Les Misérables (page 69)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Misérables (1908) · 163 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Cette aspiration désespérée au paradis perdu, ce rêve difforme du beau, n’est pas moins tenace chez l’homme. Il se tourne, lui, vers la femme ; et cette préoccupation, devenue insensée, persiste, même quand l’affreuse ombre des deux poteaux rouges se projette sur la lucarne de sa cellule. La veille de son exécution, Delaporte, le chef de la bande de Trappes, vêtu de la camisole de force, demandait, à travers le soupirail de la chambre des condamnés à mort, au forçat Cogniard qu’il voyait passer : Y avait-il, ce matin, de jolies femmes au parloir ? Le condamné Avril (quel nom !), du fond de cette même chambre, léguait toute sa fortune — cinq francs — à une détenue qu’il avait entrevue de loin dans la cour des femmes pour qu’elle s’achète un fichu à la mode.

Entre la gueuse et le gueux les songes bâtissent on ne sait quel pont des Soupirs. La fange du trottoir roucoule avec la grille du cachot. Il y a bergerade et bucolique entre la manille du cabanon et le bas blanc éclaboussé du carrefour. L’Aspasie du coin de rue aspire et respire avec le cœur l’Alcibiade du coin du bois.

Vous riez ? Vous avez tort. Cela est terrible.

IV

Le meurtrier, fleur pour la courtisane. La prostituée, Clytie de l’assassin soleil. L’œil de la damnée cherchant languissamment dans les myrtes le Satan.

Qu’est-ce que ce phénomène ? C’est le besoin d’idéal. Chose terrible, vous dis-je. Besoin sublime et effrayant. Est-ce une maladie ? est-ce un dictame ? Les deux à la fois. Ce besoin auguste est, en même temps et pour les mêmes êtres, un châtiment et une récompense ; volupté pleine d’expiation ; châtiment des fautes, récompense des douleurs. Nul ne s’y dérobe. Faim des anges ressentie par les démons. Sainte-Thérèse l’éprouve, Messaline aussi. Ce besoin de l’immatériel est le plus vivace de tous. Il faut du pain ; mais avant le pain, il faut l’idéal. On est voleur, on est fille publique ; raison de plus. Plus on boit l’ombre, plus on a soif d’aurore. Schinderhannes se fait bleuet ; Poulailler se fait violette. De là ces noces sinistrement idéales.

Et alors, qu’arrive-t-il ?

Ce que nous venons de dire.

Cloaque, mais abîme. Ici le cœur humain s’entr’ouvre à des profondeurs inouïes. Astarté devient platonique. Le prodige de la transfiguration des monstres par l’amour s’accomplit. L’enfer se dore. Le vautour se fait oiseau bleu. L’horreur aboutit à la pastorale. Vous vous croyez chez Vouglans et chez Parent-Duchâtelet ; vous êtes chez Longus. Un pas de plus, vous tombez dans Berquin. Chose étrange de rencontrer Daphnis et Chloé dans la forêt de Bondy !

Le nocturne canal Saint-Martin, où le chourineur pousse le passant d’un coup de coude en lui arrachant sa montre, traverse le Tendre et vient se jeter dans le Lignon. Poulmann réclame un nœud de ruban ; on est tenté d’offrir une houlette à Papavoine. On voit des ailes de gaze lumineuse poindre à des talons horribles à travers la paille du sabot. Toutes les fatalités combinées ont pour résultante une fleur. Le miracle des roses se fait pour Goton. Un vague hôtel de Rambouillet se superpose à la farouche silhouette de la Salpêtrière. La muraille lépreuse du mal, prise d’on ne sait quel épanouissement subit, donne un pendant à la guirlande de Julie. Les sonnets de Pétrarque, cet essaim qui rôde dans l’ombre des âmes, se hasardent à travers le crépuscule du côté de ces abjections et de ces souffrances, attirés par on ne sait quelles affinités obscures, de même qu’on voit quelquefois un vol d’abeilles bourdonner sur un tas de fumier d’où s’échappe, perceptible à elles seules et mêlé aux miasmes, quelque parfum de fleur enfouie. L’antre se fait grotte. Les gémonies sont élyséennes. Le fil chimérique des hyménées célestes flotte sous la plus noire voûte de l’Érèbe humain, et lie des cœurs désespérés à des cœurs monstrueux. Manon envoie à Cartouche, à travers l’infini, l’ineffable sourire d’Évirallina à Fingal. D’un pôle à l’autre de la misère, d’un géhenne à l’autre, du bagne au lupanar, des bouches de ténèbres échangent éperdument le baiser d’azur.

