Les Misérables (page 68)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Misérables (1908) · 163 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

9 juin, à 10 h. 1/2 Charles est arrivé avec M. Émile Allix. Il restera jusqu’à demain matin. M. Allix repartira ce soir.

Nous sommes allés à la ferme Mont-St-Jean, a la Haie-Sainte, à la Belle-Alliance, à Rossomme, à la maison Decoster et à Plancenoit. Vu l’église de Plancenoit. Trouvé un morceau de fer rouillé en remuant le sable du tertre où Napoléon s’est tenu, en avant de la maison Decoster, pendant la bataille.

10 juin. Charles est reparti.

11 juin. Visiteurs évités. Ordres donnés à cet effet.

12 juin. Promenade à Braine-le-Château en cabriolet. Arrivé à 7 h. 1/4. Dessiné le pilori. Vu la façade du château. Retour à Mont-St-Jean à 9 heures du soir.

17 juin. Je suis parti à trois heures pour Bruxelles. Ma femme et ma fille sont arrivées le 11.

Le 18 juin, Victor Hugo revient à Mont-Saint-Jean à 7 heures du soir et visite le soir même le champ de bataille de Waterloo.

Le 19 juin, il se remet au travail jusqu’au 30, et, dans un petit cahier rempli de notes, on trouve cette phrase : « J’ai passé deux mois à Waterloo. C’est là que j’ai fait l’autopsie de la catastrophe. J’ai été deux mois couché sur ce cadavre. »

Et on lit dans ses carnets :

30 juin. J’ai fini les Misérables sur le champ de bataille de Waterloo et dans le mois de Waterloo.

1er juillet. J’ai trouvé dans le champ de bataille de Waterloo une pierre ayant la forme d’une tête d’aigle.

4 juillet. Charles est arrivé à Mont-St-Jean avec Charles-Edmond à 9 h. 1/2 du matin. Ils ont déjeuné et dîné avec moi. Nous sommes allés ensemble à Braine-le-Château voir le pilori et le château.

Le 9 juillet, Victor Hugo part pour Bruxelles, fait une excursion à Malines et revient le 10 juillet à Mont-Saint-Jean ; le 14 juillet, il se décide à partir, les journaux publiant de longs articles sur son séjour à Waterloo lui avaient attiré de nombreux visiteurs, et il ne pouvait plus travailler.

Mais auparavant, le 13 juillet, il avait écrit une note que nous avons retrouvée. Elle est curieuse parce qu’elle donne quelques renseignements sur son travail de révision, la voici :

La première chose que j’aurai à faire en me remettant au travail sera de relire le cahier réservé. Le travail est fait jusqu’au départ de Marius de chez son grand-père (feuillet S4). Faire le chapitre des jeunes gens. Le dossier principal (n° 1) est là, mais il faudra feuilleter le dossier n° 2. Il y aura là plusieurs questions à examiner. Peindre l’intérieur de la salle réservée aux républicains (les Amis de l’A B C), dans le café des écoles. La triple causerie : littéraire, politique, les dominos. — La grande scène entre Marius et Enjolras rend Marius pensif, mais l’effet n’en est complet que plus tard. Ne pas oublier que Marius passe à un état politique vague, plutôt selon l’humanité que selon le peuple.

Tout ce passage a été rayé quand Victor Hugo a utilisé les observations qu’il avait consignées.

Cette note est suivie de cette autre :

Ensuite il me restera à faire :

— La scène de la carrière — la situation politique après 1830 — Louis-Philippe — Waterloo — et la Prière (et les modifications au couvent).

Waterloo — Thénardier chacal — ôte Pontmercy de dessous les cadavres du ravin de la route d’Ohain à Braine l’Alleud pour le dépouiller et le voler — clair de lune — (pleine) lui vole sa bourse et sa montre. Le colonel se réveille et le prend pour un sauveur. Thénardier l’emporte sur son dos dans une cabane, et après lui avoir volé sa montre et sa bourse lui vole sa reconnaissance. (Plus tard il sera dit, c’est indiqué déjà, que Pontmercy se traîne d’ambulance en ambulance, guérit et gagne la Loire où étaient les débris de l’armée.) Pour ce qui est relatif à Thénardier revoir tout ce qui le concerne.

