Odes et Ballades (page 12)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Odes et Ballades · 22 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et vouant aux remords ces cœurs sans repentirs,

Elle a dit : « En ces temps la France eut des victimes ;

Mais la Vendée eut des martyrs ! »

— Déplorable Vendée, a-t-on séché tes larmes ?

Marches-tu, ceinte de tes armes,

Au premier rang de nos guerriers ?

Si l’honneur, si la foi n’est pas un vain fantôme,

Montre-moi quels palais ont remplacé le chaume

De tes rustiques chevaliers.

Hélas ! tu te souviens des jours de ta misère !

Des flots de sang baignaient tes sillons dévastés,

Et le pied des coursiers n’y foulait de poussière

Que la cendre de tes cités.

Ceux-là qui n’avaient pu te vaincre avec l’épée

Semblaient, dans leur rage trompée,

Implorer l’enfer pour appui ;

Et, roulant sur la plaine en torrents de fumée,

Le vaste embrasement poursuivait ton armée,

Qui ne fuyait que devant lui.

II

La Loire vit alors, sur ses plages désertes,

S’assembler les tribus des vengeurs de nos rois,

Peuple qui ne pleurait, fier de ses nobles pertes,

Que sur le trône et sur la croix.

C’étaient quelques vieillards fuyant leurs toits en flammes,

C’étaient des enfants et des femmes,

Suivis d’un reste de héros ;

Au milieu d’eux marchait leur patrie exilée,

Car ils ne laissaient plus qu’une terre peuplée

De cadavres et de bourreaux.

On dit qu’en ce moment, dans un divin délire,

Un vieux prêtre parut parmi ces fiers soldats,

Comme un saint chargé d’ans qui parle du martyre

Aux nobles anges des combats ;

Tranquille, en proclamant de sinistres présages,

Les souvenirs des anciens âges

S’éveillaient dans son cœur glacé ;

Et, racontant le sort qu’ils devaient tous attendre,

La voix de l’avenir semblait se faire entendre

Dans ses discours pleins du passé.

III

« Au de la du Jourdain, après quarante années,

Dieu promit une terre aux enfants d’Israël ;

Au de la de ces flots, après quelques journées,

Le Seigneur vous promet le ciel.

Ces bords ne verront plus vos phalanges errantes ;

Dieu, sur des plaines dévorantes,

Vous prépare un tombeau lointain ;

Votre astre doit s’éteindre, à peine à son aurore ;

Mais Samson expirant peut ébranler encore

Les colonnes du Philistin.

« Vos guerriers périront ; mais, toujours invincibles,

S’ils ne peuvent punir, ils sauront se venger ;

Car ils verront encor fuir ces soldats terribles

Devant qui fuyait l’étranger.

Vous ne mourrez pas tous sous des bras intrépides ;

Les uns, sur des nefs homicides,

Seront jetés aux flots mouvants ;

Ceux-là promèneront des os sans sépulture.

Et cacheront leurs morts sous une terre obscure,

Pour les dérober aux vivants.

« Et vous, ô jeune chef, ravi par la victoire

Aux hasards de Mortagne, aux périls de Saumur,

L’honneur de vous frapper dans un combat sans gloire

Rendra célèbre un bras obscur.

Il ne sera donné qu’à bien peu de nos frères

De revoir, après tant de guerres,

La place où furent leurs foyers ;

Alors, ornant son toit de ses armes oisives,

Chacun d’eux attendra que Dieu donne à nos rives

Les lys, qu’il préfère aux lauriers.

« Vendée, ô noble terre ! ô ma triste patrie !

Tu dois payer bien cher le retour de tes rois !

Avant que sur nos bords croisse la fleur chérie,

Ton sang l’arrosera deux fois.

Mais aussi, lorsqu’un jour l’Europe réunie

De l’arbre de la tyrannie

Aura brisé les rejetons,

Tous les rois vanteront leurs camps, leur flotte immense,

Et, seul, le roi chrétien mettra dans la balance

L’humble glaive des vieux Bretons.

« Grand Dieu ! — Si toutefois, après ces jours d’ivresse,

Blessant le cœur aigri du héros oublié,

Une voix insultante offrait à sa détresse

Les dons ingrats de la pitié ;

Si sa mère, et sa veuve, et sa fille, éplorées,

S’arrêtaient, de faim dévorées,

Au seuil d’un favori puissant,

Rappelant à celui qu’implore leur misère

Qu’elles n’ont plus ce fils, cet époux et ce père

Qui croyait leur léguer son sang ;

« Si, pauvre et délaissé, le citoven fidèle,

Lorsqu’un traître enrichi se rirait de sa foi,

Entendait au sénat calomnier son zèle

Par celui qui jugea son roi ;

Si, pour comble d’affronts, un magistrat injuste,

Déguisant sous un nom auguste

L’abus d’un insolent pouvoir,

Venait, de vils soupçons chargeant sa noble tête,

Lui demander ce fer, sa première conquête, —

Peut-être son dernier espoir ;

« Qu’il se résigne alors. — Par ses crimes prospères

L’impie heureux insulte au fidèle souffrant ;

Mais que le juste pense aux forfaits de nos pères,

Et qu’il songe à son Dieu mourant.

