

diverses façons.

Tel est le titre inscrit par Victor Hugo sur un dossier. Nous détachons de ce dossier quelques fragments qu’on lira plus loin. Ils portent presque tous dans le coin de chaque feuille le mot : Préface. Mais avant de les reproduire, il est nécessaire de présenter quelques observations qui recevront ensuite tous leurs développements dans la notice historique.

Au moment où Victor Hugo conçut son roman, il en exposa le but en quelques lignes ; au fur et à mesure que l’idée se précisait d’après un plan entièrement tracé et peut-être même après l’achèvement des premiers chapitres, il ajouta dans son dossier de préfaces de nouvelles notes qui fixaient plus nettement ses intentions ; lorsque l’œuvre sera terminée, ou sur le point de l’être, le projet primitif s’étant considérablement transformé, sa pensée revêtira toujours, sous une forme concise, le caractère d’un avertissement à la société et d’un appel à la justice et à la pitié. De là des ébauches de diverses époques qui, n’ayant aucune connexité avec la grande préface philosophique datée de 1860, procèdent néanmoins de la même inspiration.

Nous ne pouvons attribuer des dates à certaines de ces notes que d’après l’écriture, le papier et le texte. Nous les diviserons de la façon suivante : 1o 1830 à 1834, époque de la conception du roman ; Victor Hugo n’en soupçonnait pas encore l’étendue, et la première partie devait contenir, comme on le verra plus tard, un chapitre très important intitulé : Manuscrit de l’évêque. 2o 1845 à 1851, le roman s’appelait les Misères. C’était l’histoire d’un misérable appelé d’abord Jean Tréjean, puis Jean Vlajean et enfin Jean Valjean. 3o 1860 à 1861, l’idée s’est agrandie et l’anecdote, accompagnée d’événements historiques, s’est élevée par la mise en scène de toutes les misères à la hauteur d’une épopée sociale. Le titre choisi depuis plusieurs années déjà sera les Misérables.

Dans la première ébauche, Victor Hugo garde une très grande réserve sur l’authenticité des personnages et des faits contenus dans le roman. Sont-ce des personnages réels ? les événements sont-ils le fruit de son imagination ? Il y a une sorte de parti pris de nous laisser dans l’incertitude. Or le premier projet peut être daté de 1830 environ ; nous avons retrouvé une note semblable comme écriture et comme papier sur l’évêque de Digne, M. de Miollis ; projet et note sont conformes aux manuscrits de Notre-Dame de Paris et de Marion de Lorme.

La notice historique montrera que Victor Hugo a été moins « impénétrable » qu’il ne le croyait ; et le soin qu’il a apporté dès l’origine, à mettre des initiales à la place des noms de ville prouve qu’il voulait respecter l’anonymat tout au moins d’un des personnages réels qu’il avait mis en scène.

Victor Hugo parle dans une autre ébauche «de l’histoire d’une de ces fourmis que la loi sociale écrase». C’est bien l’histoire de Jean Valjean. Nous la datons de 1845, époque à laquelle il commençait son roman.

En 1851, il écrivait deux lignes avec ce titre : Préface des Misères. Puis il accumulait des notes que nous ne reproduisons pas, parce qu’elles n’ont rien de caractéristique. Elles sont jointes au reliquat du manuscrit.

Enfin on peut fixer les dates de 1860 et de 1861 pour les quatre dernières ébauches. Elles offrent un intérêt particulier. À ce moment Victor Hugo avait préparé sa préface philosophique qu’il songea jusqu’à la dernière heure à réviser, à coordonner, à compléter. Mais, prévoyant qu’il serait pressé par le temps, ayant peut-être l’idée de la réserver, il prenait des notes inspirées d’ailleurs de cette préface et qui lui serviront à rédiger les douze lignes publiées en tête de son roman.

À ceux qui nous demanderaient si cette histoire est arrivée, comme on dit, nous répondrions que peu importe. Si ce livre renferme par hasard une leçon ou un conseil, si dans les faits et dans les sentiments il contient des choses qui sont, il aura rempli son but. Il aura toujours assez de réalité, s’il a quelque utilité. L’important n’est pas qu’une histoire soit véritable, mais qu’elle soit vraie.

Du reste, pour ceux des lecteurs qui, à l’exactitude rigoureuse de certains détails, lesquels touchent à des côtés inconnus et curieux de l’histoire contemporaine, croiraient pouvoir conclure que ce livre a pour base un fait véritable, l’auteur juge convenable d’ajouter ici qu’en ce qui concerne les lieux et les personnes, il s’est fait une loi du reste impénétrable, et qu’à part les personnages tout à fait historiques, les noms ou les initiales sont combinés de façon à dérouter toutes les conjectures. [1830.]

Il y a des hommes qui, à force de se haïr eux-mêmes, en arrivent à haïr les autres, et sont sévères pour tous par la seule raison qu’ils se jugent eux-mêmes sévèrement. Il y en a d’autres que le profond sentiment de leur infirmité et de leur faiblesse dispose à l’indulgence et à la commisération. L’auteur de ce livre est de ces derniers. [1834-1835.]

