Les Misérables (page 67)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Misérables (1908) · 163 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Tous deux meurent. Bossuet gai et héroïque. — Enjolras cherche la main de Bossuet : Pardonne-moi.

Ce plan, légèrement modifié dans le roman, se rapporte actuellement à Grantaire.

Nous trouvons encore sur une autre feuille, d’abord des variantes de noms : « Éponine, Azelma, Palmyre, Malvina ».

Puis des indications :

Ne pas oublier que Toussaint est bègue, ce qui fait qu’elle parle peu. Nicolette se moque de son bégaiement.

Mettre à Thénardier beaucoup de cheveux et sur les yeux comme une perruque de cocher anglais du high life.

Insister sur les immoralités badines et cyniques du père Gillenormand.

Dans le couvent où est la règle du silence indiquer que les conversations et commérages n’ont lieu qu’entre les dames pensionnaires et les religieuses réfugiées non soumises à la règle de saint-Benoît.

Ajouter Prouvaire, revoir toute l’insurrection et la barricade au point de vue du groupe mieux expliqué.

Intercalation de S4. Relever les jeunes gens, les honorer

non bonapartistes républicains

Ils ouvrent les yeux à Marius s’il ne les a déjà ouverts

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?

Nous ne pouvons guère suivre l’ordre du roman dans la reproduction de ces documents, car Victor Hugo inscrit sur une même feuille de papier des détails se rapportant à plusieurs livres. Nous ne pouvons davantage adopter un ordre chronologique, car sur une même feuille il y a des notes de 1848 et des notes de 1861. Il prenait dans ses dossiers les papiers qui lui tombaient sous la main, et s’il y avait encore un coin blanc, il y inscrivait quelque observation ; de là une confusion, une mêlée d’indications. Bien plus, il se sert d’une double feuille de lettre portant le timbre de la poste du 11 avril 1861 et toute couverte d’écriture pour en faire la chemise d’un dossier, et il y trace en grosses lettres ce titre : « triage à faire ».

En tête de cette même feuille on lit : Résidu important, et au-dessous :

Note importante : rechercher si Marius sait le nom de Javert (affaire du galetas), s’il le reconnaît, Javert, à la barricade. Indiquer s’il juge inutile d’intercéder pour lui.

Oui, il sait le nom. Il peut reconnaître l’homme.

On voit par cette dernière note que Victor Hugo se pose la question : rechercher si Marius sait le nom de Javert, et qu’il donne aussitôt la réponse : oui, il sait le nom. C’est qu’il avait écrit vers 1845-1848 le chapitre xiv du livre VIII de la troisième partie (l’affaire du galetas) à laquelle il fait allusion. Il ne se rappelait plus, en 1861, que Marius s’était en effet rendu rue de Pontoise au commissariat pour dénoncer le guet-apens, qu’il avait rencontré Javert qui s’était nommé, et qu’il pouvait donc le reconnaître à la barricade. En écrivant sa note, il se souvient et il mentionne le fait. Ce papier figurait évidemment dans le dossier pour la révision et cette indication devait lui éviter une recherche.

Sur la même feuille, ces notes :

Faire attention que la révol. de 1830 coïncide avec le moment même où M. (Marius) devient amoureux.

L’inspecteur Javert fait prisonnier le 6 juin sur une barricade et sur le point d’être mis à mort par ordre des chefs de l’insurrection avait été sauvé par le de l’envoyé chargé de l’exécution.

Rappeler Éponine, Mabeuf, Gavroche, Courfeyrac, Enjolras, tous les amis morts, toutes les sombres scènes de la barricade et terminer ainsi : (après que le mariage est décidé) Cosette souriait, l’ombre s’en allait du front de Marius. Il ne fallait pas moins que tout ce bonheur pour effacer toute cette misère (catastrophe).

Sur le dos de la feuille double :

Marius. Cosette. — Ô misère même du plus angélique amour ! Chacun d’eux pourtant avait son embryon d’infidélité ; elle, les œillades au lancier Ernest, lui, le baiser à Éponine.