Le Seigneur veut parfois le triomphe du vice ;

Il veut aussi, dans sa justice,

Que l’innocent verse des pleurs ;

Souvent, dans ses desseins, Dieu suit d’étranges voies,

Lui qui livre Satan aux infernales joies,

Et Marie aux saintes douleurs. »

IV

Le vieillard s’arrêta. Sans croire à son langage,

Ils quittèrent ces bords, pour n’y plus revenir ;

Et tous croyaient couvert des ténèbres de l’âge

L’esprit qui voyait l’avenir.

Ainsi, faible en soldats, mais fort en renommée,

Ce débris d’une illustre armée

Suivait sa bannière en lambeaux ;

Et ces derniers français, que rien ne put défendre,

Loin de leur temple en deuil et de leur chaume en cendre,

Allaient conquérir des tombeaux !

1819.

ODE NEUVIÈME. LE BAPTÊME DU DUC DE BORDEAUX.

Sinite parvulos venire ad me. — Venerunt reges.Évangile.

I

« Oh ! disaient les peuples du monde,

Les derniers temps sont-ils venus ?

Nos pas, dans une nuit profonde,

Suivent des chemins inconnus.

Où va-t-on ? dans la nuit perfide,

Quel est ce fanal qui nous guide,

Tous courbés sous un bras de fer ?

Est-il propice ? est-il funeste ?

Est-ce la colonne céleste ?

Est-ce une flamme de l’enfer ?

« Les tribus des chefs se divisent ;

Les troupeaux chassent les pasteurs ;

Et les sceptres des rois se brisent

Devant les faisceaux des préteurs.

Les trônes tombent ; l’autel croule ;

Les factions naissent en foule

Sur les bords des deux Océans ;

Et les ambitions serviles,

Qui dormaient comme des reptiles,

Se lèvent comme des géants.

« Ah ! malheur ! nous avons fait gloire,

Hélas ! d’attentats inouïs,

Tels qu’en cherche en vain la mémoire

Dans les siècles évanouis.

Malheur ! tous nos forfaits l’appellent,

Tous les signes nous le révèlent,

Le jour des arrêts solennels.

L’homme est digne enfin des abîmes ;

Et rien ne manque à ses longs crimes

Que les châtiments éternels. »

Le Très-Haut a pris leur défense,

Lorsqu’ils craignaient son abandon ;

L’homme peut épuiser l’offense,

Dieu n’épuise pas le pardon.

Il mène au repentir l’impie ;

Lui-même, pour nous, il expie

L’oubli des lois qu’il nous donna ;

Pour lui seul il reste sévère ;

C’est la victime du Calvaire

Qui fléchit le Dieu du Sina !

II

Par un autre berceau sa main nous sauve encore.

Le monde du bonheur n’ose entrevoir l’aurore,

Quoique Dieu des méchants ait puni les défis,

Et, troublant leurs conseils, dispersant leurs phalanges,

Nous ait donné l’un de ses anges,

Comme aux antiques jours il nous donna son Fils.

Tel, lorsqu’il sort vivant du gouffre de ténèbres,

Le prophète voit fuir les visions funèbres ;

La terre est sous ses pas, le jour luit à ses yeux ;

Mais lui, tout ébloui de la flamme éternelle,

Longtemps à sa vue infidèle

La lueur de l’enfer voile l’éclat des cieux.

Peuples, ne doutez pas ! chantez votre victoire.

Un sauveur naît, vêtu de puissance et de gloire ;

Il réunit le glaive et le sceptre en faisceau ;

Des leçons du malheur naîtront nos jours prospères,

Car de soixante rois, ses pères,

Les ombres sans cercueils veillent sur son berceau.

Son nom seul a calmé nos tempêtes civiles ;

Ainsi qu’un bouclier il a couvert les villes ;

La révolte et la haine ont déserté nos murs.

Tel du jeune lion, qui lui-même s’ignore,

Le premier cri, paisible encore,

Fait de l’antre royal fuir cent monstres impurs.

III

Quel est cet enfant débile

Qu’on porte aux sacrés parvis ?

Toute une foule immobile

Le suit de ses yeux ravis ;

Son front est nu, ses mains tremblent,

Ses pieds, que des nœuds rassemblent,

N’ont point commencé de pas ;

La faiblesse encor l’enchaîne ;

Son regard ne voit qu’à peine

Et sa voix ne parle pas.

