Odes et Ballades (page 13)
ODE ONZIÈME. LE CHANT DU CIRQUE.
Panem et circenses ! Juvénal.
Cependant le peuple s’assemblait à l’amphithéâtre de Vespasien.Chateaubriand. Les Martyrs.
César, empereur magnanime,
Le monde, à te plaire unanime,
À tes fêtes doit concourir !
Éternel héritier d’Auguste,
Salut ! prince immortel et juste,
César ! sois salué par ceux qui vont mourir !
Seul entre tous les rois, César aux dieux de Rome
Peut en libations offrir le sang de l’homme.
À nos solennités nous invitons la Mort.
De monstres pour nos jeux nous dépeuplons le monde ;
Nous mêlons dans le cirque, où fume un sang immonde,
Les tigres d’Hyrcanie aux barbares du Nord.
Des colosses d’airain, des vases de porphyre,
Des ancres, des drapeaux que gonfle le zéphire,
Parent du champ fatal les murs éblouissants ;
Les parfums chargent l’air d’un odorant nuage,
Car le peuple romain aime que le carnage
Exhale ses vapeurs parmi des flots d’encens.
Des portes tout à coup les gonds d’acier gémissent.
La foule entre en froissant les grilles qui frémissent ;
Les panthères dans l’ombre ont tressailli d’effroi,
Et, poussant mille cris qu’un long bruit accompagne,
Comme un fleuve épandu de montagne en montagne,
De degrés en degrés roule le peuple-roi.
Les deux chaises d’ivoire ont reçu les édiles.
L’hippopotame informe et les noirs crocodiles
Nagent autour du cirque en un large canal ;
Dans leurs cages de fer les cinq cents lions grondent ;
Les vestales en chœur, dont les chants se répondent,
Apportent l’autel chaste et le feu virginal.
L’œil ardent, le sein nu, l’impure courtisane
Près du foyer sacré pose un trépied profane.
On voile de cyprès l’autel des suppliants.
À travers leur cortège et de rois et d’esclaves,
Les sénateurs, vêtus d’augustes laticlaves,
Dans la foule, de loin, comptent tous leurs clients.
Chaque vierge est assise auprès d’une matrone.
À la voix des tribuns, on voit autour du trône
Les soldats du prétoire en cercle se ranger ;
Les prêtres de Cybèle entonnent la louange ;
Et, sur de vils tréteaux, les histrions du Gange
Chantent, en attendant ceux qui vont s’égorger.
Les voilà !… — Tout le peuple applaudit et menace
Ces captifs, que César d’un bras puissant ramasse
Des temples de Manès aux antres d’Irmensul.
Ils entrent tour à tour, et le licteur les nomme ;
Vil troupeau, que la mort garde aux plaisirs de Rome,
Et que d’un fer brûlant a marqué le consul !
On découvre en leurs rangs, à leur tête penchée,
Des juifs, traînant partout une honte cachée ;
Plus loin, d’altiers gaulois que nul péril n’abat ;
Et d’infâmes chrétiens, qui, dépouillés d’armures,
Refusant aux bourreaux leurs chants ou leurs murmures,
Vont souffrir sans orgueil et mourir sans combat.
Bientôt, quand rugiront les bêtes échappées,
Les murs, tout hérissés de piques et d’épées,
Livreront cette proie entière à leur fureur. —
Du trône de César la pourpre orne le faîte,
Afin qu’un jour plus doux, durant l’ardente fête,
Flatte les yeux divins du clément empereur.
César, empereur magnanime,
Le monde, à te plaire unanime,
À tes fêtes doit concourir !
Éternel héritier d’Auguste,
Salut ! prince immortel et juste,
César ! sois salué par ceux qui vont mourir !
Janvier 1824.
ODE DOUZIÈME. LE CHANT DU TOURNOI.
Le beffroi de la prochaine tour
Appelle aux jeux guerriers les seigneurs d’alentour.
A. Soumet.
Servants d’amour, regardez doucement
Aux échafauds anges de paradis ;
Lors jouterez fort et joyeusement,
Et vous serez honorés et chéris.
Ancienne ballade.
Largesse, ô chevaliers ! largesse aux suivants d’armes !
Venez tous ! soit qu’au sein des jeux ou des alarmes,
Votre écu de Milan porte le vert dragon,
Le manteau noir d’Agra, semé de blanches larmes,
La fleur de lys de France, ou la croix d’Aragon.
Déjà la lice est ouverte ;
Les clercs en ont fait le tour ;
La bannière blanche et verte
Flotte au front de chaque tour ;
La foule éclate en paroles ;
Les légères banderoles
Se mêlent en voltigeant ;
Et le héros du portique
Sur l’or de sa dalmatique
Suspend le griffon d’argent.
