Odes et Ballades (page 15)
Qu’importe à ce géant un cortège d’atomes ?
Fils du monde, c’est vous qu’il fuit.
Que fait à l’immortel votre éphémère empire ?
Sans les chants de sa voix, sans les sons de sa lyre,
N’avez-vous point assez de bruit ?
III
Laissez-le dans son ombre où descend la lumière. —
Savez-vous qu’une Muse, épurant sa poussière,
Y charme en secret ses ennuis ?
Et que, laissant pour lui les éternelles fêtes,
La colombe du Christ et l’aigle des Prophètes
Souvent y visitent ses nuits ?
Sa veille redoutable, en ses visions saintes,
Voit les soleils naissants et les sphères éteintes
Passer en foule au fond du ciel ;
Et, suivant dans l’espace un chœur brûlant d’archanges,
Cherche, aux mondes lointains, quelles formes étranges
Y revêt l’Être universel.
Savez-vous que ses yeux ont des regards de flamme ?
Savez-vous que le voile, étendu sur son âme,
Ne se lève jamais en vain ?
De lumière dorée et de flammes rougie,
Son aile, en un instant, de l’infernale orgie
Peut monter au banquet divin.
Laissez donc loin de vous, ô mortels téméraires,
Celui que le Seigneur marqua, parmi ses frères,
De ce signe funeste et beau,
Et dont l’œil entrevoit plus de mystères sombres
Que les morts effrayés n’en lisent, dans les ombres,
Sous la pierre de leur tombeau !
IV
Un jour vient dans sa vie, où la Muse elle-même,
D’un sacerdoce auguste armant son luth suprême,
L’envoie au monde ivre de sang,
Afin que, nous sauvant de notre propre audace,
Il apporte d’en haut à l’homme qui menace
La prière du Tout-Puissant.
Un formidable esprit descend dans sa pensée.
Il paraît ; et soudain, en éclairs élancée,
Sa parole luit comme un feu.
Les peuples prosternés en foule l’environnent ;
Sina mystérieux, les foudres le couronnent,
Et son front porte tout un Dieu !
Août 1823.
LIVRE PREMIER.
1818 — 1822.
Vox clamabat in deserto.
À M. ALEXANDRE SOUMET.
ODE PREMIÈRE. LE POËTE DANS LES RÉVOLUTIONS.
Dictus ob hoc lenire tigres, rabidosque leones.Horat. Ad Pisones.
Mourir sans vider mon carquois !
Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange
Ces bourreaux barbouilleurs de lois !
André Chénier. Iambes.
« Le vent chasse loin des campagnes
Le gland tombé des rameaux verts ;
Chêne, il le bat sur les montagnes ;
Esquif, il le bat sur les mers.
Jeune homme, ainsi le sort nous presse.
Ne joins pas, dans ta folle ivresse,
Les maux du monde à tes malheurs ;
Gardons, coupables et victimes,
Nos remords pour nos propres crimes,
Nos pleurs pour nos propres douleurs. »
Quoi ! mes chants sont-ils téméraires ?
Faut-il donc, en ces jours d’effroi,
Rester sourd aux cris de ses frères !
Ne souffrir jamais que pour soi !
Non, le poëte sur la terre
Console, exilé volontaire,
Les tristes humains dans leurs fers ;
Parmi les peuples en délire,
Il s’élance, armé de sa lyre,
Comme Orphée au sein des enfers.
« Orphée aux peines éternelles
Vint un moment ravir les morts ;
Toi, sur les têtes criminelles,
Tu chantes l’hymne du remords.
Insensé ! quel orgueil t’entraîne ?
De quel droit viens-tu dans l’arène
Juger sans avoir combattu ?
Censeur échappé de l’enfance,
Laisse vieillir ton innocence,
Avant de croire à ta vertu. »
Quand le crime, Python perfide,
Brave, impuni, le frein des lois,
La Muse devient l’Euménide,
Apollon saisit son carquois.
Je cède au Dieu qui me rassure ;
J’ignore à ma vie encor pure
Quels maux le sort veut attacher ;
Je suis sans orgueil mon étoile ;
L’orage déchire la voile :
La voile sauve le nocher.
« Les hommes vont aux précipices.
Tes chants ne les sauveront pas.
Avec eux, loin des cieux propices,
Pourquoi donc égarer tes pas ?
Peux-tu, dès tes jeunes années,
Sans briser d’autres destinées,
Rompre la chaîne de tes jours ?
Épargne ta vie éphémère :
Jeune homme, n’as-tu pas de mère ?
Poëte, n’as-tu pas d’amours ? »
Eh bien, à mes terrestres flammes,
Si je meurs, les cieux vont s’ouvrir.