Revoir toute la barricade au point de vue des caractères des jeunes gens mieux indiqués.

Compléter l’évêque — faire un homme à la mer.

Compléter l’égout — compléter l’écrit laissé par Javert.

Compléter l’argot (forban, philosophe. Détails sur la carte d’espion de Javert. Pigritia est un mot terrible, etc.).

Enfin terminer par la division définitive et par les titres définitifs.

En travers de cette sorte de mémento on lit ces lignes :

J’écris cette note le 13 juillet 1861 au moment de quitter Mont-Saint-Jean et d’interrompre de nouveau mon travail pour ne le reprendre qu’à Guernesey.

Ces notes exigent quelques explications, et tout d’abord il n’y a pas la moindre contradiction entre ces notes du 13 juillet et la mention des carnets portant que, le 13 juin, les Misérables étaient terminés. Il s’agissait là d’un programme de révision, et puis il fallait rattacher Waterloo au roman et mieux fixer le rôle de Thénardier sur le champ de bataille. Ce programme de révision établit assez nettement, et en grande partie, la liste des chapitres qu’il a écrits en 1861 pour compléter son roman : et là encore nous avons une preuve que ses Misérables datent bien dans leur ensemble de 1845-1848.

On remarquera qu’à la fin de sa note Victor Hugo s’enquiert de la « division définitive » et des « titres définitifs » de son œuvre. C’est en effet une question qu’il avait agitée déjà dès le début. Sur une enveloppe au nom de Victor Hugo, pair de France, 6, place Royale, il avait donné cette division :

Histoire d’un saint.

Histoire d’un homme.

Histoire d’une femme.

Histoire d’une poupée.

On reconnaît là Mgr Myriel, Jean Valjean, Fantine, Cosette.

On trouvera encore cette autre indication :

Il faudra examiner la question des divisions.

Ainsi, bonne solution peut-être, diviser l’ouvrage en parties, les parties en livres, les livres en sections.

Chaque partie aurait un titre. Chaque livre aurait un titre. Les sections n’auraient que des chiffres.

Ainsi on ferait de l’évêque un livre — avec sections chiffrées — cela est déjà indiqué.

Ainsi de la noce de Marius et de Cosette un livre. Avec sections chiffrées à partir de la nuit du 16 au 17 février. Jean Valjean serait la clôture de cette noce.

Peut-être serait-il bon d’ajouter aux chiffres des sections un sous-titre en petit romain gras. Examiner cela.

Donc, le 13 juillet 1861, Victor Hugo quittait Mont-Saint-Jean, et du 14 juillet au 3 septembre il voyageait en Belgique et en Hollande. Il rentrait à Guernesey le 3 septembre par un gros temps. À ce moment, il devait, ainsi qu’on a pu s’en convaincre par la note du 13 juillet, réviser son roman, écrire de nouveaux chapitres, et, à peine arrivé, on lui faisait des offres d’achat. Cependant il ne se remettait au travail que le 16 septembre, et il répondait par lettre aux propositions qui lui venaient de Belgique ; il signait un traité le 4 octobre. Nous en parlerons dans le volume suivant. Cet engagement ne troublait en rien la marche du travail, telle qu’il l’avait fixée. Il avait repris tout son manuscrit et l’avait relu d’abord tout entier jusqu’au 26 octobre. Il se consacra à sa première partie, Fantine, qu’il livrait à ses éditeurs le 5 décembre et, pendant l’impression, il poursuivait le travail de révision qu’il achevait le 26 mai 1862.

Nous terminons ici cette première partie de l’historique. Nous avons indiqué les origines et les sources des Misérables ; montré que les personnages n’étaient pas simplement des créations fictives, mais bien des êtres vivants, réels, avec la part de fantaisie et d’invention qu’on doit attendre d’une imagination aussi fertile et aussi prodigieuse que celle de Victor Hugo ; nous avons parcouru les diverses étapes du travail pendant les deux périodes de 1845-1848 et de 1860-1862.