C’est la nuit. La fosse monstrueuse de Clamart s’entrouvre ; un miasme, un phosphore, une clarté, en sort. Cela brille et frissonne ; le haut et le bas flottent séparément ; cela prend forme, la tête rejoint le corps, c’est un fantôme ; le fantôme, regardé dans l’ombre par de funestes yeux égarés, monte, grandit, bleuit, plane, et s’en va au zénith ouvrir la porte du palais de soleil où les papillons errent de fleur en fleur et où les anges volent d’étoile en étoile.

Dans tous ces étranges phénomènes concordants, éclate l’inamissibilité du principe qui est tout l’homme. Le mystérieux mariage que nous venons de raconter, mariage de la servitude avec la captivité, exagère l’idéal par cela même qu’il est accablé de toutes les pesanteurs les plus hideuses de la destinée. Mixture effrayante. Rencontre de ces deux mots redoutables où toute la vie humaine est nouée : jouir et souffrir.

Hélas ! et comment ne pas laisser échapper ce cri ? pour ces infortunées, jouir, rire, chanter, plaire, aimer, cela existe, cela persiste ; mais il y a du râle dans chanter, il y a du grincement dans rire, il y a de la putréfaction dans jouir, il y a de la cendre dans plaire, il y a de la nuit dans aimer. Toutes les joies sont attachées à leur destinée avec des clous de cercueil.

Qu’est-ce que cela fait ? elles ont soif de toutes ces lugubres clartés chimériques, pleines de rêve.

Qu’est-ce que le tabac, si précieux et si cher au prisonnier ? c’est du rêve.

— Mettez-moi au cachot, disait un forçat, mais donnez-moi du tabac. En d’autres termes : plongez-moi dans une fosse, mais donnez-moi un palais.

Pressez la fille et le bandit, mêlez le Tartare à l’Averne, remuez la fatale cuve des fanges, entassez toutes les difformités de la matière ; qu’en sort-il ? l’immatériel. L’idéal est le feu grégeois du ruisseau de la rue. Il y brûle. Son resplendissement sous l’eau impure éblouit et attendrit le penseur. Nina Lassave attise et avive avec les billets doux de Fieschi cette sombre lampe de Vesta que toute femme a dans le cœur, aussi inextinguible chez la courtisane que chez la carmélite. C’est ce qui explique ce mot : vierge, décerné par la Bible aussi bien à la Vierge folle qu’à la Vierge sage.

Cela était hier, cela est aujourd’hui. Ici encore la surface a changé, le fond reste. On a un peu verni de nos jours les franches âpretés du moyen-âge. Ribaude se prononce lorette ; Toinon répond au nom d’Olympia ou d’Impéria ; Thomasse-la-Maraude s’appelle madame de Saint-Alphonse. La chenille était vraie, le papillon est faux ; voilà tout le changement. Torchon est devenu chiffon.

Régnier disait : les truies ; nous disons : les biches.

Autres modes ; mêmes mœurs.

La Vierge folle est lugubrement immuable.

Qui voit ce genre d’angoisses voit l’extrémité du malheur humain.

Ce sont là les zones noires. La nuée funeste y crève, l’amoncellement du mal s’y dissout en malheur, la morne tourmente des fatalités y souffle des bouffées de désespoir, un ruissellement continu d’épreuves et de douleurs y accable dans l’ombre des têtes échevelées ; rafales, grêles, tumultes farouches, un engouffrement de détresses roule, revient et tourbillonne ; il pleut, il pleut sans cesse, il pleut de l’horreur, il pleut du vice, il pleut du crime, il pleut de la nuit ; il faut explorer cette obscurité pourtant, et nous y entrons, et la pensée essaye dans ce sombre orage un pénible vol d’oiseau mouillé.

