Odes et Ballades (page 11)
Épuiser d’un seul coup le déplorable reste
D’un sang trop fertile en bons rois.
Longtemps le sbire obscur qu’il arma pour son crime,
Rêveur, autour de la victime
Promena ses affreux loisirs ;
Enfin le ciel permet que son vœu s’accomplisse ;
Pleurons tous, car le meurtre a choisi pour complice
Le tumulte de nos plaisirs.
Le fer brille… un cri part : guerriers, volez aux armes !
C’en est fait ; la duchesse accourt en pâlissant ;
Son bras soutient Berry, qu’elle arrose de larmes,
Et qui l’inonde de son sang.
Dressez un lit funèbre : est-il quelque espérance ?…
Hélas ! un lugubre silence
A condamné son triste époux.
Assistez-le, madame, en ce moment horrible ;
Les soins cruels de l’art le rendront plus terrible,
Les vôtres le rendront plus doux.
Monarque en cheveux blancs, hâte-toi, le temps presse ;
Un Bourbon va rentrer au sein de ses aïeux ;
Viens, accours vers ce fils, l’espoir de ta vieillesse ;
Car ta main doit fermer ses yeux !
Il a béni sa fille, à son amour ravie ;
Puis, des vanités de sa vie
Il proclame un noble abandon ;
Vivant, il pardonna ses maux à la patrie ;
Et son dernier soupir, digne du Dieu qu’il prie,
Est encore un cri de pardon.
Mort sublime ! ô regrets ! vois sa grande âme et pleure,
Porte au ciel tes clameurs, ô peuple désolé !
Tu l’as trop peu connu ; c’est à sa dernière heure
Que le héros s’est révélé.
Pour consoler la veuve, apportez l’orpheline ;
Donnez sa fille à Caroline,
La nature encore a ses droits.
Mais, quand périt l’espoir d’une tige féconde,
Qui pourra consoler, dans sa terreur profonde,
La France, veuve de ses rois ?
À l’horrible récit, quels cris expiatoires
Vont pousser nos guerriers, fameux par leur valeur !
L’Europe, qu’ébranlait le bruit de leurs victoires,
Va retentir de leur douleur.
Mais toi, que diras-tu, chère et noble Vendée ?
Si longtemps de sang inondée,
Tes regrets seront superflus ;
Et tu seras semblable à la mère accablée,
Qui s’assied sur sa couche et pleure inconsolée,
Parce que son enfant n’est plus !
Bientôt vers Saint-Denis, désertant nos murailles,
Au bruit sourd des clairons, peuple, prêtres, soldats,
Nous suivrons à pas lents le char des funérailles,
Entouré des chars des combats.
Hélas ! jadis souillé par des mains téméraires,
Saint-Denis, où dormaient ses pères,
A vu déjà bien des forfaits ;
Du moins, puisse, à l’abri des complots parricides,
Sous ces murs profanés, parmi ces tombes vides,
Sa cendre reposer en paix !
III
D’Enghien s’étonnera, dans les célestes sphères,
De voir sitôt l’ami, cher à ses jeunes ans,
À qui le vieux Condé, prêt à quitter nos terres,
Léguait ses devoirs bienfaisants.
À l’aspect de Berry, leur dernière espérance,
Des rois que révère la France
Les ombres frémiront d’effroi ;
Deux héros gémiront sur leurs races éteintes,
Et le vainqueur d’Ivry viendra mêler ses plaintes
Aux pleurs du vainqueur de Rocroy.
Ainsi, Bourbon, au bruit du forfait sanguinaire,
On te vit vers d’Artois accourir désolé ;
Car tu savais les maux que laisse au cœur d’un père
Un fils avant l’âge immolé.
Mais bientôt, chancelant dans ta marche incertaine,
L’affreux souvenir de Vincenne
Vint s’offrir à tes sens glacés ;
Tu pâlis ; et d’Artois, dans la douleur commune,
Sembla presque oublier sa récente infortune,
Pour plaindre tes revers passés.
Et toi, veuve éplorée, au milieu de l’orage
Attends des jours plus doux, espère un sort meilleur ;
Prends ta sœur pour modèle, et puisse ton courage
Être aussi grand que ton malheur !
Tu porteras comme elle une urne funéraire ;
Comme elle, au sein du sanctuaire,
Tu gémiras sur un cercueil ;
L’hydre des factions, qui, par des morts célèbres,
A marqué pour ta sœur tant d’époques funèbres,
Te fait aussi ton jour de deuil !
IV
Pourtant, ô frêle appui de la tige royale,
Si Dieu par ton secours signale son pouvoir,
Tu peux sauver la France, et de l’hydre infernale
Tromper encor l’affreux espoir.
