Odes et Ballades (page 10)
Coule à l’ombre du trône appuyé sur les lois.
Un Dieu du joug du mal a délivré le monde.
Parmi les opprimés il vint prendre son rang ;
Rois ! — en vœux fraternels sa parole est féconde ;
Peuple ! — il fut pauvre, humble et souffrant.
La Liberté sourit à toutes les victimes,
À tous les dévouements sublimes,
Sauveurs des états secourus ;
À ses yeux la Vendée est sœur des Thermopyles ;
Et le même laurier, dans les mêmes asiles,
Unit Malesherbe et Codrus.
VI
Quand l’impie a porté l’outrage au sanctuaire,
Tout fuit le temple en deuil, de splendeur dépouillé ;
Mais le prêtre fidèle, assis dans la poussière,
Prodigue plus d’encens, répand plus de prière,
Courbe plus bas son front devant l’autel souillé.
3 juillet 1823.
À M. ALPH. DE L.
ODE DEUXIÈME. LA LYRE ET LA HARPE.
Alternis dicetis, amant alterna Camœnæ.Virgile.
Et cæpit loqui, prout Spiritus sanctus dabat eloqui.Act. Apost.
LA LYRE.
Dors, ô fils d’Apollon ! ses lauriers te couronnent,
Dors en paix ! Les neuf Sœurs t’adorent comme un roi ;
De leurs chœurs nébuleux les Songes t’environnent ;
La lyre chante auprès de toi !
LA HARPE.
Éveille-toi, jeune homme, enfant de la misère !
Un rêve ferme au jour tes regards obscurcis,
Et pendant ton sommeil, un indigent, ton frère,
À ta porte en vain s’est assis !
LA LYRE.
Ton jeune âge est cher à la Gloire.
Enfant, la Muse ouvrit tes yeux,
Et d’une immortelle mémoire
Couronna ton nom radieux.
En vain Saturne te menace ;
Va, l’Olympe est né du Parnasse,
Les poëtes ont fait les dieux !
LA HARPE.
Homme, une femme fut ta mère ;
Elle a pleuré sur ton berceau ;
Souffre donc. Ta vie éphémère
Brille et tremble, ainsi qu’un flambeau.
Dieu, ton maître, a d’un signe austère
Tracé ton chemin sur la terre,
Et marqué ta place au tombeau.
LA LYRE.
Chante ! Jupiter règne et l’univers l’implore ;
Vénus embrase Mars d’un souris gracieux ;
Iris brille dans l’air, dans les champs brille Flore ;
Chante ! Les immortels, du couchant à l’aurore,
En trois pas parcourent les cieux.
LA HARPE.
Prie ! Il n’est qu’un vrai Dieu, juste dans sa clémence,
Par la fuite des temps sans cesse rajeuni ;
Tout s’achève dans lui, par lui tout recommence ;
Son être emplit le monde ainsi qu’une âme immense ;
L’Éternel vit dans l’Infini.
LA LYRE.
Ta douce Muse à fuir t’invite.
Cherche un abri calme et serein ;
Les mortels, que le sage évite,
Subissent le siècle d’airain.
Viens ; près de tes lares tranquilles,
Tu verras de loin dans les villes
Mugir la Discorde aux cent voix.
Qu’importe à l’heureux solitaire
Que l’autan dévaste la terre,
S’il ne fait qu’agiter ses bois !
LA HARPE.
Dieu, par qui tout forfait s’expie,
Marche avec celui qui le sert.
Apparais dans la foule impie,
Tel que Jean, qui vint du désert.
Va donc, parle aux peuples du monde ;
Dis-leur la tempête qui gronde,
Révèle le juge irrité ;
Et, pour mieux frapper leur oreille,
Que ta voix s’élève, pareille
À la rumeur d’une cité !
LA LYRE.
L’aigle est l’oiseau du Dieu qu’avant tous on adore.
Du Caucase à l’Athos l’aigle planant dans l’air,
Roi du feu qui féconde et du feu qui dévore,
Contemple le soleil et vole sur l’éclair !
LA HARPE.
La colombe descend du ciel qui la salue,
Et, voilant l’Esprit-Saint sous son regard de feu,
Chère au vieillard choisi comme à la vierge élue,
Porte un rameau dans l’arche, annonce au monde un Dieu !
LA LYRE.
Aime ! Éros règne à Gnide, à l’Olympe, au Tartare ;
Son flambeau de Sestos allume le doux phare,
Il consume Ilion par la main de Pâris.
Toi, fuis de belle en belle, et change avec leurs charmes.
L’amour n’enfante que des larmes ;
Les Amours sont frères des Ris !
LA HARPE.
L’amour divin défend de la haine infernale.
