Les Orientales (page 3)
Trompa les destinées,
Tout fiers de voir rentrer plus nombreuses au port
Leurs flottes blasonnées.
Aux navires captifs toujours ils appendront
Leurs drapeaux de victoire,
Afin que le vaincu porte écrite à son front
Sa honte avec leur gloire.
Mais le bon Canaris, dont un ardent sillon
Suit la barque hardie,
Sur les vaisseaux qu’il prend, comme son pavillon,
Arbore l’incendie.
7 novembre 1828.
XVIII L’ENFANT.
O horror ! horror ! horror !
Shakespeare. Macbeth.
Les turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil.
Chio, l’île des vins, n’est plus qu’un sombre écueil,
Chio, qu’ombrageaient les charmilles,
Chio, qui dans les flots reflétait ses grands bois,
Ses coteaux, ses palais, et le soir quelquefois
Un chœur dansant de jeunes filles.
Tout est désert. Mais non ; seul près des murs noircis,
Un enfant aux yeux bleus, un enfant grec, assis,
Courbait sa tête humiliée ;
Il avait pour asile, il avait pour appui
Une blanche aubépine, une fleur, comme lui
Dans le grand ravage oubliée.
Ah ! pauvre enfant, pieds nus sur les rocs anguleux !
Hélas ! pour essuyer les pleurs de tes yeux bleus
Comme le ciel et comme l’onde,
Pour que dans leur azur, de larmes orageux,
Passe le vif éclair de la joie et des jeux,
Pour relever ta tête blonde,
Que veux-tu ? Bel enfant, que te faut-il donner
Pour rattacher gaîment et gaîment ramener
En boucles sur ta blanche épaule
Ces cheveux, qui du fer n’ont pas subi l’affront,
Et qui pleurent épars autour de ton beau front,
Comme les feuilles sur le saule ?
Qui pourrait dissiper tes chagrins nébuleux ?
Est-ce d’avoir ce lys, bleu comme tes yeux bleus,
Qui d’Iran borde le puits sombre ?
Ou le fruit du tuba, de cet arbre si grand,
Qu’un cheval au galop met, toujours en courant,
Cent ans à sortir de son ombre ?
Veux-tu, pour me sourire, un bel oiseau des bois,
Qui chante avec un chant plus doux que le hautbois,
Plus éclatant que les cymbales ?
Que veux-tu ? fleur, beau fruit, ou l’oiseau merveilleux ?
— Ami, dit l’enfant grec, dit l’enfant aux yeux bleus,
Je veux de la poudre et des balles.
8-10 juin 1828.
XVI LA BATAILLE PERDUE.
Sur la plus haute colline
Il monte, et, sa javeline
Soutenant ses membres lourds,
Il voit son armée en fuite
Et de sa tente détruite
Pendre en lambeaux le velours.
Em. Deschamps. Rodrigue pendant la bataille.
« Allah ! qui me rendra ma formidable armée,
Émirs, cavalerie au carnage animée,
Et ma tente, et mon camp, éblouissant à voir,
Qui la nuit allumait tant de feux, qu’à leur nombre
On eût dit que le ciel sur la colline sombre
Laissait ses étoiles pleuvoir ?
« Qui me rendra mes beys aux flottantes pelisses ?
Mes fiers timariots, turbulentes milices ?
Mes khans bariolés ? mes rapides spahis ?
Et mes bédouins hâlés, venus des Pyramides,
Qui riaient d’effrayer les laboureurs timides,
Et poussaient leurs chevaux par les champs de maïs ?
« Tous ces chevaux, à l’œil de flamme, aux jambes grêles,
Qui volaient dans les blés comme des sauterelles,
Quoi, je ne verrai plus, franchissant les sillons,
Leurs troupes, par la mort en vain diminuées,
Sur les carrés pesants s’abattant par nuées,
Couvrir d’éclairs les bataillons !
« Ils sont morts ; dans le sang traînent leurs belles housses ;
Le sang souille et noircit leur croupe aux taches rousses ;
L’éperon s’userait sur leur flanc arrondi
Avant de réveiller leurs pas jadis rapides,
Et près d’eux sont couchés leurs maîtres intrépides
Qui dormaient à leur ombre aux haltes de midi !
« Allah ! qui me rendra ma redoutable armée ?
La voilà par les champs tout entière semée,
Comme l’or d’un prodigue épars sur le pavé.
Quoi ! chevaux, cavaliers, arabes et tartares,
Leurs turbans, leur galop, leurs drapeaux, leurs fanfares,
C’est comme si j’avais rêvé !
« Ô mes vaillants soldats et leurs coursiers fidèles !
Leurs voix n’a plus de bruit et leurs pieds n’ont plus d’ailes.