Dans le volume suivant nous parlerons des négociations et des traités avec les éditeurs, de la fabrication matérielle de l’œuvre, et de la mise en vente. On verra par quelle succession d’émotions passaient l’auteur et les éditeurs, lorsque, dans le cours de la publication, ils redoutaient les représailles du gouvernement français. Ce ne sera pas un des chapitres les moins intéressants de l’histoire d’un roman épié, surveillé, guetté par la censure impériale.

En résumé, le roman des Misérables publié en dix volumes avait imposé à Victor Hugo d’abord deux ans et trois mois de travail, du 17 novembre 1845 au 21 février 1848, puis six mois de travail, de janvier au 30 juin 1861, soit en tout deux ans et neuf mois, une période de méditation vers 1830 que nous ne pouvons évaluer, et une autre période de huit mois du 25 avril au 30 décembre 1860, enfin un travail de révision d’environ neuf mois et demi du 3 septembre 1861 au 24 mai 1862. Il avait vingt-huit ans quand il concevait son œuvre, quarante-trois ans quand il commençait à l’écrire, cinquante-neuf ans quand il l’achevait. Et à ceux qui le représentaient comme ayant déjà acquis une grosse fortune il pouvait répondre ce qu’il a répondu à Octave Lacroix dans sa lettre du 30 juin 1862 :

Ma fortune, fort ébranlée et presque détruite par le coup d’État, a été un peu réparée par le livre Les Misérables.

Il avait soixante ans. C’est une des œuvres assurément auxquelles il a consacré le plus de temps durant toute sa carrière. C’est elle qui, avec Notre-Dame de Paris, en pénétrant dans tous les publics, répandit partout son nom et universalisa sa gloire.

ILLUSTRATION DES ŒUVRES

REPRODUCTIONS ET DOCUMENTS

RELIQUAT des MISÉRABLES.

Ce Reliquat s’applique aux deuxième et troisième parties contenues dans ce volume.

Pour la deuxième partie (Cosette), c’est un développement sur le couvent des dames Saint-Michel ; Victor Hugo en a utilisé plusieurs détails dans le livre sixième Le Petit-Picpus.

Pour la troisième partie (Marius), c’est la suite inédite du livre septième : Patron-Minette.

DEUXIÈME PARTIE. — COSETTE.

LE COUVENT.

Le couvent des dames Saint-Michel rue Saint-Jacques a la règle la plus sévère. La population féminine de ce couvent se divise en deux catégories : sœurs de la communauté ; sœurs repentantes. Les premières dirigent et commandent, les dernières subissent. Les premières sont vêtues de blanc. Les dernières ont un bonnet qui couvre les yeux, un voile blanc qui tombe jusqu’aux genoux, et une robe noire à taille très courte. Les sœurs repentantes, qui sont plus de cinq cents, ont été partagées en classes. Chaque classe contient environ trente recluses qui vivent absolument séparées des autres. Chaque classe a son petit jardin à part pour la promenade qui n’a lieu qu’une fois par semaine et ne dure qu’une demi-heure. Le silence absolu et perpétuel, voilà la première loi. Le travail continu, voilà la seconde. Le silence et le travail ne sont coupés que par des exercices religieux, des stations prolongées aux offices ou au sermon, et la visite de chaque semaine au confessionnal. Tous les jours à midi, après une demi-heure consacrée au recueillement, les sœurs de chaque classe se demandent pardon à haute voix des torts qu’elles peuvent avoir les unes envers les autres.

Elles font des chemises et du linge pour les prisons et les hôpitaux. On met à la tâche celles qui se montrent molles au travail.

Les visites du dehors sont sévèrement surveillées. Elles ne voient personne qu’au parloir, à travers une double grille recouverte d’un rideau et en présence d’une sœur professe. La même personne ne peut revenir plus d’une fois tous les deux mois. Les sœurs repentantes ne reçoivent aucune lettre qui n’ait été décachetée et n’en écrivent aucune qui n’ait été lue. Souvent on se contente de leur dire : Sœur une telle, on vous a écrit une lettre qu’il n’était pas convenable que vous lussiez.