Les maisons peuplent leur faîte ;
Au loin gronde le beffroi ;
Tout nous promet une fête
Digne des regards du roi.
La reine, à ce jour suprême,
A de son épargne même
Consacré douze deniers,
Et, pour l’embellir encore,
Racheté des fers du Maure
Douze chrétiens prisonniers.
Or, comme la loi l’ordonne,
Chevaliers au cœur loyal,
Avant que le clairon sonne,
Écoutez l’édit royal.
Car, sans l’entendre en silence,
Celui qui saisit la lance
N’a plus qu’un glaive maudit.
Croyez ces conseils prospères !
C’est ce qu’ont dit à vos pères
Ceux à qui Dieu l’avait dit !
D’abord, des saintes louanges
Chantez les versets bénis,
Chantez Jésus, les archanges,
Et monseigneur saint Denis !
Jurez sur les évangiles
Que, si vos bras sont fragiles,
Rien ne ternit votre honneur ;
Que vous pourrez, s’il se lève,
Montrer au roi votre glaive,
Comme votre âme au Seigneur !
D’un saint touchez la dépouille !
Jurez, comtes et barons,
Que nulle fange ne souille
L’or pur de vos éperons !
Que de ses vassaux fidèles,
Dans ses noires citadelles,
Nul de vous n’est le bourreau !
Que, du sort bravant l’épreuve,
Pour l’orphelin et la veuve
Votre épée est sans fourreau !
Preux que l’honneur accompagne,
N’oubliez pas les vertus
Des vieux pairs de Charlemagne,
Des vieux champions d’Artus !
Malheur au vainqueur sans gloire,
Qui doit sa lâche victoire
À de hideux nécromants !
Honte au guerrier sans vaillance
Qui combat la noble lance
Avec d’impurs talismans !
Un jour, sur les murs funestes
De son infâme château,
On voit pendre ses vils restes
Aux bras d’un sanglant poteau ;
Éternisant ses supplices,
Les enchanteurs, ses complices,
Dans les ombres déchaînés,
Parmi d’affreux sortilèges
À leurs festins sacrilèges
Mêlent ses os décharnés !
Mais gloire au guerrier austère !
Gloire au pieux châtelain !
Chaque belle sans mystère
Brode son nom sur le lin ;
Le mélodieux trouvère
À son glaive, qu’on révère,
Consacre un chant immortel ;
Dans sa tombe est une fée ;
Et l’on donne à son trophée
Pour piédestal un autel.
Donc, en vos âmes courtoises,
Gravez, pairs et damoisels,
La loi des joutes gauloises
Et des galants carrousels !
Par les juges de l’épée,
Par leur belle détrompée,
Les félons seront honnis.
Leur opprobre est sans refuges ;
Ceux que condamnent les juges
Par les dames sont punis !
Largesse, ô chevaliers ! largesse aux suivants d’armes !
Venez tous ! soit qu’au sein des jeux ou des alarmes,
Votre écu de Milan porte le vert dragon,
Le manteau noir d’Agra, semé de blanches larmes,
La fleur de lys de France, ou la croix d’Aragon.
Janvier 1824.
ODE DIXIÈME. LE DERNIER CHANT.
Ô muse, qui daignas me soutenir dans une carrière aussi longue que périlleuse, retourne maintenant aux célestes demeures !… Adieu ! consolatrice de mes jours, toi qui partageas mes plaisirs, et bien plus souvent mes douleurs ! Chateaubriand. Les Martyrs.
Et toi, dépose aussi la lyre !
Qu’importe le Dieu qui t’inspire
À ces mortels vains et grossiers ?
On en rit quand ta main l’encense ;
Brise donc ce luth sans puissance !
Descends de ce char sans coursiers !
— Oh ! qu’il est saint et pur le transport du poëte,
Quand il voit en espoir, bravant la mort muette,
Du voyage des temps sa gloire revenir !
Sur les âges futurs, de sa hauteur sublime
Il se penche, écoutant son lointain souvenir ;
Et son nom, comme un poids jeté dans un abîme,
Éveille mille échos au fond de l’avenir.
Je n’ai point cette auguste joie.
Les siècles ne sont point ma proie ;
La gloire ne dit pas mon rang.
Ma muse, en l’orage qui gronde,
Est tombée au courant du monde,
Comme un lys aux flots d’un torrent.
Pourtant, ma douce muse est innocente et belle.
L’astre de Bethléem a des regards pour elle ;
J’ai suivi l’humble étoile, aux rois pasteurs pareil.
Le Seigneur m’a donné le don de sa parole,
Car son peuple l’oublie en un lâche sommeil ;
Et, soit que mon luth pleure, ou menace, ou console,
Mes chants volent à Dieu, comme l’aigle au soleil.