Cherche pour ton cœur pur une âme virginale ;
Chéris-la, Jéhovah chérissait Israël.
Deux êtres que dans l’ombre unit un saint mystère
Passent en s’aimant sur la terre,
Comme deux exilés du ciel !
LA LYRE.
Jouis ! c’est au fleuve des ombres
Que va le fleuve des vivants.
Le sage, s’il a des jours sombres,
Les laisse aux dieux, les jette aux vents.
Enfin, comme un pâle convive,
Quand la mort imprévue arrive,
De sa couche il lui tend la main ;
Et, riant de ce qu’il ignore,
S’endort dans la nuit sans aurore,
En rêvant un doux lendemain !
LA HARPE.
Soutiens ton frère qui chancelle,
Pleure si tu le vois souffrir ;
Veille avec soin, prie avec zèle,
Vis en songeant qu’il faut mourir.
Le pécheur croit, lorsqu’il succombe,
Que le néant est dans la tombe,
Comme il est dans la volupté ;
Mais quand l’ange impur le réclame,
Il s’épouvante d’être une âme,
Et frémit de l’éternité !
Le poëte écoutait, à peine à son aurore,
Ces deux lointaines voix qui descendaient du ciel ;
Et plus tard il osa parfois, bien faible encore,
Dire à l’écho du Pinde un hymne du Carmel.
Avril 1822.
BALLADE SEPTIÈME. LA MÊLÉE.
Les armées s’ébranlent, le choc est terrible, les combattants sont terribles, les blessures sont terribles, la mêlée est terrible.
Gonzalo Berceo.
La Bataille de Simancas.
Pâtre, change de route. — Au pied de ces collines
Vois onduler deux rangs d’épaisses javelines ;
Vois ces deux bataillons l’un vers l’autre marchant ;
Au signal de leurs chefs que divise la haine,
Ils se sont pour combattre arrêtés dans la plaine.
Écoute ces clameurs… tu frémis : c’est leur chant !
« Accourez tous, oiseaux de proie,
Aigles, hiboux, vautours, corbeaux !
Volez ! volez tous pleins de joie
À ces champs comme à des tombeaux !
Que l’ennemi sous notre glaive
Tombe avec le jour qui s’achève !
Les psaumes du soir sont finis.
Le prêtre, qui suit leurs bannières,
Leur a dit leurs vêpres dernières,
Et le nôtre nous a bénis. »
Halbert, baron normand, Ronan, prince de Galles,
Vont mesurer ici leurs forces presque égales ;
Les normands sont adroits ; les gallois sont ardents.
Ceux-là viennent chargés d’une armure sonore ;
Ceux-ci font, pour couvrir leur front sauvage encore,
De la gueule des loups un casque armé de dents.
« Que nous fait la plainte des veuves,
Et de l’orphelin gémissant ?
Demain nous laverons aux fleuves
Nos bras teints de fange et de sang.
Serrons nos rangs, brûlons nos tentes !
Que nos trompettes éclatantes
Glacent l’ennemi méprisé !
En vain leurs essaims se déroulent ;
Pour eux chaque sillon qu’ils foulent
Est un sépulcre tout creusé. »
Le signal est donné. — Parmi des flots de poudre,
Leurs pas courts et pressés roulent comme la foudre…
Comme deux chevaux noirs qui dévorent le frein,
Comme deux grands taureaux luttant dans les vallées,
Les deux masses de fer, à grand bruit ébranlées,
Brisent d’un même choc leur double front d’airain.
« Allons, guerriers ! la charge sonne !
Courez, frappez, c’est le moment !
Aux sons de la trompe saxonne,
Aux accords du clairon normand,
Dagues, hallebardes, épées,
Pertuisanes de sang trempées,
Haches, poignards à deux tranchants,
Parmi les cuirasses froissées,
Mêlez vos pointes hérissées,
Comme la ronce dans les champs ! »
Où donc est le soleil ? — Il luit dans la fumée
Comme un bouclier rouge en la forge enflammée.
Dans des vapeurs de sang on voit briller le fer ;
La vallée au loin semble une fournaise ardente ;
On dirait qu’au milieu de la plaine grondante
S’est ouverte soudain la bouche de l’enfer.
« Le jeu des héros se prolonge,
Les rangs s’enfoncent dans les rangs,
Le pied des combattants se plonge
Dans la blessure des mourants.
Avançons ! avançons ! courage !
Le fantassin mord avec rage
Le poitrail de fer du coursier ;
Les chevaux blanchissants frissonnent,
Et les masses d’armes résonnent
Sur leurs caparaçons d’acier. »
Noir chaos de coursiers, d’hommes, d’armes heurtées !