Il y a des rapprochements intéressants à faire. On retrouve dans l’épopée rue Saint-Denis le récit de faits qui se sont produits en 1851. Victor Hugo a pu s’en inspirer pour son roman au moins pour le chapitre iv du livre douzième lorsqu’il parle de Gavroche, car ce chapitre a été écrit en 1860-1862. Il dit en parlant de ce gamin :

Il (Gavroche) allait de l’un à l’autre, réclamant :

— Un fusil ! Je veux un fusil ! Pourquoi ne me donne-t-on pas un fusil ?

— Un fusil à toi ! dit Combeferre.

— Tiens ! répliqua Gavroche, pourquoi pas ? J’en ai bien eu un en 1830 quand on s’est disputé avec Charles X !

Enjolras haussa les épaules.

— Quand il y en aura pour les hommes, on en donnera aux enfants.

Gavroche se tourna fièrement et lui répondit :

— Si tu es tué avant moi, je te prends le tien.

— Gamin ! dit Enjolras.

— Blanc-bec ! dit Gavroche.

Or, dans les notes publiées dans le Cahier complémentaire (Histoire d’un Crime), la déposition de Barbier, ouvrier corroyeur, mentionne une histoire analogue :

Un jeune homme de 17 ans, intrépide (enfant haut comme cette chaise), qui avait une calotte rouge. (Mourons ! si vous êtes tous comme moi, qu’ils nous trouvent tous là.) Quand la barricade fut escaladée, reçut plus de 150 coups de fusil, cria, courut, tomba, se releva, et mourut. — On lui avait dit vingt fois : donne ton fusil à un homme.

Il répondait : Eh ! un homme qui connaîtra le danger en aura plus peur que moi.

Ne retrouve-t-on pas dans ce court résumé le récit, datant de 1860-1862, de la mort de Gavroche d’une superbe beauté tragique ?

Un autre rapprochement peut être signalé dans cette même quatrième partie (l’épopée rue Saint-Denis), livre douzième, chapitre vii, l’Homme recruté rue des Billettes. On se rappelle que Javert, à la barricade de la rue Saint-Denis, est lié au poteau de la salle du cabaret de Corinthe comme mouchard ; les républicains l’ayant fouillé trouvent sur lui une petite carte avec cette légende d’un côté : Surveillance et vigilance, et de l’autre côté cette mention : Javert, inspecteur de police ; à la page 336 du Cahier complémentaire (Histoire d’un Crime) dans cette édition, on lit l’incident suivant rapporté à Victor Hugo par Benoît, ouvrier cordonnier et membre du comité socialiste :

4 décembre.

On avertit Benoît qu’on veut fusiller quelqu’un, disant : c’est un mouchard. Les gens des fenêtres disaient les uns oui, les autres non. — Benoît le fouille, ne trouve rien sur lui, le fait lier à la barricade au coin des rues Saint-Denis et Rambuteau, et dit : Ajournons l’exécution…

L’homme qu’on voulait fusiller, 38 ans, barbe blonde, pardessus blanc, haute taille, décoré, disait être un ancien capitaine démissionnaire de la 4e légion de la garde de Paris. On finit par trouver sa carte d’agent de police dans le fond de sa culotte. Un enfant indigné lui tire un coup de pistolet qui rate.

Ce récit date de 1851. Or Victor Hugo avait écrit son histoire sur Javert en 1845-1848. À rapprocher le coup de pistolet de l’enfant du coup de pistolet de Thénardier contre Javert et qui rate également.

