Odes et Ballades (page 9)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Odes et Ballades · 22 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

III

Roland ! — N’est-il pas vrai, noble élu de la guerre,

Que ton ombre, éveillée aux cris de nos guerriers,

Aux champs de Roncevaux lorsqu’ils passaient naguère,

Les prit pour d’anciens chevaliers ?

Car le héros, assis sur sa tombe célèbre,

Les voyait, vers les bords de l’Èbre

Déployant leur vol immortel,

Du haut des monts, pareils à l’aigle ouvrant ses ailes,

Secouer, pour chasser de nouveaux infidèles,

L’éclatant cimier de Martel !

Mais un autre héros encore,

Pélage, l’effroi des tyrans,

Pélage, autre vainqueur du Maure,

Dans les cieux saluait nos rangs ;

Au char où notre gloire brille,

Il attelait de la Castille

Le vieux lion fier et soumis ;

Répétant notre cri d’alarmes,

Il mêlait sa lance à nos armes,

Et sa voix nous disait : Amis !

IV

Des pas d’un conquérant l’Espagne encor fumante

Pleurait, prostituée à notre liberté,

Entre les bras sanglants de l’effroyable amante,

Sa royale virginité.

Ce peuple altier, chargé de despotes vulgaires,

Maudissait, épuisé de guerres,

Le monstre, en ses champs accouru ;

Si las des vils tribuns et des tyrans serviles,

Que lui-même appelait l’étranger dans ses villes,

Sans frémir d’être secouru !

Les français sont venus. — Du Rhin jusqu’au Bosphore,

Peuples de l’aquilon, du couchant, du midi,

Pourquoi, vous dont le front, que l’effroi trouble encore,

Se courba sous leur pied hardi,

Nations, de la veille à leur chaîne échappées,

Qu’on vit tomber sous leurs épées,

Ou qui par eux avez vécu,

Empires, potentats, cités, royaumes, princes !

Pourquoi, puissants états, qui fûtes nos provinces,

Me demander s’ils ont vaincu ?

Ils ont appris à l’anarchie

Ce que pèse le fer gaulois ;

Mais par eux l’Espagne affranchie

Ne peut rougir de leurs exploits ;

Tous les peuples, que Dieu seconde,

Quand l’hydre, en désastre féconde,

Tourne vers eux son triple dard,

Ont, ligués contre sa furie,

Le temple pour même patrie,

La croix pour commun étendard.

V

Pourtant, que désormais Madrid taise à l’histoire

Des succès trop longtemps par son orgueil redits,

Et le royal captif que l’ingrate victoire

Dans ses murs envoya jadis.

Cadix nous a vengés de l’affront de Pavie.

À l’ombre d’un héros ravie

La gloire a rendu tous ses droits ;

Oubliant quel français a porté ses entraves,

La fière Espagne a vu si les mains de nos braves

Savent briser les fers des rois !

Préparez, Castillans, des fêtes solennelles,

Des murs de Saragosse aux champs d’Almonacid.

Mêlez à nos lauriers vos palmes fraternelles ;

Chantez Bayard ; — chantons le Cid !

Qu’au vieil Escurial le vieux Louvre réponde ;

Que votre drapeau se confonde

À nos drapeaux victorieux ;

Que Gadès édifie un auteur sur sa plage !

Que de lui-même, aux monts d’où se leva Pélage,

S’allume un feu mystérieux !

Pour témoigner de leurs paroles,

Où sont ces nouveaux Décius ?

Le brasier attend les Scévoles !

Le gouffre attend les Curtius !

Quoi ! traînant leurs fronts dans la poudre,

Tous, de Bourbon, qui tient la foudre,

Embrassent les sacrés genoux !… —

Ah ! la victoire est généreuse,

Leur cause inique est malheureuse,

Ils sont vaincus, ils sont absous !

VI

Un Bourbon pour punir ne voudrait pas combattre.

Le droit de son triomphe est toujours le pardon.

Pourtant des factions que son bras vient d’abattre,

Il éteint le dernier brandon.

Oh ! de combien de maux, peuples, il vous délivre !

Hélas ! à quels forfaits se livre

Le monstre, à ses pieds frémissant !

Nous qui l’avons vaincu, nous fûmes sa conquête.

Nous savons, lorsque tombe une royale tête,

Combien il en coule de sang !

Ô nos guerriers, venez ! vos mères sont contentes !

Vos bras, terreur du monde, en deviennent l’appui.

Assez on vit crouler de trônes sous vos tentes !

Relevez les rois aujourd’hui.