Une sœur veut-elle écrire, elle demande la permission à la sœur professe qui dirige sa classe. La sœur professe la renvoie à la sœur secrétaire. Si la sœur secrétaire confirme la permission, la lettre est commencée sous ses yeux, mais au bout de deux ou trois lignes, la sœur secrétaire, qui doit souvent surveiller vingt femmes écrivant à la fois, interrompt la lettre, et dit : c’est assez aujourd’hui. Revenez demain. Le lendemain cela recommence, deux lignes encore, et ainsi de suite tous les jours, si bien qu’il faut quinze jours pour écrire une lettre de trente lignes.

Ayez votre fortune compromise, votre enfant malade, votre mère qui se meurt, vous ne fléchirez pas la sœur secrétaire. Elle se bornera à vous répondre : Obéissez, ma sœur. C’est la règle.

Les moindres infractions à la règle sont sévèrement punies. Pour avoir dit un mot dans la classe, pour s’être endormie au sermon, pour avoir souri pendant la récréation, une sœur repentante est mise à genoux pendant quinze jours au réfectoire et à la chapelle, et mange à terre dans une assiette de bois. Si elle retombe en faute, on ajoute à la punition une robe de bure grise, une hotte sur le dos et un crochet de chiffonnière qu’elle est tenue de porter à la main. Il y a des femmes de cinquante ans, qui habitent le couvent depuis vingt-cinq ans, et auxquelles ces punitions presque enfantines sont infligées.

Aucun homme ne pénètre dans le couvent, excepté M. l’archevêque de Paris et le supérieur de l’ordre qui est un prêtre. La supérieure du couvent est élue pour trois ans. Après ces trois années d’autorité absolue, elle redevient simple religieuse et se remet à obéir. Chaque classe a pour supérieure une professe qu’on appelle mère et qui appelle les autres sœur. En 1845, la supérieure de la première classe s’appelait la mère Sainte-Agnès. C’était une femme d’environ soixante-cinq ans, grande, maigre, froide, triste, dure, aux cheveux gris et aux yeux gris, ne souriant jamais.

Toute affection, toute sympathie, toute intimité est interdite aux sœurs repentantes, il leur est défendu d’être seules ou d’être deux. Quand on voit qu’elles se plaisent deux ensemble et qu’elles se cherchent, on leur ordonne de se séparer et on les entoure de cinq ou six sœurs qui ne les quittent jamais. Il faut toujours qu’elles marchent par groupes.

Il leur est défendu de pleurer. Les larmes sont punies par une ou deux heures à genoux, selon l’humeur de la sœur professe.

Il leur est également défendu de rire. Le rire c’est le diable. On les met à genoux.

Les non mariées couchent au dortoir commun. Les femmes mariées ont chacune leur cellule, meublée d’un petit lit, d’une chaise et d’un prie-Dieu. Elles se lèvent à cinq heures du matin et font quatre repas par jour, du pain sec le matin et l’après-midi, à midi le dîner, à huit heures du soir le souper. Elles font presque toujours maigre et ne mangent jamais de viande rôtie.

Le prêtre au confessionnal leur est caché par un rideau de serge noire cloué. Un jour il y avait un trou à ce rideau, on le boucha avec une écumoire. Un autre jour, dans la première classe, la mère Sainte-Agnès cria brusquement : Baissez vos voiles, mes sœurs ! C’était le jardinier qui entrait pour exécuter un ordre de la supérieure, un vieillard de soixante-dix ans tout voûté.

Toute personne qui séjourne au couvent plus d’une semaine prend l’habit de repentante.

Les prises de voile ont lieu une fois par an. Ce jour-là c’est fête. Il y a récréation. On peut même parler.

TROISIÈME PARTIE. — MARIUS.

Le Reliquat de la troisième partie est très important, quoiqu’il ne s’applique qu’à un seul livre : Patron-Minette. Ce livre, intercalé en 1862, comprenait huit divisions. Victor Hugo n’en détacha pour son roman que les deux premières qu’il scinda en quatre chapitres. Une note assigne au reste du livre une autre destination :

Provisoirement je réserve ce livre pour mon travail sur l’Âme. Je n’en extrais pour les Misérables que les chapitres i et ii.