Nous terminerons cet examen des notes de Victor Hugo par l’étude d’une page écrite sur les deux côtés avec cette indication au coin : « Émeute 2 » sur un côté et « Émeute 3 » et à l’encre rouge : « Comment finit l’émeute » sur l’autre côté. Il y avait évidemment une page « Émeute 1 », mais nous ne l’avons pas. Ces notes sont pressées les unes contre les autres et dans un grand désordre. Elles ont été prises au courant des souvenirs, au fur et à mesure que les faits se présentaient à l’esprit, mais sans suite et sans lien. Nous avons déchiffré ce manuscrit, puis nous nous sommes reportés à la quatrième partie des Misérables : l’Idylle rue Plumet, l’Épopée rue Saint-Denis, et nous avons retrouvé dans le roman les faits mentionnés dans ce manuscrit, même des phrases textuelles ou légèrement modifiées, ou quelque incident simplement mentionné sur cette sorte de mémento et très développé dans des chapitres. Ainsi dans le livre dixième, le 5 juin 1832, chapitre iv, les Bouillonnements d’autrefois, chapitre v, Originalité de Paris, écrits en 1845-1848, puis, dans le livre douzième, Corinthe, chapitre iv, Essai de consolation sur la veuve Hucheloup, datant de 1860-1862, puis dans le livre quatorzième, les Grandeurs du désespoir, chapitre ii, le Drapeau, deuxième acte, écrit en 1845-1848, on retrouve toute la substance de ces notes. Ce qui mérite d’attirer l’attention, c’est qu’au milieu de ces notes mêmes qui ont surtout servi pour le livre le 5 juin 1832, on lit d’autres notes qui ont pris place dans la cinquième partie, Jean Valjean. Or cette partie date tout entière de 1860-1862; et dans le livre premier, la Guerre entre quatre murs : chapitre xiii, Lueurs qui passent, chapitre xviii, le Vautour devenu proie, chapitre xxiii, Oreste à jeun et Pylade ivre, en faisant la comparaison entre les indications jetées sur cette feuille et le texte même, on peut constater que les notes ont été utilisées pour la rédaction de ces chapitres. Donc, quoique la cinquième partie ait été faite tout entière en 1860-1862, elle avait été arrêtée dans l’esprit de Victor Hugo en 1845-1848, et par conséquent le roman était, on peut le dire, bâti dans ses quatre parties et conçu dans sa cinquième à cette époque. Mais en 1860-1862 Victor Hugo révise, complète et achève son œuvre.

JOURNAL ET CARNETS.

C’est ici que la marche chronologique du roman trouve sa place. On trouvera des renseignements sur la période de 1845-1848 dans la description du manuscrit, nous les compléterons par quelques lignes extraites du Journal ; quant à la période de 1860-1862, les carnets nous fourniront des indications précises et nombreuses.

Victor Hugo appelait autrefois son « journal » ce qu’il désignait plus tard sous le nom de Carnets. Le journal a été commencé sur des feuilles détachées en 1846 et interrompu en 1848. Il signale les événements, les conversations, les faits et gestes de la vie courante ; il ne mentionne pas, comme dans les carnets, les dépenses et les indications détaillées sur la marche du travail. En ce qui concerne les Misérables, les renseignements sont rares et très sommaires dans le journal.

On lit à la date de 1847 :

1er octobre : j’ai repris Jean Tréjean. 20 octobre : j’ai repris Jean Tréjean.

En raison de ces interruptions, Victor Hugo sentait la nécessité de hâter son travail, c’était l’époque où il songeait à préciser le traité conclu antérieurement en 1832 avec ses éditeurs Gosselin et Renduel, et on lit dans son journal :

28 octobre : je ne dîne plus qu’à neuf heures afin d’allonger ma journée de travail. Je ferai ainsi pendant deux mois pour avancer Jean Tréjean. 9 février 1848 : je me suis décidé à changer Thomas en Marius. 14 février 1848 : Interrompu Jean Tréjean pour la loi des prisons.

Victor Hugo appartenait à la Chambre des pairs. Le système cellulaire venait d’être amendé, on se préoccupait d’élaborer un nouveau projet de loi sur les prisons.

En février 1848, son travail était définitivement suspendu pour cause de révolution. Et pendant plus de trois ans il laisse de côté son roman ; il se donne tout entier à la politique, il est élu à l’Assemblée constituante, il y prononce de nombreux discours ; après la dissolution de l’Assemblée constituante, il est élu à l’Assemblée législative en 1849, et il intervient encore dans les débats. Cependant, dans le courant de 1851, il revient à son roman, ainsi que l’atteste la mention suivante inscrite sur une chemise :

Cela contient le manuscrit des Misères jusqu’à ce jour 31 août 1851, je me prépare à le reprendre après 3 ans et 6 mois d’interruption pour cause de révolution.