C’est un roi parmi les hommes ;

En entrant dans le saint lieu,

Il devient ce que nous sommes :

C’est un homme aux pieds de Dieu.

Cet enfant est notre joie ;

Dieu pour sauveur nous l’envoie ;

Sa loi l’abaisse aujourd’hui.

Les rois, qu’arme son tonnerre,

Sont tout par lui sur la terre,

Et ne sont rien devant lui.

Que tout tremble et s’humilie.

L’orgueil mortel parle en vain ;

Le lion royal se plie

Au joug de l’agneau divin.

Le Père, entouré d’étoiles,

Vers l’Enfant, faible et sans voiles,

Descend, sur les vents porté ;

L’Esprit-Saint de feux l’inonde ;

Il n’est encor né qu’au monde,

Qu’il naisse à l’éternité !

Marie, aux rayons modestes,

Heureuse et priant toujours,

Guide les vierges célestes

Vers son vieux temple aux deux tours.

Toutes les saintes armées,

Parmi les soleils semées,

Suivent son char triomphant ;

La Charité les devance,

La Foi brille, et l’Espérance

S’assied près de l’humble Enfant !

IV

Jourdain ! te souvient-il de ce qu’ont vu tes rives ?

Naguère un pèlerin près de tes eaux captives

Vint s’asseoir et pleura, pareil en sa ferveur

À ces preux qui jadis, terrible et saint cortège,

Ravirent au joug sacrilège

Ton onde baptismale et le tombeau sauveur.

Ce chrétien avait vu, dans la France usurpée,

Trône, autel, chartes, lois, tomber sous une épée,

Les vertus sans honneur, les forfaits impunis ;

Et lui, des vieux croisés cherchait l’ombre sublime,

Et, s’exilant près de Solime,

Aux lieux où Dieu mourut pleurait ses rois bannis.

L’eau du saint fleuve emplit sa gourde voyageuse ;

Il partit ; il revit notre rive orageuse,

Ignorant quel bonheur attendait son retour,

Et qu’à l’enfant des rois, du fond de l’Arabie,

Il apportait, nouveau Tobie,

Le remède divin qui rend l’aveugle au jour.

Qu’il soit fier dans ses flots, le fleuve des prophètes !

Peuples, l’eau du salut est présente à nos fêtes ;

Le ciel sur cet enfant a placé sa faveur ;

Qu’il reçoive les eaux que reçut Dieu lui-même ;

Et qu’à l’onde de son baptême,

Le monde rassuré reconnaisse un sauveur.

À vous, comme à Clovis, prince, Dieu se révèle.

Soyez du temple saint la colonne nouvelle.

Votre âme en vain du lys efface la blancheur ;

Quittez l’orgueil du rang, l’orgueil de l’innocence ;

Dieu vous offre, dans sa puissance,

La piscine du pauvre et la croix du pécheur.

V

L’enfant, quand du Seigneur sur lui brille l’aurore,

Ignore le martyre et sourit à la croix ;

Mais un autre baptême, hélas ! attend encore

Le front infortuné des rois. —

Des jours viendront, jeune homme, où ton âme troublée,

Du fardeau d’un peuple accablée,

Frémira d’un effroi pieux,

Quand l’évêque sur toi répandra l’huile austère,

Formidable présent qu’aux maîtres de la terre

La colombe apporta des cieux.

Alors, ô roi chrétien ! au Seigneur sois semblable ;

Sache être grand par toi, comme il est grand par lui ;

Car le sceptre devient un fardeau redoutable

Dès qu’on veut s’en faire un appui.

Un vrai roi sur sa tête unit toutes les gloires ;

Et si, dans ses justes victoires,

Par la mort il est arrêté,

Il voit, comme Bayard, une croix dans son glaive,

Et ne fait, quand le ciel à la terre l’enlève,

Que changer d’immortalité !

À LA MUSE

Je vais, ô Muse ! où tu m’envoies ;

Je ne sais que verser des pleurs ;

Mais qu’il soit fidèle à leurs joies,

Ce luth fidèle à leurs douleurs !

Ma voix, dans leur récente histoire,

N’a point, sur des tons de victoire,

Appris à louer le Seigneur.

Ô rois, victimes couronnées !

Lorsqu’on chante vos destinées,

On sait mal chanter le bonheur.

Mai 1821.

ODE SEPTIÈME. LE CAUCHEMAR.

Ægri somniaHorace.