Ainsi, quand le Serpent, auteur de tous les crimes,
Vouait d’avance aux noirs abîmes
L’homme que son forfait perdit,
Le Seigneur abaissa sa farouche arrogance ;
Une femme apparut, qui, faible et sans défense,
Brisa du pied son front maudit.
Février 1820.
ODE HUITIÈME. LA NAISSANCE DU DUC DE BORDEAUX.
L’enfer, qui pressent sa ruine, tente tous les moyens de victoire ; les démons de la volupté, de l’or, de l’ambition, cherchent à corrompre la milice fidèle. Le ciel vient au secours de ses enfants, il prodigue en leur faveur les miracles. La postérité de Joseph rentre dans la terre de Gessen ; et cette conquête, due aux larmes des vainqueurs, ne coûte pas une larme aux vaincus.Chateaubriand. Les Martyrs.
I
Savez-vous, voyageur, pourquoi, dissipant l’ombre,
D’innombrables clartés brillent dans la nuit sombre ?
Quelle immense vapeur rougit les cieux couverts ?
Et pourquoi mille cris, frappant la nue ardente,
Dans la ville, au loin rayonnante,
Comme un concert confus, s’élèvent dans les airs ?
II
Ô joie ! ô triomphe ! ô mystère !
Il est né, l’enfant glorieux,
L’ange que promit à la terre
Un martyr partant pour les cieux !
L’avenir voilé se révèle.
Salut à la flamme nouvelle
Qui ranime l’ancien flambeau !
Honneur à ta première aurore,
Ô jeune lys qui viens d’éclore,
Tendre fleur qui sors d’un tombeau !
C’est Dieu qui l’a donné, le Dieu de la prière.
La cloche, balancée aux tours du sanctuaire,
Comme aux jours du repos, y rappelle nos pas.
C’est Dieu qui l’a donné, le Dieu de la victoire ! —
Chez les vieux martyrs de la gloire
Les canons ont tonné, comme au jour des combats.
Ce bruit, si cher à ton oreille,
Joint aux voix des temples bénis,
N’a-t-il donc rien qui te réveille,
Ô toi qui dors à Saint-Denis ?
Lève-toi ! Henri doit te plaire
Au sein du berceau populaire ;
Accours, ô père triomphant !
Enivre sa lèvre trompée,
Et viens voir si ta grande épée
Pèse aux mains du royal enfant.
Hélas ! il est absent, il est au sein des justes.
Sans doute, en ce moment, de ses aïeux augustes
Le cortège vers lui s’avance consolé :
Car il rendit, mourant sous des coups parricides,
Un héros à leurs tombes vides,
Une race de rois à leur trône isolé.
Parmi tous ces nobles fantômes,
Qu’il élève un front couronné,
Qu’il soit fier dans les saints royaumes,
Le père du roi nouveau-né !
Une race longue et sublime
Sort de l’immortelle victime ;
Tel un fleuve mystérieux,
Fils d’un mont frappé du tonnerre,
De son cours fécondant la terre,
Cache sa source dans les cieux.
Honneur au rejeton qui deviendra la tige !
Henri, nouveau Joas, sauvé par un prodige,
À l’ombre de l’autel croîtra vainqueur du sort ;
Un jour, de ses vertus notre France embellie,
À ses sœurs, comme Cornélie,
Dira : Voilà mon fils, c’est mon plus beau trésor.
III
Ô toi, de ma pitié profonde
Reçois l’hommage solennel,
Humble objet des regards du monde
Privé du regard paternel !
Puisses-tu, né dans la souffrance,
Et de ta mère et de la France
Consoler la longue douleur !
Que le bras divin t’environne,
Et puisse, ô Bourbon ! la couronne
Pour toi ne pas être un malheur !
Oui, souris, orphelin, aux larmes de ta mère !
Écarte, en te jouant, ce crêpe funéraire
Qui voile ton berceau des couleurs du cercueil ;
Chasse le noir passé qui nous attriste encore ;
Sois à nos yeux comme une aurore !
Rends le jour et la joie à notre ciel en deuil !
Ivre d’espoir, ton roi lui-même,
Consacrant le jour où tu nais,
T’impose, avant le saint baptême,
Le baptême du Béarnais.
La veuve t’offre à l’orpheline ;
Vers toi, conduit par l’héroïne,
Vient ton aïeul en cheveux blancs ;
Et la foule, bruyante et fière,
Se presse à ce Louvre, où naguère,
Muette, elle entrait à pas lents.
Guerriers, peuple, chantez ; Bordeaux, lève ta tête,
Cité qui, la première, aux jours de la conquête,
Rendue aux fleurs de lys, as proclamé ta foi.