Il y a toujours une vague épouvante spectrale dans ces régions basses où l’enfer pénètre ; elles sont si peu dans l’ordre humain, et si disproportionnées, qu’elles créent des fantômes. Aussi une légende est-elle attachée à ce bouquet sinistre offert par Bicêtre à la Salpêtrière ou par la Force à Saint-Lazare. On la raconte le soir dans les chambrées quand la ronde des surveillants est passée.

C’était peu après l’assassinat du changeur Joseph. Un bouquet fut envoyé de la Force à une prison de femmes, Saint-Lazare ou les Madelonnettes. Il y avait dans ce bouquet un lilas blanc qu’une des prisonnières choisit.

Un ou deux mois s’écoulèrent ; cette femme sortit de prison. Elle était profondément éprise, à travers le lilas blanc, du maître inconnu qu’elle s’était donné. Elle commença envers lui son étrange fonction de sœur, de mère, d’épouse mystique, ignorant son nom, sachant seulement son chiffre d’écrou. Toutes ces misérables économies, religieusement déposées au greffe, allaient à cet homme. Afin de mieux se fiancer à lui, elle avait profité du printemps qui était venu pour cueillir dans les champs un vrai lilas blanc. Cette branche de lilas, attachée par un ruban bleu-ciel au chevet de son lit, y faisait pendant au rameau de buis bénit qui ne manque jamais à ces pauvres alcôves désolées. Le lilas sécha ainsi.

Cette femme avait, comme tout Paris, entendu parler de l’affaire du Palais-Royal et des deux italiens, Malagutti et Ratta, arrêtés pour le meurtre du changeur. Elle songeait peu à cette tragédie qui ne la regardait point, et vivait dans son lilas blanc. Ce lilas résumait tout pour elle, et elle ne pensait qu’à faire vis-à-vis de lui « son devoir ». Un jour, par un beau soleil, elle était dans sa chambre et cousait on ne sait quelle nippe pour sa triste toilette du soir. De temps en temps, elle tournait les yeux, et regardait le lilas. Dans un de ces instants-là, comme sa prunelle était fixée sur la petite grappe blanche fanée, elle entendit sonner quatre heures.

Alors elle vit une chose étrange.

Une sorte de perle rouge sortit de l’extrémité inférieure de la branche de lilas desséchée, grossit lentement, se détacha, et tomba sur le drap blanc du lit.

C’était une goutte de sang.

Ce jour-là, à cette heure-là même, on venait d’exécuter Ratta et Malagutti.

Il était évident que le lilas blanc était l’un des deux. Mais lequel ?

La malheureuse eut une commotion cérébrale où sa raison se perdit ; elle dut être enfermée à la Salpêtrière. Elle y est morte. Elle répétait sans cesse : Je suis madame Ratta-Malagutti.

Tels sont ces sombres cœurs.

La prostitution est une Isis dont nul n’a levé le dernier voile. Il y a un sphinx dans cette morne odalisque de l’affreux sultan Tout-le-Monde. Tous entr’ouvrent sa robe ; personne son énigme. C’est la Toute-Nue masquée. Spectre terrible.

Hélas ! dans tout ce que nous venons de raconter, l’homme est abominable, la femme est touchante.

Que d’infortunées précipitées !

Le gouffre est ami du songe. Tombées, nous l’avons dit, leur cœur lamentable n’a plus d’autre ressource que de rêver.

Ce qui les a perdues, c’est un autre songe, l’effrayant songe de la richesse ; cauchemar de gloire, d’azur et d’extase qui pèse sur la poitrine du pauvre ; fanfare entendue de la géhenne ; arc de triomphe des heureux resplendissant sur l’immense nuit ; prodigieuse ouverture pleine d’aurore ! Les voitures roulent, l’or ruisselle, les dentelles frissonnent. Pourquoi n’aurais-je pas cela aussi, moi ? Pensée formidable.

Cette lueur du soupirail sinistre les a éblouies, cette bouffée de la vapeur sombre les a enivrées, et elles ont été perdues, et elles ont été riches.

La richesse est une fatale clarté lointaine ; la femme y vole frénétiquement. Ce miroir prend cette alouette.