J’ai tâché de raconter l’histoire d’une de ces fourmis que la loi sociale écrase sans le vouloir et sans le savoir. On ne s’en doute pas et l’on va toujours.

Pour les uns ce livre sera une faute, pour les autres ce sera une bonne action. Ce n’est ni une bonne action, ni une faute ; c’est un devoir accompli. Je me suis baissé, j’ai regardé, voilà tout.

Souvent le peuple tout entier se personnifie dans ces êtres imperceptibles et l’ordre augustes sur lesquels on marche. Souvent, ce qui est fourmi dans le monde matériel est géant dans le monde moral. [1845.]

À ceux qui travaillent. À ceux qui pensent. À ceux qui souffrent. Victor Hugo.

préface des misères

Une société qui ne voudrait pas se laisser critiquer serait comme un malade qui ne voudrait pas se laisser guérir. [1851.]

préface

Si l’auteur avait réussi à faire sortir de lui ce qui était en lui et à mettre dans ce livre ce qu’il avait dans sa pensée, que serait-ce que Jean Vlajean ? Ce serait une sorte de Job du monde moderne, ayant pour fumier toute la quantité de mal contenue dans la société actuelle.

Et ce Job aurait pour ulcères l’irréparable, l’irrévocable, les flétrissures indéfinies, la damnation sociale inscrite encore à cette heure dans la loi.

| Et lui aussi aurait droit de dire : Vous qui passez par le chemin ! | [Juillet ou août 1860.]

préface.

Oui, aimer, voilà le vrai fond de penser. Cette loi est la mienne ; elle l’a été partout ; elle le sera toujours. Jamais, j’en atteste l’infini, l’infini étoilé et sacré, jamais je n’y ai manqué, et c’est à Dieu, qui connaît les consciences, qui voit l’âme et qui sait dans quel champ a poussé le chanvre dont nous ceignons nos reins, c’est à Dieu lui-même, qu’agenouillé, prosterné et me frappant la poitrine, je demande s’il m’est jamais arrivé, à moi misérable homme, à moi cendre promise aux vers, à moi atome, à moi néant, d’écrire, même irrité, même indigné, même frémissant, un livre dont l’unique et profond souffle ne fût pas un immense amour !

Montrer l’ascension d’une âme, et à cette occasion peindre dans leur réalité tragique les bas-fonds d’où elle sort, afin que les sociétés humaines se rendent compte de l’enfer qu’elles ont à leur base, et qu’elles songent enfin à faire lever une aube dans ces ténèbres ; avertir, ce qui est la façon la plus discrète de conseiller ; tel est le but de ce livre. [1860.]

Oh ! je crois. Je crois profondément. Je ne verrai jamais les mains d’un petit enfant sans chercher à les joindre vers Dieu. Je crois à l’âme ; je crois au moi libre, persistant et responsable ; je crois à l’amour, je crois à la vie ; je crois à la tombe sombre et splendide ; je crois, mon Dieu ! je crois, ma fille ! j’aime l’immensité ; j’espère, j’adhère et j’en prends à témoin le printemps, l’aurore, les berceaux, la joie des mères, les champs, le cri des troupeaux, les nuées, le bruit des fontaines, le jour, la nuit et la prodigieuse course des météores. [1861.]

préface.

Tant que l’homme se croira le droit d’introduire l’indissoluble dans ses mœurs et l’irréparable dans ses lois, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles.

Ce livre n’est pas autre chose qu’une protestation contre l’inexorable. [Fin 1861.]

Si les personnes qui liront ce livre sentent après cette lecture un arrière-goût amer, qu’elles ne s’en étonnent pas, cet arrière-goût est celui que laisse au philosophe la société actuelle.

Quelque chose de cette société, ce qu’elle a de plus triste et de plus douloureux, a été tordu et exprimé dans les Misérables ; de là la saveur amère de ce livre.

Il y a des amertumes utiles. Peut-être ce livre sera-t-il bon à quelque chose. C’est une coupe où l’auteur a mis un peu de ce qui est au fond de la société humaine au dix-neuvième siècle. Goûtez-y. Ensuite songez. [Fin 1861.]

dernier mot.

Ô vous tous qui venez de lire ce livre, est-ce que vous pouvez croire qu’il n’y a pas une autre vie ? [1862.]

Nous donnons ici un grand fragment que Victor Hugo n’a pas cru devoir introduire dans son roman. C’est le récit du mariage de Tholomyès. À vrai dire, ce personnage, séducteur de Fantine et père de Cosette, ayant disparu dès le livre IV du roman, l’aventure de son mariage n’était plus qu’une complication inutile et difficile à rattacher à l’action. Il nous a paru néanmoins curieux de montrer le parti que Victor Hugo songeait à tirer d’un personnage auquel il aurait peut-être voulu donner un rôle moins effacé dans la suite :

M. Brouable était un homme qui avait la prétention de s’y connaître.

— Je m’y connais, disait-il à toute occasion.

Il avait fait sa fortune dans les cotons. Il avait une femme et une fille.

Il demeurait rue Saint-Jacques, à Paris.

Sa sagacité fut mise à l’épreuve.