Et toi, que le martyr aux combats eût guidée,
Sors de ta douleur, ô Vendée !
Un roi naît pour la France, un soldat naît pour toi.
IV
Rattachez la nef à la rive :
La veuve reste parmi nous,
Et de sa patrie adoptive
Le ciel lui semble enfin plus doux.
L’espoir à la France l’enchaîne ;
Aux champs où fut frappé le chêne
Dieu fait croître un frêle roseau.
L’amour retient l’humble colombe ;
Il faut prier sur une tombe,
Il faut veiller sur un berceau.
Dis, qu’irais-tu chercher au lieu qui te vit naître,
Princesse ? Parthénope outrage son vieux maître :
L’étranger, qu’attiraient des bords exempts d’hivers,
Voit Palerme en fureur, voit Messine en alarmes,
Et, plaignant la Sicile en armes,
De ce funèbre éden fuit les sanglantes mers.
Mais que les deux volcans s’éveillent !
Que le souffle du Dieu jaloux
Des sombres géants qui sommeillent
Rallume enfin l’ardent courroux ;
Devant les flots brûlants des laves
Que seront ces hautains esclaves,
Ces chefs d’un jour, ces grands soldats ?
Courage ! ô vous, vainqueurs sublimes ! —
Tandis que vous marchez aux crimes,
La terre tremble sous vos pas !
Reste au sein des français, ô fille de Sicile !
Ne fuis pas, pour des bords d’où le bonheur s’exile,
Une terre où le lys se relève immortel ;
Où du peuple et des rois l’union salutaire
N’est point cet hymen adultère
Du trône et des partis, des camps et de l’autel.
V
Nous, ne craignons plus les tempêtes !
Bravons l’horizon menaçant !
Les forfaits qui chargeaient nos têtes
Sont rachetés par l’innocent !
Quand les nochers, dans la tourmente,
Jadis voyaient l’onde écumante
Entr’ouvrir leur frêle vaisseau,
Sûrs de la clémence éternelle,
Pour sauver la nef criminelle
Ils y suspendaient un berceau.
Octobre 1820.
À M. CHARLES N.
BALLADE QUATORZIÈME. LA RONDE DU SABBAT.
Hic chorus ingenus
… Colit orgia.
Avienus.
N’est-ce pas comme une légion de squelettes sortant horribles de leurs tombeaux ?Alph. Rabbe.
La lune qui les voit venir
En est toute confuse.
Sa lueur prête à se ternir
À ses yeux se refuse.
Et son visage à cet abord
Sent comme une espèce de mort.
Saint-Amand.
Voyez devant les murs de ce noir monastère
La lune se voiler, comme pour un mystère !
L’esprit de minuit passe, et, répandant l’effroi,
Douze fois se balance au battant du beffroi.
Le bruit ébranle l’air, roule, et longtemps encore
Gronde, comme enfermé sous la cloche sonore.
Le silence retombe avec l’ombre… Écoutez !
Qui pousse ces clameurs ? qui jette ces clartés ?
Dieu ! les voûtes, les tours, les portes découpées,
D’un long réseau de feu semblent enveloppées.
Et l’on entend l’eau sainte, où trempe un buis bénit,
Bouillonner à grands flots dans l’urne de granit !
À nos patrons du ciel recommandons nos âmes !
Parmi les rayons bleus, parmi les rouges flammes,
Avec des cris, des chants, des soupirs, des abois,
Voilà que de partout, des eaux, des monts, des bois,
Les larves, les dragons, les vampires, les gnômes,
Des monstres dont l’enfer rêve seul les fantômes,
La sorcière, échappée aux sépulcres déserts,
Volant sur le bouleau qui siffle dans les airs,
Les nécromants, parés de tiares mystiques
Où brillent flamboyants les mots cabalistiques,
Et les graves démons, et les lutins rusés,
Tous, par les toits rompus, par les portails brisés,
Par les vitraux détruits que mille éclairs sillonnent,
Entrent dans le vieux cloître où leurs flots tourbillonnent.
Debout au milieu d’eux, leur prince Lucifer
Cache un front de taureau sous la mître de fer ;
La chasuble a voilé son aile diaphane,
Et sur l’autel croulant il pose un pied profane.
Ô terreur ! Les voilà qui chantent dans ce lieu
Où veille incessamment l’œil éternel de Dieu.
Les mains cherchent les mains… Soudain la ronde immense,
Comme un ouragan sombre, en tournoyant commence.
À l’œil qui n’en pourrait embrasser le contour,
Chaque hideux convive apparaît à son tour ;
On croirait voir l’enfer tourner dans les ténèbres
Son zodiaque affreux, plein de signes funèbres.