Oh ! j’ai fait un songe !… Il est au-dessus des facultés de l’homme de dire ce qu’était mon songe… L’œil de l’homme n’a jamais vu, l’oreille de l’homme n’a jamais ouï, la main de l’homme ne peut jamais tâter, ni ses sens concevoir, ni sa langue exprimer en paroles ce qu’était mon rêve.Shakespeare.

Il… soulève sa tête énorme, et rit.Ch. Nodier. Smarra.

Sur mon sein haletant, sur ma tête inclinée,

Écoute, cette nuit il est venu s’asseoir ;

Posant sa main de plomb sur mon âme enchaînée,

Dans l’ombre il la montrait, comme une fleur fanée,

Aux spectres qui naissent le soir.

Ce monstre aux éléments prend vingt formes nouvelles :

Tantôt d’une eau dormante il lève son front bleu ;

Tantôt son rire éclate en rouges étincelles ;

Deux éclairs sont ses yeux, deux flammes sont ses ailes ;

Il vole sur un lac de feu !

Comme d’impurs miroirs des ténèbres mouvantes

Répètent son image en cercle autour de lui ;

Son front confus se perd dans des vapeurs vivantes ;

Il remplit le sommeil de vagues épouvantes,

Et laisse à l’âme un long ennui.

Vierge ! ton doux repos n’a point de noir mensonge.

La nuit d’un pas léger court sur ton front vermeil.

Jamais jusqu’à ton cœur un rêve affreux ne plonge ;

Et quand ton âme au ciel s’envole dans un songe,

Un ange garde ton sommeil.

Avril 1822.

ODE DIXIÈME. LE CHANT DE L’ARÈNE.

Généreux grecs, voilà les prix que remporteront les vainqueurs.Homère.

L’athlète, vainqueur dans l’arène,

Est en honneur dans la cité ;

Son nom, sans que le temps l’entraîne,

Par les peuples est répété,

Depuis cette plage inféconde

Où dort sur la borne du monde

L’Hiver, vieillard au dur sommeil,

Jusqu’aux lieux où, quand naît l’aurore,

On entend, sous l’onde sonore,

Hennir les coursiers du Soleil.

Voici la fête d’Olympie !

Tressez l’acanthe et le laurier !

Que les dieux confondent l’impie !

Que l’antique audace assoupie

Se réveille au cœur du guerrier !

Venez, vous que la gloire enchaîne !

Voyez les prêtres d’Apollon,

Pour votre victoire prochaine,

Ravir des couronnes au chêne

Qui jadis a vaincu Milon !

Venez de Corinthe et de Crète,

De Tyr, aux tissus précieux,

De Scylla, que bat la tempête,

Et d’Athos, où l’aigle s’arrête

Pour voir de plus haut dans les cieux !

Venez de l’île des Colombes,

Venez des mers de l’Archipel,

De Rhode, aux riches hécatombes,

Dont les guerriers jusqu’en leurs tombes

De Bellone entendent l’appel !

Venez du palais centenaire

Dont Cécrops a fondé la tour ;

D’Argos, de Sparte qu’on vénère ;

De Lemnos où naît le tonnerre,

D’Amathonte où naquit l’amour !

Les temples saints, les gynécées,

Chargés de verdoyants festons,

Tels que de jeunes fiancées,

Sous des guirlandes enlacées,

Ont caché leurs chastes frontons.

Les archontes et les éphores

Dans le stade se sont assis ;

Les vierges et les canéphores

Ont purifié les amphores

Suivant les rites d’Éleusis.

On a consulté la Pythie,

Et ceux qui parlent en rêvant.

À l’heure où s’éveille Clytie,

D’un vautour fauve de Scythie

On a jeté la plume au vent.

Le vainqueur de la course agile

Recevra deux trépieds divins,

Et la coupe agreste et fragile

Dont Bacchus a touché l’argile,

Lorsqu’il goûta les premiers vins.

Celui dont le disque mobile

Renversera les trois faisceaux,

Aura cette urne indélébile,

Que sculpta d’une main habile

Phlégon, du pays de Naxos.

Juges de la gloire innocente,

Nous offrons au lutteur ardent

Une chlamyde éblouissante

De Sydon, qui, riche et puissante,

Joint le caducée au trident.

Lutteurs, discoboles, athlètes,

Réparez vos forces au bain ;

Puis venez vaincre dans nos fêtes,

Afin d’obtenir des poëtes

Un chant sur le mode thébain !

L’athlète, vainqueur dans l’arène,

Est en honneur dans la cité ;

Son nom, sans que le temps l’entraîne,

Par les peuples est répété,

Depuis cette plage inféconde

Où dort sur la borne du monde

L’Hiver, vieillard au dur sommeil,

Jusqu’aux lieux où, quand naît l’aurore,

On entend sous l’onde sonore

Hennir les coursiers du Soleil.

Janvier 1824.

Tous les livres