Ils ont oublié tout, et le sabre et le mors.
De leurs corps entassés cette vallée est pleine.
Voilà pour bien longtemps une sinistre plaine.
Ce soir, l’odeur du sang : demain, l’odeur des morts.
« Quoi ! c’était une armée, et ce n’est plus qu’une ombre !
Ils se sont bien battus, de l’aube à la nuit sombre,
Dans le cercle fatal ardents à se presser.
Les noirs linceuls des nuits sur l’horizon se posent.
Les braves ont fini. Maintenant ils reposent,
Et les corbeaux vont commencer.
« Déjà, passant leur bec entre leurs plumes noires,
Du fond des bois, du haut des chauves promontoires,
Ils accourent ; des morts ils rongent les lambeaux ;
Et cette armée, hier formidable et suprême,
Cette puissante armée, hélas ! ne peut plus même
Effaroucher un aigle et chasser des corbeaux !
« Oh ! si j’avais encor cette armée immortelle,
Je voudrais conquérir des mondes avec elle ;
Je la ferais régner sur les rois ennemis ;
Elle serait ma sœur, ma dame et mon épouse.
Mais que fera la mort, inféconde et jalouse,
De tant de braves endormis ?
« Que n’ai-je été frappé ! que n’a sur la poussière
Roulé mon vert turban avec ma tête altière !
Hier j’étais puissant ; hier trois officiers,
Immobiles et fiers sur leur selle tigrée,
Portaient, devant le seuil de ma tente dorée,
Trois panaches ravis aux croupes des coursiers.
« Hier j’avais cent tambours tonnant à mon passage ;
J’avais quarante agas contemplant mon visage,
Et d’un sourcil froncé tremblant dans leurs palais.
Au lieu des lourds pierriers qui dorment sur les proues,
J’avais de beaux canons roulant sur quatre roues,
Avec leurs canonniers anglais.
« Hier j’avais des châteaux, j’avais de belles villes,
Des grecques par milliers à vendre aux juifs serviles ;
J’avais de grands harems et de grands arsenaux.
Aujourd’hui, dépouillé, vaincu, proscrit, funeste,
Je fuis… De mon empire, hélas ! rien ne me reste.
Allah ! je n’ai plus même une tour à créneaux !
« Il faut fuir, moi, pacha, moi, vizir à trois queues !
Franchir l’horizon vaste et les collines bleues,
Furtif, baissant les yeux, presque tendant la main,
Comme un voleur qui fuit troublé dans les ténèbres,
Et croit voir des gibets dressant leurs bras funèbres
Dans tous les arbres du chemin ! »
*
Ainsi parlait Reschid, le soir de sa défaite.
Nous eûmes mille grecs tués à cette fête.
Mais le vizir fuyait, seul, ces champs meurtriers.
Rêveur, il essuyait son rouge cimeterre ;
Deux chevaux près de lui du pied battaient la terre,
Et, vides, sur leurs flancs sonnaient les étriers.
7-8 mai 1828.
IX LA CAPTIVE.
On entendait le chant des oiseaux aussi harmonieux que la poésie.
Sadi. Gulistan.
Si je n’étais captive,
J’aimerais ce pays,
Et cette mer plaintive,
Et ces champs de maïs,
Et ces astres sans nombre,
Si le long du mur sombre
N’étincelait dans l’ombre
Le sabre des spahis.
Je ne suis point tartare
Pour qu’un eunuque noir
M’accorde ma guitare,
Me tienne mon miroir.
Bien loin de ces Sodomes,
Au pays dont nous sommes,
Avec les jeunes hommes
On peut parler le soir.
Pourtant j’aime une rive
Où jamais des hivers
Le souffle froid n’arrive
Par les vitraux ouverts.
L’été, la pluie est chaude,
L’insecte vert qui rôde
Luit, vivante émeraude,
Sous les brins d’herbe verts.
Smyrne est une princesse
Avec son beau chapel ;
L’heureux printemps sans cesse
Répond à son appel,
Et, comme un riant groupe
De fleurs dans une coupe,
Dans ses mers se découpe
Plus d’un frais archipel.
J’aime ces tours vermeilles,
Ces drapeaux triomphants,
Ces maisons d’or, pareilles
À des jouets d’enfants ;
J’aime, pour mes pensées
Plus mollement bercées,
Ces tentes balancées
Au dos des éléphants.
Dans ce palais de fées,
Mon cœur, plein de concerts,
Croit, aux voix étouffées
Qui viennent des déserts,
Entendre les génies
Mêler les harmonies
Des chansons infinies
Qu’ils chantent dans les airs.