Tous volent, dans le cercle emportes à la fois.
Satan règle du pied les éclats de leur voix ;
Et leurs pas, ébranlant les arches colossales,
Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.
« Mêlons-nous sans choix !
Tandis que la foule
Autour de lui roule,
Satan, joyeux, foule
L’autel et la croix.
L’heure est solennelle.
La flamme éternelle
Semble, sur son aile,
La pourpre des rois ! »
Et leurs pas, ébranlant les arches colossales,
Troublent les morts couches sous le pavé des salles.
« Oui, nous triomphons !
Venez, sœurs et frères,
De cent points contraires ;
Des lieux funéraires,
Des antres profonds.
L’enfer vous escorte ;
Venez en cohorte
Sur des chars qu’emporte
Le vol des griffons ! »
Et leurs pas, ébranlant les arches colossales,
Troublent les morts couches sous le pavé des salles.
« Venez sans remords,
Nains aux pieds de chèvre,
Goules, dont la lèvre
Jamais ne se sèvre
Du sang noir des morts !
Femmes infernales,
Accourez rivales !
Pressez vos cavales
Qui n’ont point de mors ! »
Et leurs pas, ébranlant les arches colossales,
Troublent les morts couches sous le pavé des salles.
« Juifs, par Dieu frappés,
Zingaris, bohêmes,
Chargés d’anathèmes,
Follets, spectres blêmes
La nuit échappés,
Glissez sur la brise,
Montez sur la frise
Du mur qui se brise,
Volez, ou rampez ! »
Et leurs pas, ébranlant les arches colossales,
Troublent les morts couches sous le pavé des salles.
« Venez, boucs méchants,
Psylles aux corps grêles,
Aspioles frêles,
Comme un flot de grêles,
Fondre dans ces champs !
Plus de discordance !
Venez en cadence
Élargir la danse,
Répéter les chants ! »
Et leurs pas, ébranlant les arches colossales,
Troublent les morts couches sous le pavé des salles.
« Qu’en ce beau moment
Les clercs en magie
Brillent dans l’orgie
Leur barbe rougie
D’un sang tout fumant ;
Que chacun envoie
Au feu quelque proie.
Et sous ses dents broie
Un pâle ossement ! »
Et leurs pas, ébranlant les arches colossales,
Troublent les morts couches sous le pavé des salles.
« Riant au saint lieu,
D’une voix hardie,
Satan parodie
Quelque psalmodie
Selon saint Matthieu ;
Et dans la chapelle
Où son roi l’appelle,
Un démon épèle
Le livre de Dieu ! »
Et leurs pas, ébranlant les arches colossales,
Troublent les morts couches sous le pavé des salles.
« Sorti des tombeaux.
Que dans chaque stalle
Un faux moine étale
La robe fatale
Qui brûle ses os,
Et qu’un noir lévite
Attache bien vite
La flamme maudite
Aux sacrés flambeaux ! »
Et leurs pas, ébranlant les arches colossales,
Troublent les morts couches sous le pavé des salles.
« Satan vous verra !
De vos mains grossières,
Parmi des poussières,
Écrivez, sorcières :
Abracadabra !
Volez, oiseaux fauves,
Dont les ailes chauves
Aux ciels des alcôves
Suspendent Smarra ! »
Et leurs pas, ébranlant les arches colossales,
Troublent les morts couches sous le pavé des salles.
« Voici le signal ! —
L’enfer nous réclame ;
Puisse un jour toute âme
N’avoir d’autre flamme
Que son noir fanal !
Puisse notre ronde,
Dans l’ombre profonde,
Enfermer le monde
D’un cercle infernal ! »
L’aube pâle a blanchi les arches colossales.
Il fuit, l’essaim confus des démons dispersés !
Et les morts, rendormis sous le pavé des salles,
Sur leurs chevets poudreux posent leurs fronts glacés.
Octobre 1825.
À M. LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND.
ODE DEUXIÈME. LA VENDÉE.
Ave, Cæsar, morituri te salutant.Tacite.
I
« Qui de nous, en posant une urne cinéraire,
N’a trouvé quelque ami pleurant sur un cercueil ?
Autour du froid tombeau d’une épouse ou d’un frère,
Qui de nous n’a mené le deuil ? »
— Ainsi sur les malheurs de la France éplorée
Gémissait la Muse sacrée
Qui nous montra le ciel ouvert,
Dans ces chants où, planant sur Rome et sur Palmyre,
Sublime, elle annonçait les douceurs du martyre
Et l’humble bonheur du désert.
Depuis, à nos tyrans rappelant tous leurs crimes,