Il paraît certain, à en juger par l’écriture du manuscrit, qu’à cette époque il écrivit plusieurs pages de son roman. Mais le coup d’État devait, dans cette même année, l’exiler.

On lira dans l’historique de Napoléon-le-Petit et de l’Histoire d’un Crime le récit de son départ pour Bruxelles et tous les détails sur son séjour en Belgique, Nous ne parlerons ici que de l’allusion qu’il fait à son roman dans une lettre du 14 décembre 1851 adressée à Mme Victor Hugo.

Après avoir indiqué à sa femme comment il avait pu quitter la France, il lui raconte la visite que le ministre belge, Charles Rogier, lui a rendue. Il n’a pas caché au ministre son intention de publier un livre sur le deux décembre à la condition toutefois que cette publication historique n’aggraverait pas le sort de ses fils qui étaient alors détenus à la Conciergerie pour délits de presse, et il interroge Mme Victor Hugo :

Dis-moi ce que tu en penses. Si un écrit de moi peut avoir quelque inconvénient pour eux, je me tairai. En ce cas-là, je me bornerai à finir ici mon livre des Misères. Qui sait ? C’était peut-être la seule chance de le finir.

Mais ceux qui connaissaient l’âme fortement trempée de Charles et de François-Victor Hugo, la vaillance et l’énergie de leur mère, savaient que leurs convenances personnelles s’inclineraient toujours devant le devoir que Victor Hugo avait à remplir envers son pays et envers son parti. Et désormais il n’est plus question de roman, de poésie, mais seulement de son Napoléon-le-Petit, de son Histoire du deux-décembre, de ses Châtiments.

Au moment où Victor Hugo publiait en brochure sa Lettre à lord Palmerston, secrétaire d’État de l’intérieur en Angleterre, le 11 février 1854, il faisait annoncer sur la couverture la quinzième édition de Napoléon-le-Petit et les Châtiments, et en même temps paraissait un avis des éditeurs énumérant les publications prochaines : le Crime du deux-décembre, les Contemplations en deux volumes, les Petites Épopées en un volume et le roman les Misérables, trois parties, six volumes. C’est à cette époque que le roman prenait son titre définitif.

Les éditeurs ajoutaient :

De ces divers ouvrages, un seul, l’Histoire du crime du 2 décembre, touche aux hommes et aux choses de la politique actuelle, les autres appartiennent à la littérature pure et à la philosophie sociale. Cette dernière observation s’applique en particulier au roman intitulé : les Misérables. Ce livre commencé en 1848, interrompu par la révolution de février pour être achevé dans l’exil, du reste absolument étranger aux faits politiques immédiats, est, dans la pensée de l’auteur, sous la forme drame et roman, une sorte d’épopée sociale de la misère.

Les éditeurs commettaient une erreur de date puisque Victor Hugo avait commencé son roman en 1845, comme le mentionne le manuscrit ; mais on découvre déjà la préoccupation de calmer à l’avance les susceptibilités du régime impérial en indiquant nettement que l’œuvre n’était pas politique, qu’elle était exclusivement sociale. C’était un moyen de détourner les foudres de la censure, et cette précaution s’imposait après la publication de Napoléon-le-Petit et des Châtiments.

Mais, malgré cette annonce, Victor Hugo ne reprenait pas son roman, c’était la poésie qui l’attirait, peut-être aussi craignait-il qu’on ne vît dans les Misérables un roman de combat, et jugeait-il plus sage de marquer un temps d’arrêt.

Vers la même époque il traçait volontiers des programmes de publications. Nous avons retrouvé cette note :

socialisme

(Progrès. — Raison.) Les Misérables. — Roman. — 6 vol.

naturalisme

(Plus que progrès. — Raison.) (Plus que raison. — Sagesse.) (La vie universelle de cette vie.)

Dieu, poëme. La Fin de Satan Homo, drame.

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Entièrement nouveau comme fond et forme dans la manière de l’auteur.

Plus : les Petites Épopées.

(Toutes les lueurs de l’Histoire sur le côté héroïque et merveilleux de l’homme.)