Mon âme à sa source embrasée
Monte de pensée en pensée ;
Ainsi du ruisseau précieux
Où l’arabe altéré s’abreuve,
La goutte d’eau passe au grand fleuve,
Du fleuve aux mers, des mers aux cieux.
Mais, ô fleurs sans parfums, foyers sans étincelles,
Hommes ! l’air parmi vous manque à mes larges ailes.
Votre monde est borné, votre souffle est mortel !
Les lyres sont pour vous comme des voix vulgaires.
Je m’enivre d’absinthe : enivrez-vous de miel.
Bien ! aimez vos amours et guerroyez vos guerres,
Vous, dont l’œil mort se ferme à tout rayon du ciel !
Sans éveiller d’écho sonore
J’ai haussé ma voix faible encore ;
Et ma lyre aux fibres d’acier
A passé sur ces âmes viles,
Comme sur le pavé des villes
L’ongle résonnant du coursier.
En vain j’ai fait gronder la vengeance éternelle ;
En vain j’ai, pour fléchir leur âme criminelle,
Fait parler le pardon par la voix des douleurs.
Du haut des cieux tonnants, mon austère pensée,
Sur cette terre ingrate où germent les malheurs,
Tombant, pluie orageuse ou propice rosée,
N’a point flétri l’ivraie et fécondé des fleurs.
Du tombeau tout franchit la porte.
L’homme, hélas ! que le temps emporte,
En vain contre lui se débat.
Rien de Dieu ne trompe l’attente ;
Et la vie est comme une tente
Où l’on dort avant le combat.
Voilà, tristes mortels, ce que leur âme oublie !
L’urne des ans pour tous n’est pas toujours remplie.
Mais qu’ils passent en paix sous le ciel outragé !
Qu’ils jouissent des jours dans leurs frêles demeures !
Quand dans l’éternité leur sort sera plongé,
Les insensés en vain s’attacheront aux heures,
Comme aux débris épars d’un vaisseau submergé.
Adieu donc ce luth qui soupire !
Muse, ici tu n’as plus d’empire,
Ô muse aux concerts immortels !
Fuis la foule qui te contemple ;
Referme les voiles du temple ;
Rends leur ombre aux chastes autels.
Je vous rapporte, ô Dieu ! le rameau d’espérance. —
Voici le divin glaive et la céleste lance ;
J’ai mal atteint le but où j’étais envoyé.
Souvent, des vents jaloux jouet involontaire,
L’aiglon suspend son vol, à peine déployé ;
Souvent, d’un trait de feu cherchant en vain la terre,
L’éclair remonte au ciel sans avoir foudroyé.
1823.
ODE QUATRIÈME. LE DÉVOUEMENT.
In urbe omne mortalium genus vis pestilentiæ depopulabatur, nulla cœli intemperies quæ occurreret oculis. Sed domus corporibus exanimis, itinera funeribus complebantur ; non sexus, non ætas periculo vacua.Tacite.
Dans la ville, la peste dévorait tout ce qui meurt ; aucun nuage dans le ciel ne s’offrait aux yeux ; mais les maisons étaient pleines de corps sans vie, les voies de funérailles. Ni le sexe ni l’âge n’étaient exempts du péril.
I
Je rends grâce au Seigneur : il m’a donné la vie !
La vie est chère à l’homme, entre les dons du ciel ;
Nous bénissons toujours le Dieu qui nous convie
Au banquet d’absinthe et de miel.
Un nœud de fleurs se mêle aux fers qui nous enlacent ;
Pour vieillir parmi ceux qui passent,
Tout homme est content de souffrir ;
L’éclat du jour nous plaît ; l’air des cieux nous enivre.
Je rends grâce au Seigneur : — c’est le bonheur de vivre
Qui fait la gloire de mourir !
Malheureux le mortel qui meurt, triste victime,
Sans qu’un frère sauvé vive par son trépas,
Sans refermer sur lui, comme un romain sublime,
Le gouffre où se perdent ses pas !
Infortuné le peuple, en proie à l’anathème,
Qui voit, se consumant lui-même,
Périr son nom et son orgueil,
Sans que toute la terre à sa chute s’incline,
Sans qu’un beau souvenir reste sur sa ruine,
Comme un flambeau sur un cercueil !
II
Quand Dieu, las de forfaits, se lève en sa colère,
Il suscite un fléau formidable aux cités,
Qui laisse après sa fuite un effroi séculaire
Aux murs, longtemps inhabités.
D’un vil germe, ignoré des peuples en démence,
Un géant pâle, un spectre immense
Sort et grandit au milieu d’eux ;
Et la ville veut fuir, mais le monstre fidèle,
Comme un horrible époux, la couvre de son aile,
Et l’étreint de ses bras hideux !