Voilà pourquoi ce Reliquat débute par la division III.

Si l’on excepte de ce Reliquat un fragment, publié dans Choses vues, on y trouve presque un livre entier inédit. On peut se demander pourquoi Victor Hugo l’a détaché de son roman. C’est qu’il avait été entraîné au delà des limites de son cadre. Ayant donné les portraits de son trio de bandits : Claquesous, Gueulemer et Babet (Montparnasse n’existait pas encore), il avait été tout naturellement conduit à pénétrer plus avant dans les bas-fonds de la société, et à se livrer à des considérations philosophiques sur le mal social souterrain produit par deux indigences : « celle qui ne mange pas, ou la misère, celle qui ne pense pas, ou l’ignorance » ; d’où cette conséquence que le moraliste devait s’appliquer à un vaste travail d’attaque sur le mal ; et, dans un curieux passage, Victor Hugo exposait que ce mal étant dans l’ombre était derrière la matière, et que la loi du progrès consistait à imposer de plus en plus à la matière sa condition de servante. Si l’on ne pouvait supprimer la souffrance, on devait tout au moins tenter de diminuer le nombre des malheureux et arriver à la suppression de la misère par la suppression de l’ignorance, et à la suppression de l’ignorance par l’enseignement gratuit et obligatoire.

Toutes ces idées fort simples étaient ingénieusement et éloquemment développées. Mais elles avaient le caractère d’un plaidoyer en marge du roman. Victor Hugo pensa que, malgré le lien étroit entre la défense de sa thèse et ses Misérables, il risquait, par de trop longs développements, de ralentir l’action, et il se borna, pour terminer ce livre, à quelques lignes résumant sa pensée :

De la lumière. De la lumière à flots.

Éclairez la société en dessous.

III

Outre les méfaits, les vols, les partages après guet-apens, et l’exploitation crépusculaire des barrières de Paris, Babet, Claquesous et Gueulemer possédaient encore une autre industrie. Ils avaient des amantes idéales.

Cela veut être expliqué.

Ce livre est fait pour tout dire. Roman, soit ; mais histoire aussi. Au point de vue de l’histoire humaine, il serait incomplet s’il ne montrait point tout de front, et si de certains aspects de la vie profonde et funèbre y manquaient.

La traite des nègres nous émeut à bon droit, nous examinons cette plaie, et nous faisons bien. Mais sachons mettre à nu aussi un autre ulcère, plus douloureux encore peut-être : la traite des blanches.

Voici un des faits singuliers qui se rattachent à ce poignant désordre de notre civilisation, et qui le caractérisent.

Toute prison a un prisonnier qu’on appelle le dessinateur.

Il éclôt des métiers sous les verrous. Ces métiers, propres à l’intérieur des prisons, sont le marchand de coco, le marchand de foulards, l’écrivain, l’avocat, le carcaniau ou usurier, le cabanier, et l’aboyeur. Le dessinateur prend rang, parmi ces professions locales et spéciales, entre l’écrivain et l’avocat.

Pour être dessinateur, est-il besoin de savoir le dessin ? Nullement. Un bout de banc pour s’asseoir, un coin de mur pour s’adosser, un crayon de mine de plomb, un carton lié avec de la tresse, une petite hampe avec une aiguille pour pointe, un peu d’encre de Chine ou de sépia, un peu de bleu de Prusse et un peu de vermillon dans trois vieilles cuillers de hêtre fêlées, voilà le nécessaire ; savoir dessiner est le superflu. Les voleurs aiment les enluminures comme les enfants et le tatouage comme les sauvages. Le dessinateur, au moyen de ses trois cuillers, satisfait au premier de ces besoins, et, au moyen de son aiguille, au second.

On le paye avec une « gobette » de vin.