Plusieurs drames sous ce titre : Le Théâtre en liberté.

Plusieurs autres sous ce titre : Les Drames de l’invisible.

Un volume (poésie) sous ce titre : Chansons des rues et des bois.

Du reste naturalisme et socialisme sont mêlés dans tous ces livres. — Seulement la dominante est tantôt socialisme, tantôt naturalisme. Il y a en outre un livre de philosophie, produit d’une méditation de vingt-cinq ans et intitulé : Essai d’explication.

Victor Hugo faisait paraître, conformément à l’annonce précédente, les Contemplations, et au moment où Hetzel lui parlait de son roman des Misérables, il lui répondait par les Petites Épopées qu’il devait publier en 1859 sous le titre de la Légende des Siècles.

Cependant Victor Hugo, ayant payé son large tribut à la poésie, songe au bout de douze années à son roman inachevé. Il ne s’en était pas inquiété outre mesure ; n’avait-il pas le temps ? N’avait-il pas devant lui les longues heures que la solitude accordait au travail ? Il vivait dans son île avec sa famille et quelques amis ; il ne risquait pas d’être trop importuné par les visiteurs.

En dépit de l’espoir que nourrissent toujours les exilés d’un changement inattendu dans la politique, on ne pouvait guère prévoir un ébranlement du régime impérial. Le 15 août 1859, Napoléon III, en décrétant l’amnistie générale, fortifiait la conviction de ceux qui avaient confiance dans la solidité de l’empire, et c’était pour Victor Hugo la certitude qu’il pourrait désormais achever son roman.

En effet, au printemps de 1860, le 25 avril, il tire les Misérables de sa malle aux manuscrits. On ne reprend pas du jour au lendemain une œuvre interrompue pendant douze ans et dont la conception remonte en réalité à 1830. Des transformations ont pu s’opérer dans les idées, surtout pour un livre qui soulève tant de problèmes et qui évoque la question sociale, la question politique, la question religieuse.

De nombreux événements se sont produits. Le temps, la réflexion, la maturité ont apporté des lumières nouvelles. Et le premier soin de Victor Hugo est de relire son manuscrit tout entier et ses notes. Et c’est alors que lui vient un scrupule. Sans doute l’action du drame est nettement établie, mais la leçon morale se dégage-t-elle avec une clarté suffisante ? Le caractère de l’œuvre ressort-il avec toute sa limpidité ? Il redoute les obscurités, et alors il entreprend cette grande préface philosophique dont nous avons raconté l’histoire dans le précédent volume. Ce n’est pas tout ; à l’époque où Victor Hugo écrivait son roman, il était, comme il le disait lui-même, libéral ; devenu républicain, il se trouve conduit à modifier la nature et les sentiments de quelques-uns de ses personnages, à envisager les événements politiques sous un autre angle, à agrandir son cadre ; nous avons donné déjà plus haut les étapes successives de ce travail, nous nous bornons ici à marquer simplement l’emploi de son temps. Or cette lecture de son manuscrit qui l’amenait à dégager plus nettement la partie philosophique et morale de son œuvre, lui révélait en même temps toutes les lacunes, toutes les imperfections, toutes les omissions de sa première improvisation. Il avait non seulement toute sa dernière partie à faire, mais les quatre premières parties à compléter, à élargir ; donc, du 26 avril au 12 mai il avait relu son manuscrit ; puis du 12 mai au 30 décembre il avait écrit d’abord sa préface philosophique, puis revécu son roman tout entier. Pendant ces huit mois il n’avait pas écrit une ligne des Misérables, comme le constatent ses carnets à la date du 30 décembre :

Aujourd’hui 30 décembre 1860, je me suis remis à écrire les Misérables. Du 26 avril au 12 mai j’ai relu le manuscrit. Du 12 mai au 30 décembre j’ai passé sept mois à pénétrer de méditation et de lumière l’œuvre entière présente à mon esprit, afin qu’il y ait unité absolue entre ce que j’ai écrit il y a douze ans et ce que je vais écrire aujourd’hui. Du reste tout était solidement construit. Provisa res. Aujourd’hui je reprends (pour ne plus la quitter, j’espère) l’œuvre interrompue le 21 février 1848.