Donc, elles ont été riches. Elles ont eu, elles aussi, leur jour d’enchantement, leur minute de fête, leur éclair. Elles ont eu cette fièvre où meurt la pudeur. Elles ont vidé la coupe sonore pleine de néant. Elles ont bu la folie de l’oubli. Quel bercement ! quelle tentation ! ne rien faire et tout avoir, hélas ! et aussi ne rien avoir ! pas même soi ! Être une chair esclave ! être de la beauté en vente ! de femme, tomber chose ! Elles ont rêvé, et elles ont eu, — ce qui est la même chose, car toute possession est rêve, — les hôtels, les carrosses, les valets en livrée, les soupers éclatants de rires, la Maison d’Or, la soie, le velours, les diamants, les perles, la vie effarée de volupté, toutes les joies. Oh ! combien vaut mieux l’innocence des pauvres petites pieds nus au bord de la mer qui entendent le soir sonner le grelot fêlé des chèvres dans les falaises !

Sous ces joies qu’elles ont savourées, rapides perfidies, il y avait un lendemain funeste. Le mot amour signifiait haine. L’invisible double le visible, et il est lugubre. Ceux-là mêmes qui partageaient leurs ivresses, ceux-là mêmes à qui elles donnaient tout, recevaient tout, et n’acceptaient rien. Elles jetaient racine dans de la cendre. Elles étaient désertées en même temps qu’embrassées. L’abandon ricanait derrière le masque du baiser.

Maintenant, que voulez-vous qu’elles fassent ? Il faut bien qu’elles continuent d’aimer.

Oh ! si elles pouvaient, les malheureuses, si elles pouvaient s’ôter le cœur, s’ôter le rêve, s’endurcir d’un endurcissement incurable, se glacer à jamais, s’arracher les entrailles, et, puisqu’elles sont l’ordure, devenir le monstre ! si elles pouvaient ne plus songer ! si elles pouvaient ignorer la fleur, effacer l’astre, boucher le haut du puits, fermer le ciel ! elles ne souffriraient plus du moins. Mais non. Elles ont droit au mariage, elles ont droit au cœur, elles ont droit à la torture, elles ont droit à l’idéal. Aucun refroidissement n’étouffe l’incendie intérieur. Si glacées qu’elles soient, elles brûlent. Nous l’avons dit, ceci est à la fois leur misère et leur couronne. Cette sublimité se combine avec leur abjection pour l’accabler et pour la relever. Qu’elles le veuillent ou non, l’inextinguible ne s’éteint pas. La chimère est indomptable. Rien n’est plus invincible que le rêve, et le rêve, c’est presque tout l’homme. La nature n’admet pas d’être insolvable. Il faut contempler, il faut aspirer, il faut aimer. Au besoin le marbre donnera l’exemple. La statue devient plutôt femme que la femme ne devient statue.

Le cloaque est sanctuaire malgré lui. Cette conscience est malsaine ; il y a de l’air vicié dedans, le phénomène irrésistible ne s’en accomplit pas moins ; toutes les saintes générosités s’épanouissent livides dans cette cave. Le désespoir sécrète de la pitié, les cynismes sont refoulés par l’extase, les magnificences de la bonté éclatent sous l’infamie ; cette créature orpheline se sent épouse, sœur, mère ; et cette fraternité qui n’a pas de famille, et cette maternité qui n’a pas d’enfant, et cette adoration qui n’a pas d’autel, elle la jette aux ténèbres. Quelqu’un l’épouse. Qui ? celui qui est dans l’ombre. L’autre souffrant. Elle voit à son doigt un anneau fait de l’or mystérieux des songes. Et elle sanglote. Des torrents de larmes se font jour. Sombres délices.

Et en même temps, répétons-le, tortures inouïes. Elle n’est pas à celui à qui elle s’est donnée. Tout le monde la reprend. La brutale main publique tient la misérable et ne la lâche plus. Elle voudrait fuir, fuir où ? fuir qui ? Vous, nous, elle-même, lui qu’elle aime surtout, le funèbre homme idéal ; elle ne peut.