J’aime de ces contrées
Les doux parfums brûlants,
Sur les vitres dorées
Les feuillages tremblants,
L’eau que la source épanche
Sous le palmier qui penche,
Et la cigogne blanche
Sur les minarets blancs.
J’aime en un lit de mousses
Dire un air espagnol,
Quand mes compagnes douces,
Du pied rasant le sol,
Légion vagabonde
Où le sourire abonde,
Font tournoyer leur ronde
Sous un rond parasol.
Mais surtout, quand la brise
Me touche en voltigeant,
La nuit j’aime être assise,
Être assise en songeant,
L’œil sur la mer profonde,
Tandis que, pâle et blonde,
La lune ouvre dans l’onde
Son éventail d’argent.
7 juillet 1828.
VII LA DOULEUR DU PACHA.
Séparé de tout ce qui m’était cher, je me consume solitaire et désolé.
Biron.
— Qu’a donc l’ombre d’Allah ? disait l’humble derviche ;
Son aumône est bien pauvre et son trésor bien riche !
Sombre, immobile, avare, il rit d’un rire amer.
A-t-il donc ébréché le sabre de son père ?
Ou bien de ses soldats autour de son repaire
Vu rugir l’orageuse mer ?
— Qu’a-t-il donc le pacha, le vizir des armées ?
Disaient les bombardiers, leurs mèches allumées.
Les imans troublent-ils cette tête de fer ?
A-t-il du ramazan rompu le jeûne austère ?
Lui font-ils voir en rêve, aux bornes de la terre,
L’ange Azraël debout sur le pont de l’enfer ?
— Qu’a-t-il donc ? murmuraient les icoglans stupides.
Dit-on qu’il ait perdu, dans les courants rapides,
Le vaisseau des parfums qui le font rajeunir ?
Trouve-t-on à Stamboul sa gloire assez ancienne ?
Dans les prédictions de quelque égyptienne
A-t-il vu le muet venir ?
— Qu’a donc le doux sultan ? demandaient les sultanes.
A-t-il avec son fils surpris sous les platanes
Sa brune favorite aux lèvres de corail ?
A-t-on souillé son bain d’une essence grossière ?
Dans le sac du fellah, vidé sur la poussière,
Manque-t-il quelque tête attendue au sérail ?
— Qu’a donc le maître ? — Ainsi s’agitent les esclaves.
Tous se trompent. Hélas ! si, perdu pour ses braves,
Assis, comme un guerrier qui dévore un affront,
Courbé comme un vieillard sous le poids des années,
Depuis trois longues nuits et trois longues journées,
Il croise ses mains sur son front ;
Ce n’est pas qu’il ait vu la révolte infidèle,
Assiégeant son harem comme une citadelle,
Jeter jusqu’à sa couche un sinistre brandon ;
Ni d’un père en sa main s’émousser le vieux glaive ;
Ni paraître Azraël ; ni passer dans un rêve
Les muets bigarrés armés du noir cordon.
Hélas ! l’ombre d’Allah n’a pas rompu le jeûne ;
La sultane est gardée, et son fils est trop jeune ;
Nul vaisseau n’a subi d’orages importuns ;
Le tartare avait bien sa charge accoutumée ;
Il ne manque au sérail, solitude embaumée,
Ni les têtes ni les parfums.
Ce ne sont pas non plus les villes écroulées,
Les ossements humains noircissant les vallées,
La Grèce incendiée, en proie aux fils d’Omar,
L’orphelin, ni la veuve, et ses plaintes amères,
Ni l’enfance égorgée aux yeux des pauvres mères,
Ni la virginité marchandée au bazar ;
Non, non, ce ne sont pas ces figures funèbres,
Qui, d’un rayon sanglant luisant dans les ténèbres,
En passant dans son âme ont laissé le remord.
Qu’a-t-il donc ce pacha, que la guerre réclame,
Et qui, triste et rêveur, pleure comme une femme ?…
Son tigre de Nubie est mort.
1er décembre 1827.
XII LA SULTANE FAVORITE.
Perfide comme l’onde.
Shakespeare.
N’ai-je pas pour toi, belle juive,
Assez dépeuplé mon sérail ?
Souffre qu’enfin le reste vive.
Faut-il qu’un coup de hache suive
Chaque coup de ton éventail ?
Repose-toi, jeune maîtresse.
Fais grâce au troupeau qui me suit.
Je te fais sultane et princesse :
Laisse en paix tes compagnes, cesse
D’implorer leur mort chaque nuit.
Quand à ce penser tu t’arrêtes,
Tu viens plus tendre à mes genoux ;
Toujours je comprends dans les fêtes
Que tu vas demander des têtes
Quand ton regard devient plus doux.
Ah ! jalouse entre les jalouses !
Si belle avec ce cœur d’acier !