Et en effet elle était interrompue à la fin de la quatrième partie, livre quinzième la Rue de l’Homme-Armé, chapitre i, Buvard, bavard ; Victor Hugo avait écrit le 21 février 1848 le chapitre qui commençait ainsi :

« Qu’est-ce que les émotions commotions d’une ville auprès des émeutes excitations de l’âme… »

Cette seule indication prouve encore que le roman était écrit dans ses quatre premières parties. Il se remettait donc à son travail en janvier 1861. Et sur une chemise on lit cette indication portant la date du 7 janvier 1861 : « Substituer partout Jean Valjean à Jean Vlajean » ; sur un dossier de la même date cette note :

24 mars 1861. Cette copie devra être collationnée mot à mot sur le manuscrit. Mettre partout Jean Valjean.

Or cette note de 1861 a été ajoutée sur la chemise d’un dossier de 1847 portant comme titre les Misères, copie, et dans un coin, ces mots de l’écriture de la même époque :

L’épître du 4° dimanche de l’avent, l’évangile du bon pasteur, monseigneur Bienvenu.

C’est donc de cette épître que Victor Hugo s’était inspiré pour tracer la physionomie de son évêque et marquer la portée morale de son roman :

Le Seigneur est mon juge. Ne me jugez donc point avant le temps jusqu’à l’avènement du Seigneur qui produira au grand jour ce qui est caché dans les ténèbres et qui découvrira les plus secrètes pensées des cœurs. Alors chacun recevra de Dieu la louange qu’il aura méritée.

Victor Hugo complète donc, puis achève son roman au début de 1861. Et dans cette période il s’applique à développer et à mieux éclairer les traits de ses divers personnages. C’est en effet en 1861 qu’il fixe par de nouveaux détails les portraits de Mgr Bienvenu, de Gillenormand, de Marius, de Thénardier et de ses jeunes républicains. Il pousse activement son travail jusqu’au 15 mars. Puis il le suspend, ainsi qu’en témoignent ses carnets :

17 mars. J’ai interrompu les Misérables pour les apprêts de voyage.

21 mars. Acheté un sac Waterproof pour le manuscrit des Misérables.

25 mars. Départ pour Weymouth par l’Aquila à neuf heures du matin.

Victor Hugo devait, après un mois de repos, aller ensuite à Waterloo pour écrire sur place son livre sur Waterloo qui ouvre la deuxième partie Cosette.

Avec quelle émotion lui, le fils de l’ancien soldat de l’empereur, devait-il entreprendre ce pèlerinage ?

Le 7 mai, il partait pour Waterloo, et on lit dans ses carnets :

Arrivés à Mont-Saint-Jean à 11 heures, descendus à l’hôtel des Colonnes.

La fenêtre de ma chambre a vue sur le lion de Waterloo. J’ai retrouvé le tabac Esmeralda à Mont-Saint-Jean. Acheté 12 vues de Waterloo.

À une heure nous sommes allés visiter le champ de bataille par la route de Nivelles. Vu Hougomont. Acheté un morceau d’arbre du verger où est incrusté un biscayen : 2 fr.

À 5 heures moins un quart je suis monté au lion. Vent et soleil. Promenade à Braine-l’Alleud. 8 mai. Quitté Mont-St-Jean à 2 heures.

Retour à Bruxelles.

Victor Hugo reste huit jours à Bruxelles et revient le 15 mai à Mont-Saint-Jean, revoit les positions le 16, va à Braine-l’Alleud le 17, à Plancenoit le 18, à Ohain le 19, à la Hulpe le 23, à Nivelles le 24 ; il revient le 27 à Bruxelles pour assister à la première représentation d’une pièce de Charles Hugo : Je vous aime, et retourne le 28 au soir à Mont-Saint-Jean à l’hôtel des Colonnes.

Il reprend son travail le 29 mai. Lorsque son fils Charles vient le retrouver il lui montre le champ de bataille et relate cette promenade dans ses carnets :

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