Ainsi, et ce sont là les accablements extrêmes, cette malheureuse expie, et son expiation lui vient de sa grandeur. Quoi qu’elle fasse, il faut qu’elle aime. Elle est condamnée à la lumière. Il faut qu’elle plaigne, qu’elle secoure, qu’elle se dévoue, qu’elle soit bonne. La femme qui n’a plus la pudeur voudrait ne plus avoir l’amour ; impossible. Les reflux du cœur sont fatals comme ceux de la mer ; les lumières du cœur sont fixes comme celles de la nuit. Il y a en nous de l’imperdable. Abnégation, sacrifice, tendresse, enthousiasme, tout ces rayons se retournent contre la femme au dedans d’elle-même, et l’attaquent, et la brûlent. Toutes ses vertus lui restent pour se venger d’elle. Là où elle eût été épouse, elle est esclave. Elle a cette misère de bercer un brigand dans le nuage bleu de ses illusions, et d’affubler Mandrin d’une guenille étoilée. Elle est la sœur de charité du crime. Elle aime, hélas ! elle subit sa divinité inamissible ; elle est magnanime en frémissant de l’être. Elle est heureuse d’un bonheur horrible. Elle rentre à reculons dans l’Éden indigné.

Cet imperdable que nous avons en nous, c’est à quoi l’on ne réfléchit pas assez.

Prostitution, vice, crime, qu’importe !

La nuit a beau s’épaissir, l’étincelle persiste. Quelque descente que vous fassiez, il y a de la lumière. Lumière dans le mendiant, lumière dans le vagabond, lumière dans le voleur, lumière dans la fille des rues. Plus vous vous enfoncez bas, plus la lueur miraculeuse s’obstine.

Tout cœur a sa perle, qui, pour le cœur égout et pour le cœur océan, est la même : l’amour.

Aucune fange ne dissout la parcelle de Dieu.

Donc là, à cette extrémité de l’ombre, de l’accablement, du refroidissement et de l’abandon, dans cette obscurité, dans cette putréfaction, dans ces geôles, dans ces sentines, dans ce naufrage, sous la dernière couche du tas des misères, sous l’engloutissement du mépris public qui est glace et nuit ; derrière le tourbillonnement de ces effrayants flocons de neige, les juges, les gendarmes, les guichetiers et les bourreaux pour le bandit, les passants pour la prostituée, se croisant innombrables dans cette brume d’un gris sale qui pour les misérables remplace le soleil ; sous ces fatalités sans pitié, sous ce vertigineux enchevêtrement de voûtes, les unes de granit, les autres de haine, au plus bas de l’horreur, au centre de l’asphyxie, au fond du chaos de toutes les noirceurs possibles, sous l’épouvantable épaisseur d’un déluge fait de crachats, là où tout est éteint, là où tout est mort, quelque chose remue et brille. Qu’est-ce ? une flamme.

Et quelle flamme ?

L’âme.

Ô adorable prodige !

Stupeur sacrée ! la preuve se fait par les abîmes.

V

Ces grands spectacles de la difformité sont pleins d’enseignement. Est-ce de la laideur ? non. C’est de l’horreur. Où commence la laideur ? au nain. Il n’y a de laid que le petit. La misère sociale est une géante. Elle appartient à Dante et non à Callot. Elle a l’épouvantable beauté de la grandeur. Un trou est laid ; un gouffre est grandiose. Qu’est-ce qu’une montagne ? une gibbosité. On rit de Polichinelle sous sa bosse ; rit-on d’Encelade sous l’Etna ? La silhouette épique du titan bossu s’enfonce majestueusement dans l’azur ; sa difformité sublime se découpe sur les étoiles.

Approfondir la misère, toute la misère, et la plaindre, et la consoler, et la soulager, et la guérir, cela est utile. À qui ? aux misérables ? Oui, et aux heureux.

Ôter la misère, ce serait ôter la haine. Anéantir la haine, ce serait sauver le monde.

Prenez garde à la comparaison ; elle est implacable. Les misères morales ne sont pas moins indignées que les misères matérielles. C’est leur ignorance qui les a faites les misères qu’elles sont. Est-ce que leur ignorance est leur faute ? Elles en veulent à tout ce qui n’est pas elles. Le monstre hait.