Or il arrive ceci :

Tels ou tels prisonniers manquent de tout, ou simplement veulent vivre plus à l’aise. Ils font groupe, viennent trouver le dessinateur, lui offrent leur quart ou leur gamelle, lui apportent une feuille de papier, et lui commandent un bouquet. Il doit y avoir dans le bouquet autant de fleurs qu’il y a de prisonniers dans le groupe. S’ils sont trois, il y a trois fleurs. Chaque fleur est accostée d’un numéro, ou, si on l’aime mieux, ornée d’un chiffre, qui est le chiffre d’écrou du prisonnier.

Le bouquet fait, grâce à ces insaisissables correspondances de prison à prison qu’aucune police ne peut empêcher, ils l’envoient à Saint-Lazare. Saint-Lazare est la prison des femmes, et, là où il y a des femmes, il y a de la pitié. Le bouquet circule de main en main parmi les malheureuses que la police détient administrativement à Saint-Lazare ; et, au bout de quelques jours, l’infaillible poste aux lettres secrètes fait savoir à ceux qui l’ont envoyé que Palmyre a choisi la tubéreuse, que Fanny a préféré l’azalée, et que Séraphine a adopté le géranium. Jamais ce lugubre mouchoir n’est jeté à ce sérail sans être ramassé.

À dater de ce jour, ces trois bandits ont trois servantes qui sont Palmyre, Fanny et Séraphine. Les détentions administratives sont relativement courtes. Ces femmes sortent de prison avant ces hommes. Et que font-elles ? elles les nourrissent. En style noble : providences ; en style énergique : vaches à lait.

La pitié s’est faite amour. Le cœur féminin a de ces greffes sombres. Ces femmes disent : Je suis mariée. Elles sont mariées en effet. Par qui ? par la fleur. Avec qui ? avec l’abîme. Elles sont les fiancées de l’inconnu. Fiancées enivrées et enthousiastes. Pâles Sunamites du songe et du brouillard. Quand le connu est si odieux, comment ne pas aimer l’inconnu ?

Dans ces régions nocturnes, et avec les vents de dispersion qui y soufflent, les rencontres sont presque impossibles. On se rêve. Jamais probablement cette femme ne verra cet homme. Est-il jeune ? est-il vieux ? est-il beau ? est-il laid ? Elle n’en sait rien. Elle l’ignore. Elle l’adore. Et c’est parce qu’elle ne le connaît pas qu’elle l’aime. L’idolâtrie naît du mystère.

Cette femme flottante veut un lien. Cette éperdue a besoin d’un devoir. Le gouffre, parmi son écume, lui en jette un ; elle l’accepte. Elle s’y dévoue. Ce mystérieux bandit changé en héliotrope ou en iris devient pour elle une religion. Elle l’épouse devant la nuit. Elle a pour lui mille petits soins de femme ; pauvre pour elle-même, elle est riche pour lui ; elle comble ce fumier de délicatesses. Elle lui est fidèle de toute la fidélité qu’elle peut encore avoir. La corruption dégage l’incorruptible. Jamais cette femme ne manque à cet amour. Amour immatériel, pur, éthéré, subtil comme l’haleine du printemps, solide comme l’airain.

Une fleur a fait tout cela. Quel puits que le cœur humain, et quel vertige que d’y regarder ! Voici le cloaque. À quoi songe-t-il ? au parfum. Une prostituée aime un voleur à travers un lys. Quel plongeur de la pensée humaine arrivera au fond de ceci ? qui approfondira cet immense besoin de fleurs qui naît de la boue ? Ces malheureuses ont au fond d’elles-mêmes d’étranges équilibres qui les consolent et qui les rassurent. Une rose fait contrepoids à une honte.

De là ces amours, tout saturés de chimère. Ce voleur est idolâtré par cette fille. Elle n’a pas vu son visage, elle ne sait pas son nom ; elle le rêve dans la senteur d’un jasmin ou d’un œillet. Les jardins, le soleil de mai, les oiseaux dans les nids, les blancheurs exquises, les floraisons radieuses, les caisses de daphnés et d’orangers, les pétales de velours où se pose le bourdon doré, les odeurs sacrées du renouveau, les baumes, les encens, les sources, les gazons, se mêlent désormais à ce bandit. Le divin sourire de la nature le pénètre et l’illumine.

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