L’amour chaste agrandit les âmes,
Et qui sait aimer sait mourir.
Le poëte, en des temps de crime,
Fidèle aux justes qu’on opprime,
Célèbre, imite les héros ;
Il a, jaloux de leur martyre,
Pour les victimes une lyre,
Une tête pour les bourreaux.
« On dit que jadis le poëte,
Chantant des jours encor lointains,
Savait à la terre inquiète
Révéler ses futurs destins.
Mais toi, que peux-tu pour le monde ?
Tu partages sa nuit profonde ;
Le ciel se voile et veut punir ;
Les lyres n’ont plus de prophète,
Et la Muse, aveugle et muette,
Ne sait plus rien de l’avenir ! »
Le mortel qu’un Dieu même anime
Marche à l’avenir, plein d’ardeur ;
C’est en s’élançant dans l’abîme
Qu’il en sonde la profondeur.
Il se prépare au sacrifice ;
Il sait que le bonheur du vice
Par l’innocent est expié ;
Prophète à son jour mortuaire,
La prison est son sanctuaire,
Et l’échafaud est son trépied.
« Que n’es-tu né sur les rivages
Des Abbas et des Cosroës,
Aux rayons d’un ciel sans nuages,
Parmi le myrte et l’aloès !
Là, sourd aux maux que tu déplores,
Le poëte voit ses aurores
Se lever sans trouble et sans pleurs ;
Et la colombe, chère aux sages,
Porte aux vierges ses doux messages
Où l’amour parle avec des fleurs ! »
Qu’un autre au céleste martyre
Préfère un repos sans honneur !
La gloire est le but où j’aspire ;
On n’y va point par le bonheur.
L’alcyon, quand l’océan gronde,
Craint que les vents ne troublent l’onde
Où se berce son doux sommeil ;
Mais pour l’aiglon, fils des orages,
Ce n’est qu’à travers les nuages
Qu’il prend son vol vers le soleil !
Mars 1821.
À MLLE. J.-D. DE M.
ODE VINGT-DEUXIÈME. LE PORTRAIT D’UNE ENFANT.
Pictura poesis.Horace.
Quand ie voy tant de couleurs
Et de fleurs
Qui esmaillent un riuage,
Ie pense voir le beau teint
Qui est peint
Si vermeil en son visage.
Quand ie sens, parmi les prez
Diaprez,
Les fleurs dont la terre est pleine
Lors ie fais croire à mes sens
Que ie sens
La douceur de son haleine.
Ronsard.
I
Oui, ce front, ce sourire et cette fraîche joue,
C’est bien l’enfant qui pleure et joue,
Et qu’un esprit du ciel défend !
De ses doux traits, ravis à la sainte phalange,
C’est bien le délicat mélange ;
Poëte, j’y crois voir un ange,
Père, j’y trouve mon enfant.
On devine à ses yeux, pleins d’une pure flamme,
Qu’au paradis, d’où vient son âme,
Elle a dit un récent adieu.
Son regard, rayonnant d’une joie éphémère,
Semble en suivre encor la chimère,
Et revoir dans sa douce mère
L’humble mère de l’Enfant-Dieu !
On dirait qu’elle écoute un chœur de voix célestes,
Que, de loin, des vierges modestes
Elle entend l’appel gracieux ;
À son joyeux regard, à son naïf sourire,
On serait tenté de lui dire :
— Jeune ange, quel fut ton martyre,
Et quel est ton nom dans les cieux ?
II
Ô toi dont le pinceau me la fit si touchante,
Tu me la peins, je te la chante !
Car tes nobles travaux vivront ;
Une force virile à ta grâce est unie ;
Tes couleurs sont une harmonie ;
Et dans ton enfance un génie
Mit une flamme sur ton front !
Sans doute quelque fée, à ton berceau venue,
Des sept couleurs que dans la nue
Suspend le prisme aérien,
Des roses de l’aurore humide et matinale,
Des feux de l’aube boréale,
Fit une palette idéale
Pour ton pinceau magicien !
6 novembre 1825.
AUX ROIS DE L’EUROPE.
ODE CINQUIÈME. LE REPAS LIBRE.
Il y avait à Rome un antique usage : la veille de l’exécution des condamnés à mort, on leur donnait, à la porte de la prison, un repas public appelé le Repas libre.Chateaubriand. Les Martyrs.
I
Lorsqu’à l’antique Olympe immolant l’Évangile,
Le préteur, appuyant d’un tribunal fragile
Ses temples odieux,
Livide, avait proscrit des chrétiens pleins de joie,
Victimes qu’attendaient, acharnés sur leur proie,
Les tigres et les dieux ;
Rome offrait un festin à leur élite sainte ;
Comme si, sur les bords du calice d’absinthe
Versant un peu de miel,
Sa pitié des martyrs ignorait l’énergie,
Et voulait consoler par une folle orgie
Ceux qu’appelait le ciel.