Dieu met sur votre char son arche glorieuse ;

Votre tente victorieuse

Est son tabernacle immortel ;

Des saintes légions votre étendard dispose ;

Il veut que votre casque à sa droite repose

Entre les vases de l’autel !

VII

C’en est fait ; loin de l’espérance

Chassant le crime épouvanté,

Les cieux commettent à la France

La garde de la royauté.

Son génie, éclairant les trames,

Luit comme la lampe aux sept flammes,

Cachée aux temples du Jourdain ;

Gardien des trônes qu’il relève,

Son glaive est le céleste glaive

Qui flamboie aux portes d’Éden !

Novembre 1823.

À M. LOUIS BOULANGER.

BALLADE TREIZIÈME. LA LÉGENDE DE LA NONNE.

Acobose vuestro bien,

Y vuestros males no acaban.

Reproches al rey Rodrigo.

Venez, vous dont l’œil étincelle,

Pour entendre une histoire encor,

Approchez : je vous dirai celle

De doña Padilla del Flor.

Elle était d’Alanje, où s’entassent

Les collines et les halliers. —

Enfants, voici des bœufs qui passent,

Cachez vos rouges tabliers !

Il est des filles à Grenade,

Il en est à Séville aussi,

Qui, pour la moindre sérénade,

À l’amour demandent merci ;

Il en est que d’abord embrassent,

Le soir, les hardis cavaliers. —

Enfants, voici des bœufs qui passent,

Cachez vos rouges tabliers !

Ce n’est pas sur ce ton frivole

Qu’il faut parler de Padilla,

Car jamais prunelle espagnole

D’un feu plus chaste ne brilla ;

Elle fuyait ceux qui pourchassent

Les filles sous les peupliers. —

Enfants, voici des bœufs qui passent,

Cachez vos rouges tabliers !

Rien ne touchait ce cœur farouche,

Ni doux soins, ni propos joyeux ;

Pour un mot d’une belle bouche,

Pour un signe de deux beaux yeux,

On sait qu’il n’est rien que ne fassent

Les seigneurs et les bacheliers. —

Enfants, voici des bœufs qui passent,

Cachez vos rouges tabliers !

Elle prit le voile à Tolède,

Au grand soupir des gens du lieu,

Comme si, quand on n’est pas laide,

On avait droit d’épouser Dieu.

Peu s’en fallut que ne pleurassent

Les soudards et les écoliers. —

Enfants, voici des bœufs qui passent,

Cachez vos rouges tabliers !

Mais elle disait : « Loin du monde,

Vivre et prier pour les méchants !

Quel bonheur ! quelle paix profonde

Dans la prière et dans les chants !

Là, si les démons nous menacent,

Les anges sont nos boucliers ! » —

Enfants, voici des bœufs qui passent,

Cachez vos rouges tabliers !

Or, la belle à peine cloîtrée,

Amour dans son cœur s’installa.

Un fier brigand de la contrée

Vint alors et dit : Me voilà !

Quelquefois les brigands surpassent

En audace les chevaliers. —

Enfants, voici des bœufs qui passent,

Cachez vos rouges tabliers !

Il était laid ; des traits austères,

La main plus rude que le gant ;

Mais l’amour a bien des mystères,

Et la nonne aima le brigand.

On voit des biches qui remplacent

Leurs beaux cerfs par des sangliers. —

Enfants, voici des bœufs qui passent,

Cachez vos rouges tabliers !

Pour franchir la sainte limite,

Pour approcher du saint couvent,

Souvent le brigand d’un ermite

Prenait le cilice, et souvent

La cotte de maille où s’enchâssent

Les croix noires des templiers. —

Enfants, voici des bœufs qui passent,

Cachez vos rouges tabliers !

La nonne osa, dit la chronique,

Au brigand par l’enfer conduit,

Aux pieds de sainte Véronique

Donner un rendez-vous la nuit,

À l’heure où les corbeaux croassent,

Volant dans l’ombre par milliers. —

Enfants, voici des bœufs qui passent,

Cachez vos rouges tabliers !

Padilla voulait, anathème !

Oubliant sa vie en un jour,

Se livrer, dans l’église même,

Sainte à l’enfer, vierge à l’amour,

Jusqu’à l’heure pâle où s’effacent

Les cierges sur les chandeliers. —

Enfants, voici des bœufs qui passent,

Cachez vos rouges tabliers !

Or quand, dans la nef descendue,

La nonne appela le bandit,

Au lieu de la voix attendue,

C’est la foudre qui répondit.

Dieu voulut que ses coups frappassent

Les amants par Satan liés. —

Enfants, voici des bœufs qui passent,

Cachez vos rouges tabliers !