Les gallois, tout couverts de peaux ensanglantées,
Se roulent sur le dard des écus meurtriers ;
À mourir sur leurs morts obstinés et fidèles,
Ils semblent assiéger comme des citadelles
Les cavaliers normands sur leurs grands destriers.
« Que ceux qui brisent leur épée
Luttent des ongles et des dents,
S’ils veulent fuir la faim trompée
Des loups autour de nous rôdants !
Point de prisonniers ! point d’esclaves !
S’il faut mourir, mourons en braves
Sur nos compagnons immolés.
Que demain le jour, s’il se lève,
Voie encor des tronçons de glaive
Étreints par nos bras mutilés !… »
Viens, berger : la nuit tombe, et plus de sang ruisselle ;
De coups plus furieux chaque armure étincelle ;
Les chevaux éperdus se dérobent au mors.
Viens, laissons achever cette lutte brûlante.
Ces hommes acharnés à leur tâche sanglante
Se reposeront tous demain, vainqueurs ou morts !
18-19 septembre 1825.
ODE NEUVIÈME. LA MORT DE Mlle DE SOMBREUIL.
Sunt lacrymæ rerum.Virgile.
Une femme mourut qui pratiquait l’aumône.A. Guiraud. L’aumône.
I
Lyre ! encore un hommage à la vertu qui t’aime !
Assez tu dérobas des hymnes d’anathème
Au funèbre Isaïe, au triste Ézéchiel !
Pour consoler les morts, pour pleurer les victimes,
Lyre, il faut de ces chants sublimes
Dont tous les échos sont au ciel.
Elle aussi, Dieu l’a rappelée ! —
Les cieux nous enviaient Sombreuil ;
Ils ont repris leur exilée ;
Nous tous, bannis, traînons le deuil.
Répondez, a-t-on vu son ombre
S’évanouir dans la nuit sombre,
Ou fuir vers le jour immortel ?
La vit-on monter ou descendre ?
Où déposerons-nous sa cendre ?
Est-ce à la tombe ? est-ce à l’autel ?
Ne pleurez pas, prions : les saints l’ont réclamée ;
Prions : adorez-la, vous qui l’avez aimée !
Elle est avec ses sœurs, anges purs et charmants,
Ces vierges qui, jadis, sur la croix attachées,
Ou, comme au sein des fleurs sur des brasiers couchées,
S’endormirent dans les tourments.
Sa vie était un pur mystère
D’innocence et de saints remords ;
Cette âme a passé sur la terre
Entre les vivants et les morts.
Souvent, hélas ! l’infortunée,
Comme si de sa destinée
La mort eût rompu le lien,
Sentit, avec des terreurs vaines,
Se glacer dans ses pâles veines
Un sang qui n’était pas le sien !
II
Ô jour où le trépas perdit son privilège,
Où, rachetant un meurtre au prix d’un sacrilège,
Le sang des morts coula dans son sein virginal !
Entre l’impur breuvage et le fer parricide,
Les bourreaux poursuivaient l’héroïne timide
D’une insulte funèbre et d’un rire infernal !
Son triomphe est dans son supplice.
Elle a, levant ses yeux au ciel,
Bu le sang au même calice
Où Jésus mourant but le fiel.
Oh ! que d’amour dans ce courage !…
Mais, quand périrent dans l’orage
Ses parents, que la France a plaints,
Pour consoler l’auguste fille
Dieu lui confia sa famille
Et de veuves et d’orphelins.
III
Car il lui fut donné de survivre au martyre. —
Elle fut sur nos bords, d’où la foi se retire,
Comme un rayon du soir resté sur l’horizon ;
Dieu la marqua d’un signe entre toutes les femmes,
Et voulut dans son champ, où glanent si peu d’âmes,
Laisser cet épi mûr de la sainte moisson.
Elle était heureuse, ici même !
Du bras dont il venge ses droits,
Le Seigneur soutient ceux qu’il aime,
Et les aide à porter la croix.
Il montre, en visions étranges,
À Jacob l’échelle des anges,
À Saül les antres d’Endor ;
Sa main mystérieuse et sainte
Sait cacher le miel dans l’absinthe,
Et la cendre dans les fruits d’or.
Sa constante équité n’est jamais assoupie ;
Le méchant, sous la pourpre où son bonheur s’expie,
Envie un toit de chaume au fidèle abattu ;
Et, quand l’impie heureux, bercé sur des abîmes,
Se crée un enfer de ses crimes,
Le juste en pleurs se fait un ciel de sa vertu.
On dit qu’en dépouillant la vie
Elle parut la regretter,
Et jeta des regards d’envie
Sur les fers qu’elle allait quitter.
« — Ô mon Dieu ! retardez mon heure.