Le fond du monstre, c’est la colère. L’envie est lave et bouillonne. Cette souffrance-là menace. Ce qui ronge le dedans brûlera le dehors. Pourquoi suis-je ainsi, et les autres autrement ? Qu’ont-ils fait, et qu’ai-je fait ? À bas la beauté et le bonheur ! Une misère est une difformité ; une difformité est un volcan. Toute bosse fait éruption.

Prenez garde aux Vésuves latents. Il y a là un danger profond.

Un voleur, une fille publique, ce sont des infirmes. L’un boite de la probité, l’autre boite de la pudeur. Un vice est une dartre. Ouvrez des hospices moraux, c’est-à-dire des écoles. Traitez ces maladies. Cautériser par la lumière, quelle admirable cure !

L’étude de la misère est donc nécessaire ; mais de même que, pour étudier le cadavre, il faut le désinfecter, pour étudier la misère, il faut la sublimer.

Une putréfaction s’idéalise si l’on voit l’âme à travers. La pénétration sacrée de la lumière sanctifie le bloc de ténèbres. En présence de cette monstruosité, la prostitution, oubliez Vénus, souvenez-vous d’Ève, substituez à l’ironie pour la courtisane le respect pour la femme, purifiez-vous par la disparition du sarcasme, et vous sentirez les pleurs poindre à la place du rire. Vous ferez sur vous-même des replis qui vous grandiront. Montrez la plaie, par compassion pour la plaie elle-même, mais montrez le ciel en même temps. Un regard sur l’homme, un regard sur Dieu. Ces deux sondages se complètent l’un par l’autre.

Horreur, soit ; caricature, jamais. Sinon, pas de grandeur. L’épopée est à ce prix. Ne cachez rien, dites tout ; cette franchise, c’est de la lumière. Rien n’est petit, dit grandement. Homère est dans Thersite autant que dans Priam.

Ce qui serait inharmonieux sur la terre perd la dissonance en se dilatant jusqu’au zénith. La laideur se dissout dans la grandeur. L’infini pénètre de toutes parts et fait formidable une grimace mêlée aux constellations. Le rictus de la poissarde y devient le masque de Némésis.

L’Anankè social est d’une dimension telle que ce qu’il y a de hideux dans le détail s’estompe dans la large brume de l’ensemble. L’incommensurable ne se montre nulle part avec des escarpements plus terribles. L’inabordable y complique l’inaccessible. Si l’on veut connaître la profondeur du malheur humain, c’est dans la misère de la femme qu’il faut jeter la sonde. Mulier dolorosa.

Insistons-y.

Dans une œuvre comme celle-ci, l’analyse ne suffit pas toujours ; il faut aller jusqu’à la dissection. Il faut qu’on voie l’os à nu, le muscle à vif, la chair en sang, le réseau des veines, les artères, toutes les sombres attaches de l’organisme, comment le vice s’articule avec la paresse, les viscères ouverts, les nerfs, les fibres, le tressaillement et la palpitation, les entrailles, le dedans du cœur. L’intestin est ouvert ; regardez. L’analyse et la dissection sont deux enseignements différents, et qui se doublent en se confrontant. Le creuset donne un résultat ; le scalpel en donne un autre.

Dans les choses sociales, là où tout est maladie et demande remède, la peinture, pour être efficace, doit parfois être un écorché.

Alors tout s’explique. On voit à l’œil nu, chacune dans son compartiment, la fatalité et la passion. L’organisme est un fait, l’attraction en est un autre. En quoi l’appétit diffère du besoin, en quoi la convoitise diffère de la faim ; ces nuances, entre lesquelles il y a des mondes, se révèlent. L’estomac et le ventre, c’est deux. L’estomac ne peut mal faire.

Une fois la peau ôtée, plus de mystère. L’intérieur instructif apparaît. Les pourquoi disent leur secret ; les points d’interrogation ôtent leur masque ; on trouve les clefs perdues des vieilles serrures ténébreuses qui ne s’ouvraient pas. Regarder le mal, c’est le vaincre. On vient, on voit, on triomphe. Veni, vidi, vici. Sans doute il reste toujours un problème, un X, un inconnu. Une certaine quantité d’ombre sacrée persiste. Mais tout ce qui peut être su, on l’apprend, tout ce qui peut être guéri, on l’étudié. On touche la limite ; on va jusqu’où Dieu laisse aller l’homme.

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