Aujourd’hui, des fureurs divines

Le pâtre enflammant ses récits,

Vous montre au penchant des ravines

Quelques tronçons de murs noircis,

Deux clochers que les ans crevassent,

Dont l’abri tuerait ses béliers. —

Enfants, voici des bœufs qui passent,

Cachez vos rouges tabliers !

Quand la nuit, du cloître gothique

Brunissant les portails béants,

Change à l’horizon fantastique

Les deux clochers en deux géants ;

À l’heure où les corbeaux croassent,

Volant dans l’ombre par milliers… —

Enfants, voici des bœufs qui passent.

Cachez vos rouges tabliers !

Une nonne, avec une lampe,

Sort d’une cellule à minuit ;

Le long des murs le spectre rampe,

Un autre fantôme le suit ;

Des chaînes sur leurs pieds s’amassent,

De lourds carcans sont leurs colliers. —

Enfants, voici des bœufs qui passent,

Cachez vos rouges tabliers !

La lampe vient, s’éclipse, brille,

Sous les arceaux court se cacher,

Puis tremble derrière une grille,

Puis scintille au bout d’un clocher ;

Et ses rayons dans l’ombre tracent

Des fantômes multipliés. —

Enfants, voici des bœufs qui passent,

Cachez vos rouges tabliers !

Les deux spectres qu’un feu dévore,

Traînant leur suaire en lambeaux,

Se cherchent pour s’unir encore,

En trébuchant sur des tombeaux ;

Leurs pas aveugles s’embarrassent

Dans les marches des escaliers. —

Enfants, voici des bœufs qui passent,

Cachez vos rouges tabliers !

Mais ce sont des escaliers fées,

Qui sous eux s’embrouillent toujours ;

L’un est aux caves étouffées,

Quand l’autre marche au front des tours ;

Sous leurs pieds, sans fin se déplacent

Les étages et les paliers. —

Enfants, voici des bœufs qui passent,

Cachez vos rouges tabliers !

Élevant leurs voix sépulcrales,

Se cherchant les bras étendus,

Ils vont… Les magiques spirales

Mêlent leurs pas toujours perdus ;

Ils s’épuisent et se harassent

En détours, sans cesse oubliés. —

Enfants, voici des bœufs qui passent,

Cachez vos rouges tabliers !

La pluie alors, à larges gouttes,

Bat les vitraux frêles et froids ;

Le vent siffle aux brèches des voûtes ;

Une plainte sort des beffrois ;

On entend des soupirs qui glacent,

Des rires d’esprits familiers. —

Enfants, voici des bœufs qui passent,

Cachez vos rouges tabliers !

Une voix faible, une voix haute,

Disent : « Quand finiront les jours ?

Ah ! nous souffrons par notre faute ;

Mais l’éternité, c’est toujours !

Là, les mains des heures se lassent

À retourner les sabliers… » —

Enfants, voici des bœufs qui passent.

Cachez vos rouges tabliers !

L’enfer, hélas ! ne peut s’éteindre.

Toutes les nuits, dans ce manoir,

Se cherchent sans jamais s’atteindre

Une ombre blanche, un spectre noir,

Jusqu’à l’heure pâle où s’effacent

Les cierges sur les chandeliers. —

Enfants, voici des bœufs qui passent,

Cachez vos rouges tabliers !

Si, tremblant à ces bruits étranges,

Quelque nocturne voyageur

En se signant demande aux anges

Sur qui sévit le Dieu vengeur,

Des serpents de feu qui s’enlacent

Tracent deux noms sur les piliers. —

Enfants, voici des bœufs qui passent,

Cachez vos rouges tabliers !

Cette histoire de la novice,

Saint Ildefonse, abbé, voulut

Qu’afin de préserver du vice

Les vierges qui font leur salut,

Les prieures la racontassent

Dans tous les couvents réguliers. —

Enfants, voici des bœufs qui passent,

Cachez vos rouges tabliers !

Avril 1828.

ODE SIXIÈME. LA LIBERTÉ.

Christus nos liberavit.

Où est l’esprit du Seigneur, là aussi est la liberté.Saint Paul. Épître aux Corinthiens.

I

Quand l’impie a porté l’outrage au sanctuaire,

Tout fuit le temple en deuil, de splendeur dépouillé ;

Mais le prêtre fidèle, à genoux sur la pierre,

Prodigue plus d’encens, répand plus de prière,

Courbe plus bas son front devant l’autel souillé.

II

Non, sur nos tristes bords, ô belle voyageuse !

Sœur auguste des rois, fille sainte de Dieu,

Liberté ! pur flambeau de la gloire orageuse,

Non, je ne t’ai point dit adieu !