La pourpre recevait ces convives austères ;
Le falerne écumait dans de larges cratères
Ceints de myrtes fleuris ;
Le miel d’Hybla dorait les vins de Malvoisie,
Et, dans les vases d’or, les parfums de l’Asie
Lavaient leurs pieds meurtris.
Un art profond, mêlant les tributs des trois mondes,
Dévastait les forêts et dépeuplait les ondes
Pour ce libre repas ;
On eût dit qu’épuisant la prodigue nature,
Sybaris conviait aux banquets d’Épicure
Ces élus du trépas.
Les tigres cependant s’agitaient dans leur chaîne ;
Les léopards captifs de la sanglante arène
Cherchaient le noir chemin ;
Et bientôt, moins cruels que les femmes de Rome,
Ces monstres s’étonnaient d’être applaudis par l’homme,
Baignés de sang humain.
On jetait aux lions les confesseurs, les prêtres.
Telle une main servile à de dédaigneux maîtres
Offre un mets savoureux.
Lorsqu’au pompeux banquet siégeait leur saint conclave,
La pâle mort, debout, comme un muet esclave,
Se tenait derrière eux.
II
Ô rois ! comme un festin s’écoule votre vie.
La coupe des grandeurs, que le vulgaire envie,
Brille dans votre main ;
Mais au concert joyeux de la fête éphémère
Se mêle le cri sourd du tigre populaire
Qui vous attend demain !
1823.
ODE SIXIÈME. LE RÉTABLISSEMENT DE LA STATUE DE HENRI IV.
Accingunt omnes operi, pedibusque rotarum
Subjiciunt lapsus, et stupea vincula collo
Intendunt……………………
………Pueri circum innuplæque puellæ
Sacra canunt, funemque manu contingere gaudent !
Virgile.
I
Je voyais s’élever, dans le lointain des âges,
Ces monuments, espoir de cent rois glorieux ;
Puis je voyais crouler les fragiles images
De ces fragiles demi-dieux.
Alexandre, un pêcheur des rives du Pirée
Foule ta statue ignorée,
Sur le pavé du Parthénon ;
Et les premiers rayons de la naissante aurore
En vain dans le désert interrogent encore
Les muets débris de Memnon.
Ont-ils donc prétendu, dans leur esprit superbe,
Qu’un bronze inanimé dût les rendre immortels ?
Demain le temps peut-être aura caché sous l’herbe
Leurs imaginaires autels.
Le proscrit à son tour peut remplacer l’idole ;
Des piédestaux du Capitole
Sylla détrône Marius.
Aux outrages du sort insensé qui s’oppose !
Le sage, de l’affront dont frémit Théodose,
Sourit avec Démétrius.
D’un héros toutefois l’image auguste et chère
Hérite du respect qui payait ses vertus ;
Trajan domine encore les champs que de Tibère
Couvrent les temples abattus.
Souvent, lorsqu’en l’horreur des discordes civiles,
La terreur planait sur les villes,
Aux cris des peuples révoltés,
Un héros, respirant dans le marbre immobile,
Arrêtait tout à coup par son regard tranquille
Les factieux épouvantés.
II
Eh quoi ! sont-ils donc loin, ces jours de notre histoire
Où Paris sur son prince osa lever son bras ?
Où l’aspect de Henri, ses vertus, sa mémoire,
N’ont pu désarmer des ingrats ?
Que dis-je ? ils ont détruit sa statue adorée.
Hélas ! cette horde égarée
Mutilait l’airain renversé ;
Et cependant, des morts souillant le saint asile,
Leur sacrilège main demandait à l’argile
L’empreinte de son front glacé !
Voulaient-ils donc jouir d’un portrait plus fidèle
Du héros dont leur haine a payé les bienfaits ?
Voulaient-ils, réprouvant leur fureur criminelle,
Le rendre à nos yeux satisfaits ?
Non ; mais c’était trop peu de briser son image ;
Ils venaient encor, dans leur rage,
Briser son cercueil outragé ;
Tel, troublant le désert d’un rugissement sombre,
Le tigre, en se jouant, cherche à dévorer l’ombre
Du cadavre qu’il a rongé.
Assis près de la Seine, en mes douleurs amères,
Je me disais : La Seine arrose encore Ivry,
Et les flots sont passés où, du temps de nos pères,
Se peignaient les traits de Henri.
Nous ne verrons jamais l’image vénérée
D’un roi qu’à la France éplorée
Enleva sitôt le trépas ;
Sans saluer Henri nous irons aux batailles,
Et l’étranger viendra chercher dans nos murailles
Un héros qu’il n’y verra pas.