Pardonne à mes autres épouses.
Voit-on que les fleurs des pelouses
Meurent à l’ombre du rosier ?
Ne suis-je pas à toi ? Qu’importe,
Quand sur toi mes bras sont fermés,
Que cent femmes qu’un feu transporte
Consument en vain à ma porte
Leur souffle en soupirs enflammés ?
Dans leur solitude profonde,
Laisse-les t’envier toujours ;
Vois-les passer comme fuit l’onde ;
Laisse-les vivre : à toi le monde !
À toi mon trône, à toi mes jours !
À toi tout mon peuple — qui tremble !
À toi Stamboul qui, sur ce bord
Dressant mille flèches ensemble,
Se berce dans la mer, et semble
Une flotte à l’ancre qui dort !
À toi, jamais à tes rivales,
Mes spahis aux rouges turbans,
Qui, se suivant sans intervalles,
Volent courbés sur leurs cavales
Comme des rameurs sur leurs bancs !
À toi Bassora, Trébizonde,
Chypre où de vieux noms sont gravés,
Fez où la poudre d’or abonde,
Mosul où trafique le monde,
Erzeroum aux chemins pavés !
À toi Smyrne et ses maisons neuves
Où vient blanchir le flot amer !
Le Gange redouté des veuves !
Le Danube qui par cinq fleuves
Tombe échevelé dans la mer !
Dis, crains-tu les filles de Grèce ?
Les lys pâles de Damanhour ?
Ou l’œil ardent de la négresse
Qui, comme une jeune tigresse,
Bondit rugissante d’amour ?
Que m’importe, juive adorée,
Un sein d’ébène, un front vermeil !
Tu n’es point blanche ni cuivrée,
Mais il semble qu’on t’a dorée
Avec un rayon du soleil.
N’appelle donc plus la tempête,
Princesse, sur ces humbles fleurs,
Jouis en paix de ta conquête,
Et n’exige pas qu’une tête
Tombe avec chacun de tes pleurs !
Ne songe plus qu’aux frais platanes,
Au bain mêlé d’ambre et de nard,
Au golfe où glissent les tartanes…
Il faut au sultan des sultanes ;
Il faut des perles au poignard !
22 octobre 1828.
XXIII LA VILLE PRISE.
Feu, feu, sang, sang et ruine !
Corte Real. Le siège de Din.
La flamme par ton ordre, ô Roi, luit et dévore.
De ton peuple en grondant elle étouffe les cris,
Et, rougissant les toits comme une sombre aurore,
Semble en son vol joyeux danser sur leurs débris.
Le meurtre aux mille bras comme un géant se lève ;
Les palais embrasés se changent en tombeaux ;
Pères, femmes, époux, tout tombe sous le glaive ;
Autour de la cité s’appellent les corbeaux.
Les mères ont frémi ; les vierges palpitantes,
Ô calife ! ont pleuré leurs jeunes ans flétris,
Et les coursiers fougueux ont traîné hors des tentes
Leurs corps vivants, de coups et de baisers meurtris.
Vois d’un vaste linceul la ville enveloppée ;
Vois ! quand ton bras puissant passe, il fait tout plier,
Les prêtres qui priaient ont péri par l’épée,
Jetant leur livre saint comme un vain bouclier.
Les tout petits enfants, écrasés sous les dalles,
Ont vécu ; de leur sang le fer s’abreuve encor… —
Ton peuple baise, ô Roi, la poudre des sandales
Qu’à ton pied glorieux attache un cercle d’or !
Le 30 avril 1825. Blois.
XXI LAZZARA.
Et cette femme était fort belle.
Rois, chap. XI, v. 2.
Comme elle court ! voyez ! — Par les poudreux sentiers,
Par les gazons tout pleins de touffes d’églantiers,
Par les blés où le pavot brille,
Par les chemins perdus, par les chemins frayés,
Par les monts, par les bois, par les plaines, voyez
Comme elle court, la jeune fille !
Elle est grande, elle est svelte, et quand, d’un pas joyeux,
Sa corbeille de fleurs sur la tête, à nos yeux
Elle apparaît vive et folâtre,
À voir sur son beau front s’arrondir ses bras blancs,
On croirait voir de loin, dans nos temples croulants,
Une amphore aux anses d’albâtre.
Elle est jeune et rieuse, et chante sa chanson.
Et, pieds nus, près du lac, de buisson en buisson,
Poursuit les vertes demoiselles.
Elle lève sa robe et passe les ruisseaux.
Elle va, court, s’arrête, et vole, et les oiseaux
Pour ses pieds donneraient leurs ailes.
Quand, le soir, pour la danse on va se réunir,
À l’heure où l’on entend lentement revenir