Ceci nous ramène à Tholomyès.

Tholomyès avait fait une fausse sortie. Il était, pour ainsi dire, parti par une barrière et rentré par l’autre. Quelques mois après ce qu’on pourrait appeler son évasion, on le revoyait à Paris.

« On le revoyait » n’est pas le mot exact, car Tholomyès s’était arrangé de façon à ce qu’aucun de ses anciens amis ne le rencontrât. Il était un peu rentré à Paris comme un voleur. Qu’y venait-il faire, en effet ? il venait voler un mariage.

Tholomyès, en quittant Fantine, avait jeté l’orange pressée, ce qui suffit à un homme de bon sens ; mais il avait en outre un but sérieux.

L’industrie du coton commençait à poindre à cette époque dans le quartier Saint-Jacques et dans le faubourg Saint-Marceau. Elle y avait rapidement créé deux ou trois belles fortunes. Une de ces fortunes avait paru sortable à Tholomyès. Le capital était avenant. On pouvait se souder à ce capital au moyen d’une fille unique qu’il y avait dans cette fortune.

Cette fille unique était Mademoiselle Brouable, fille du père que nous avons dit.

Tholomyès n’avait que quatre mille livres de rente. Être réduit à cela pour toute sa vie, c’était un péril grave. Il jeta son cigare, éteignit ses calembours, lâcha Fantine et boutonna son habit. En présence du danger, Tholomyès refermait son débraillé comme l’huître sa coquille. Alors, n’ayant plus rien de ce qui le faisait étinceler, silencieux et gauche par peur de faire des faux pas et de glisser dans le mauvais goût, il devenait à peu près stupide, et avait tout ce qu’il fallait pour plaire correctement.

Il réussit à ouvrir des aboutissants du côté de « la grosse fortune ».

Il se fit présenter au capital, au père et à la fille. Il saisit un joint et entra dans l’intimité de la famille Brouable. Il avait calmé l’exagération de ses pantalons et de ses gilets, Fantine était tombée derrière lui dans une chausse-trape, il avait rompu avec « les folies », sa vie passée était pour lui une inconnue, il ne mettait plus les pieds dans un café, il parlait morale, on le rencontrait à la messe, il était chauve, il fit bon effet.

— C’est un jeune homme moral, dit le père cotonnier. Je m’y connais.

L’héritière, assez laide, cherchait un prétexte à une passion romanesque. Elle s’éprit de cette idée : faire le bonheur de ce jeune homme si rangé, si réglé, si discret, si tranquille, vraiment religieux, presque austère, qui pleurait d’un œil et qui était pauvre.

Le père Brouable était un bon bourgeois complet, altier à cause de sa prospérité, vivement rallié, quoique roturier et vilain, au trône et à l’autel, impeccable et inflexible, attachant au mot « jeune homme moral » le sens imperturbablement rigide, étroit de virginité, vertueux avec quelque ahurissement. Cette espèce d’êtres superficiels est facilement trompée par les apparences ; la surface dupe la surface. D’ailleurs, avec le mot : je m’y connais, et la foi en soi-même qui en résulte, on se laisse mener loin. Tholomyès avait été câlin pour le père Brouable, et pour la mère ; car, nous l’avons dit, il y avait une mère.

Le père approuva le choix de sa fille ; la mère suivit ; il est très rare qu’une femme ne fasse pas les volontés d’un mari qui a réussi dans ses entreprises.

Tholomyès était de bonne famille ; il fut convenu qu’il s’appellerait M. de Tholomyès. Ceci leva quelques difficultés. Il alla dans sa province et dans sa famille pour les consentements et les papiers nécessaires. Le mariage fut décidé peu après sa rentrée à Paris.

Vers ce moment-là, Fantine quittait Paris, emportant Cosette.

Entre un mariage décidé et un mariage célébré il y a un intervalle. Tholomyès employa cet intervalle en exercices religieux. Il fit sa cour, gravement et chastement.

— Je te réponds que celui-là n’en fait pas de fredaines, disait le père à la fille.

Le hasard fit qu’il y avait dans ce quartier une femme ingénieuse. C’était une créature à plusieurs compartiments. Elle demeurait un peu ici et un peu là. Elle s’appelait à peu près Magnon. Dans le quartier des Halles, elle louait des mansardes qu’elle sous-louait. Dans le dixième arrondissement, rue Servandoni, c’était là son principal établissement, elle était servante chez un bonhomme riche appelé Gillenormand, et elle se nommait Nicolette. Dans le douzième, elle était veuve d’un ouvrier carrier tué par un éboulement, et avait un enfant. Ailleurs elle était voleuse. Elle exerçait particulièrement à Paris ce qu’on pourrait appeler l’industrie des enfants. Ainsi l’enfant qu’elle était censée avoir, elle ne l’avait pas, mais cela lui faisait donner « des secours ». Elle n’avait dans sa vie ni mariage, ni veuvage, ni ouvrier carrier, ni éboulement. Quelques papiers volés chez une voisine morte lui avaient servi à s’établir veuve rue de l’Arbalète. Elle connaissait les Thénardier.

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