III
Où courez-vous ? Quel bruit naît, s’élève et s’avance ?
Qui porte ces drapeaux, signe heureux de nos rois ?
Dieu ! quelle masse au loin semble, en sa marche immense,
Broyer la terre sous son poids ?
Répondez… Ciel ! c’est lui ! je vois sa noble tête…
Le peuple, fier de sa conquête,
Répète en chœur son nom chéri.
Ô ma lyre ! tais-toi dans la publique ivresse ;
Que seraient tes concerts près des chants d’allégresse
De la France aux pieds de Henri ?
Par mille bras traîné, le lourd colosse roule.
Ah ! volons, joignons-nous à ces efforts pieux.
Qu’importe si mon bras est perdu dans la foule !
Henri me voit du haut des cieux.
Tout un peuple a voué ce bronze à ta mémoire,
Ô chevalier, rival en gloire
Des Bayard et des Duguesclin !
De l’amour des français reçois la noble preuve,
Nous devons ta statue au denier de la veuve,
À l’obole de l’orphelin.
N’en doutez pas, l’aspect de cette image auguste
Rendra nos maux moins grands, notre bonheur plus doux ;
Ô français ! louez Dieu, vous voyez un roi juste,
Un français de plus parmi vous.
Désormais, dans ses yeux, en volant à la gloire,
Nous viendrons puiser la victoire ;
Henri recevra notre foi ;
Et quand on parlera de ses vertus si chères,
Nos enfants n’iront pas demander à nos pères
Comment souriait le bon roi !
IV
Jeunes amis, dansez autour de cette enceinte ;
Mêlez vos pas joyeux, mêlez vos heureux chants ;
Henri, car sa bonté dans ses traits est empreinte,
Bénira vos transports touchants.
Près des vains monuments que des tyrans s’élèvent,
Qu’après de longs siècles achèvent
Les travaux d’un peuple opprimé,
Qu’il est beau, cet airain où d’un roi tutélaire
La France aime à revoir le geste populaire
Et le regard accoutumé !
Que le fier conquérant de la Perse avilie,
Las de léguer ses traits à de frêles métaux,
Menace, dans l’accès de sa vaste folie,
D’imposer sa forme à l’Athos ;
Qu’un Pharaon cruel, superbe en sa démence,
Couvre d’un obélisque immense
Le grand néant de son cercueil ;
Son nom meurt, et bientôt l’ombre des Pyramides
Pour l’étranger, perdu dans ces plaines arides,
Est le seul bienfait de l’orgueil.
Un jour (mais repoussons tout présage funeste !)
Si des ans ou du sort les coups encor vainqueurs
Brisaient de notre amour le monument modeste,
Henri, tu vivrais dans nos cœurs ;
Cependant que du Nil les montagnes altières,
Cachant cent royales poussières,
Du monde inutile fardeau,
Du temps et de la mort attestent le passage,
Et ne sont déjà plus, à l’œil ému du sage,
Que la ruine d’un tombeau.
Février 1819.
ODE QUATRIÈME. LE SACRE DE CHARLES X.
Os superbum conticescat,
Simplex fides acquiscat
Dei magisterio.
Que l’orgueil se taise, que la simple foi contemple l’exercice du pouvoir de Dieu.Prose. — Prières du sacre.
I
L’orgueil depuis trente ans est l’erreur de la terre.
C’est lui qui sous les droits étouffa le devoir ;
C’est lui qui dépouilla de son divin mystère
Le sanctuaire du pouvoir.
L’orgueil enfanta seul nos fureurs téméraires,
Et ces lois dont tant de nos frères
Ont subi l’arrêt criminel,
Et ces règnes sanglants, et ces hideuses fêtes,
Où, sur un échafaud se proclamant prophètes,
Des bourreaux créaient l’Éternel !
En vain, pour dissiper cette ingrate folie,
Les leçons du Seigneur sur nous ont éclaté ;
Dans les faits merveilleux que notre siècle oublie,
En vain Dieu s’est manifesté ;
En vain un conquérant, aux ailes enflammées,
A rempli du bruit des armées
Le monde en ses fers engourdi ;
Des peuples obstinés l’aveuglement vulgaire
N’a point vu quelle main poussait ses chars de guerre
Du septentrion au midi !
II
Qui jamais de Clovis surpassa l’insolence,
Peuples ? dans son orgueil il plaçait son appui.
Ne mettant que le monde et lui dans la balance,
Il crut qu’elle penchait sous lui.
Il bravait de vingt rois les armes épuisées ;
Des nations s’étaient brisées
Sur ce Sicambre audacieux ;
Sur la terre à ses yeux rien n’était redoutable ;