Loin de la vallée où l’on pleure,
Suis-je digne de m’envoler ?
Ce n’est pas la mort que j’implore,
Seigneur ; je puis souffrir encore,
Et je veux encor consoler.
« Je pars ; ayez pitié de ceux que j’abandonne !
Quel amour leur rendra l’amour que je leur donne ?
Pourquoi du saint bonheur sitôt me couronner ?
Laissez mon âme encor sur leurs maux se répandre ;
Je n’aurai plus au ciel d’opprimés à défendre,
Ni d’oppresseurs à pardonner ! »
Il faut donc que le juste meure ! —
En vain, dans ses regrets nommés,
Ont passé devant sa demeure
Tous ses pauvres accoutumés.
Maintenant, ô fils des chaumières !
Payez son aumône en prières ;
Suivez-la d’un pieux adieu,
Orphelins, veuves déplorables,
Vous tous, faibles et misérables,
Images augustes de Dieu !
IV
Ô Dieu ! ne reprends pas ceux que ta flamme anime.
Si la vertu s’en va, que deviendra le crime ?
Où pourront du méchant se reposer les yeux ?
N’enlève pas au monde un espoir salutaire.
Laisse des justes sur la terre !
N’as-tu donc pas, Seigneur, assez d’anges aux cieux ?
1er-4 octobre 1823.
ODE SEPTIÈME. LA MORT DU DUC DE BERRY.
Le Meurtre, d’une main violente, brise les liens les plus sacrés ; la Mort vient enlever le jeune homme florissant, et le Malheur s’approche comme un ennemi rusé au milieu des jours de fête.Schiller.
I
Modérons les transports d’une ivresse insensée ;
Le passage est bien court de la joie aux douleurs ;
La mort aime à poser sa main lourde et glacée
Sur des fronts couronnés de fleurs.
Demain, souillés de cendre, humbles, courbant nos têtes,
Le vain souvenir de nos fêtes
Sera pour nous presque un remords ;
Nos jeux seront suivis des pompes sépulcrales ;
Car chez nous, malheureux ! l’hymne des saturnales
Sert de prélude au chant des morts.
II
Fuis les banquets, fais trêve à ton joyeux délire,
Paris, triste cité ! détourne tes regards
Vers le cirque où l’on voit aux accords de la lyre
S’unir les prestiges des arts.
Chœurs, interrompez-vous ; cessez, danses légères ;
Qu’on change en torches funéraires
Ces feux purs, ces brillants flambeaux ; —
Dans cette enceinte, auprès d’une couche sanglante,
J’entends un prêtre saint dont la voix chancelante
Dit la prière des tombeaux.
Sous ces lambris, frappés des éclats de la joie,
Près d’un lit où soupire un mourant étendu,
D’une famille auguste, au désespoir en proie,
Je vois le cortège éperdu.
C’est un père à genoux, c’est un frère en alarmes,
Une sœur qui n’a point de larmes
Pour calmer ses sombres douleurs ;
Car ses affreux revers ont, dès son plus jeune âge,
Dans ses yeux, enflammés d’un si mâle courage,
Tari la source de ses pleurs.
Sur l’échafaud, aux cris d’un sénat sanguinaire,
Sa mère est morte en reine et son père en héros ;
Elle a vu dans les fers périr son jeune frère,
Et n’a pu trouver des bourreaux.
Et, quand des rois ligués la main brisa ses chaînes,
Longtemps, sur des rives lointaines,
Elle a fui nos bords désolés ;
Elle a revu la France, après tant de misères,
Pour apprendre, en rentrant au palais de ses pères,
Que ses maux n’étaient pas comblés.
Plus loin, c’est une épouse… Oh ! qui peindra ses craintes,
Sa force, ses doux soins, son amour assidu ?
Hélas ! et qui dira ses lamentables plaintes,
Quand tout espoir sera perdu ?
Quels étaient nos transports, ô vierge de Sicile,
Quand naguère à ta main docile
Berry joignit sa noble main !
Devais-tu donc, princesse, en touchant ce rivage,
Voir sitôt succéder le crêpe du veuvage
Au chaste voile de l’hymen ?
Berry, quand nous vantions ta paisible conquête,
Nos chants ont réveillé le dragon endormi ;
L’Anarchie en grondant a relevé sa tête,
Et l’enfer même en a frémi.
Elle a rugi ; soudain, du milieu des ténèbres,
Clément poussa des cris funèbres,
Ravaillac agita ses fers ;
Et le monstre, étendant ses deux ailes livides,
Aux applaudissements des ombres régicides,
S’envola du fond des enfers.
Le démon, vers nos bords tournant son vol funeste,
Voulut, brisant ces lys qu’il flétrit tant de fois,