Car mon luth est de ceux dont les voix importunes

Pleurent toutes les infortunes,

Bénissent toutes les vertus.

Mes hymnes dévoués ne traînent point la chaîne

Du vil gladiateur, mais ils vont dans l’arène,

Du linceul des martyrs vêtus.

Dans l’âge où le cœur porte un souffle magnanime,

Où l’homme à l’avenir jette un défi sublime

Et montre à sa menace un sourire hardi ;

Avant l’heure où périt la fleur de l’espérance,

Quand l’âme, lasse de souffrance,

Passe du frais matin à l’aride midi ;

Je disais : « Ô salut ! vierge aimable et sévère !

Le monde, ô Liberté, suit tes nobles élans ;

Comme une jeune épouse il t’aime, et te révère

Comme une aïeule en cheveux blancs !

« Salut ! tu sais, de l’âme écartant les entraves,

Descendre au cachot des esclaves

Plutôt qu’au palais des tyrans ;

Aux concerts du Cédron mêlant ceux du Permesse,

Ta voix douce a toujours quelque illustre promesse

Qu’entendent les héros mourants. »

Je disais. Souriant à mon ivresse austère,

Je vis venir à moi les sages de la terre :

« Voici la Liberté ! plus de sang ! plus de pleurs !

Les peuples réveillés s’inclinent devant elle.

Viens, ô son jeune amant ! car voici l’Immortelle !… »

Et j’accourus, portant des palmes et des fleurs.

III

Ô Dieu ! leur Liberté, c’était un monstre immense,

Se nommant Vérité parce qu’il était nu,

Balbutiant les cris de l’aveugle démence

Et l’aveu du vice ingénu !

La fable eût pu donner à ses fureurs impies

L’ongle flétrissant des harpies

Et les mille bras d’Ægéon.

La dépouille de Rome ornait l’impure idole.

Le vautour remplaçait l’aigle à son Capitole.

L’enfer peuplait son Panthéon.

Le Supplice hagard, la Torture écumante,

Lui conduisaient la Mort comme une heureuse amante.

Le monstre aux pieds foulait tout un peuple innocent ;

Et les sages menteurs, aux pompeuses doctrines,

Soutenaient ses pas lourds, quand, parmi les ruines,

Il chancelait, ivre de sang !

Mêlant les lois de Sparte aux fêtes de Sodome,

Dans tous les attentats cherchant tous les fléaux,

Par le néant de l’âme il croyait grandir l’homme,

Et réveillait le vieux chaos.

Pour frapper leur couronne osant frapper leur tête,

Des rois, perdus dans la tempête,

Il brisait le trône avili ;

Et, de l’éternité lui laissant quelque reste,

Daignait à Dieu, muet dans son exil céleste,

Offrir un échange d’oubli.

IV

Et les sages disaient : « Gloire à notre sagesse !

Voici les jours de Rome et les temps de la Grèce !

Nations, de vos rois brisez l’indigne frein.

Liberté ! N’ayez plus de maîtres que vous-même ;

Car nous tenons de toi notre pouvoir suprême,

Sois donc heureux et libre, ô peuple souverain !… »

Tyrans adulateurs ! caresses mensongères !

Ô honte ! Asie, Afrique, où sont tous vos sultans ?

Que leurs sceptres sont doux, et leurs chaînes légères,

Près de ces bourreaux insultants !

Rends gloire, ô foule abjecte en tes fers assoupie,

Au vil monstre d’Éthiopie,

Par un fer jaloux mutilé !

Gloire aux muets, cachés au harem du Prophète !

Gloire à l’esclave obscur, qui leur livre sa tête,

Du moins en silence immolé !

Le sultan, sous des murs de jaspe et de porphyre,

Jetant à cent beautés un dédaigneux sourire,

Foule la pourpre et l’or, et l’ambre et le corail,

Et de loin, en passant, le peuple peut connaître

Où sont les plaisirs de son maître,

À la tête qui pend aux portes du sérail.

Peuple heureux ! éveillant la révolte hardie,

Parmi ses toits troublés, dans l’ombre, bien souvent

L’inquiet janissaire égare l’incendie

Sur l’aile bruyante du vent.

Peuple heureux ! d’un vizir sa vie est le domaine ;

Un poison, que la mort promène,

Flétrit son rivage infecté ;

L’esclavage le courbe au joug de l’épouvante.

Peuple trois fois heureux ! divins sages qu’on vante,

Il n’a pas votre Liberté !

V

Ô France ! c’est au ciel qu’en nos jours de colère

À fui la Liberté, mère des saints exploits ;

Il faut, pour réfléchir cet astre tutélaire,

Que, pur dans tous ses flots, le fleuve populaire

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