Le peuple en foule alors sous le mal qui fermente
Tombe, ainsi qu’en nos champs la neige aux blancs flocons ;
Tout succombe, et partout la mort qui s’alimente
Renaît des cadavres féconds.
Le monstre l’une à l’autre enchaîne ses victimes ;
Il les traîne aux mêmes abîmes ;
Il se repaît de leurs lambeaux ;
Et, parmi les bûchers, le deuil et les décombres,
Les vivants sans abris, tels que d’impures ombres,
Errent loin des morts sans tombeaux.
Quand le cirque s’ouvrait, aux jours des funérailles,
Tous les romains en paix, par leurs licteurs couverts,
Voyaient de loin lutter les captifs des batailles,
Livrés aux tigres des déserts.
Ainsi dans leur effroi les nations s’assemblent ;
Un long cri monte aux cieux qui tremblent,
Au loin de mers en mers porté.
Le monde armé, craignant l’hydre aux ailes rapides,
Garde sous leur fléau ces mourants homicides,
Et les menace, épouvanté !
III
Alors n’est-il pas vrai, sybarites des villes,
Que les jeux sont plus doux, et les plaisirs meilleurs,
Lorsqu’un mal plus affreux que les haines civiles
Sème en d’autres murs les douleurs ?
Loin des couches de feu qu’infecte un germe immonde,
Qu’avec charme l’enfant du monde
Sur un lit parfumé s’endort !
Et qu’on savoure mieux l’air natal de la vie,
Quand tout un peuple en deuil, qui pleure et nous envie,
Respire ailleurs un vent de mort !
Chacun reste absorbé dans un cercle éphémère.
La mère embrasse en paix l’enfant qui lui sourit,
Sans s’informer des lieux où le sein d’une mère
Est mortel au fils qu’il nourrit !
Quelque pitié vulgaire au fond des cœurs s’éveille,
Entre les fêtes de la veille
Et les fêtes du lendemain ;
Car tels sont les humains, plaindre les importune.
Ils passent à côté d’une grande infortune,
Sans s’arrêter sur le chemin.
IV
Quelques hommes pourtant, qu’un feu secret anime,
Se lèvent de la foule, et chacun dans leurs yeux
Cherche quel beau destin, quel avenir sublime
Rayonne sur leurs fronts joyeux. —
Un triomphe éclatant peut-être les réclame ?
Quel espoir enivre leur âme ?
Quel bien ? quel trésor ? quel honneur ?… —
Ainsi toujours, hélas ! dans ce monde stérile,
Si la vertu paraît, à son aspect tranquille
Nous la prenons pour le bonheur !
Ô peuples ! ces mortels, qu’un Dieu guide et seconde,
Vont d’un pas assuré, d’un regard radieux,
Combattre le fléau devant qui fuit le monde :
Adressez-leur vos longs adieux.
Et vous, ô leurs parents, leurs épouses, leurs mères !
Contenez vos larmes amères ;
Laissez les victimes s’offrir ;
Ne les poursuivez pas de plaintes téméraires ;
Devaient-ils préférer aucun d’entre leurs frères
À ceux pour qui l’on peut mourir ?
Bientôt s’ouvre pour eux la cité solitaire.
Mille spectres vivants les appellent en pleurs,
Surpris qu’il soit encore un mortel sur la terre
Qui vienne au cri de leurs douleurs.
Ils parlent ; et déjà leur voix rassure et guide
Ces peuples qu’un fléau livide
Pousse au tombeau d’un bras de fer,
Et le monstre, attaqué dans les murs qu’il opprime,
Frémit comme Satan, quand, sauveur et victime,
Un Dieu parut dans son enfer !
Ils contemplent de près l’hydre non assouvie.
Pour ravir ses secrets résignés à leur sort,
Leur art audacieux lui dispute la vie,
Ou l’interroge dans la mort.
Quand leurs secours sont vains, leur prière console.
Le mourant croit à leur parole
Que le ciel ne peut démentir ;
Et si le trépas même, enfin, frappe leur tête,
De l’apôtre serein l’humble voix ne s’arrête
Qu’au dernier souffle du martyr.
V
Ô mortels trop heureux ! qui pourrait vous atteindre,
Vous qui domptez la mort en affrontant ses coups ?
Lorsqu’en vous admirant la foule ose vous plaindre
Je vous suis de mes pleurs jaloux.
Infortuné ! jamais, victime volontaire,
Je n’irai, pour sauver la terre,
Braver un fléau dévorant,
Ni, calmant par mes soins ses douleurs meurtrières,
Mêler ma plainte amie et mes saintes prières
Aux soupirs impurs d’un mourant !