Odes et Ballades (page 16)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Odes et Ballades · 22 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il fallut, pour courber cette tête indomptable,

Qu’une colombe vînt des cieux !

Peuples ! au même autel elle est redescendue !

Elle vient, échappée aux profanations,

Comme elle a de Clovis fléchi l’âme éperdue,

Vaincre l’orgueil des nations.

Que le siècle à son tour comme un roi s’humilie.

De la voix qui réconcilie

L’oracle est enfin entendu ;

La royauté, longtemps veuve de ses couronnes,

De la chaîne d’airain qui lie au ciel les trônes

A retrouvé l’anneau perdu.

III

Naguère on avait vu les tyrans populaires,

Attaquant le passé comme un vieil ennemi,

Poursuivre, sous l’abri des marbres séculaires,

Le trésor gardé par Remy.

Du pontife endormi profanant le front pâle,

De sa tunique épiscopale

Ils déchirèrent les lambeaux ;

Car ils bravaient la mort dans sa majesté sainte ;

Et les vieillards souvent s’écriaient, pleins de crainte :

— Que leur ont donc fait les tombeaux ?

Mais, trompant des vautours la fureur criminelle,

Dieu garda sa colombe au lys abandonné.

Elle va sur un roi poser encor son aile :

Ce bonheur à Charle est donné !

Charles sera sacré suivant l’ancien usage,

Comme Salomon, le roi sage,

Qui goûta les célestes mets,

Quand Sadoch et Nathan d’un baume l’arrosèrent,

Et, s’approchant de lui, sur le front le baisèrent,

En disant : Qu’il vive à jamais !

IV

Le vieux pays des francs, parmi ses métropoles,

Compte une église illustre, où venaient tous nos rois,

De ce pas triomphant dont tremblent les deux pôles,

S’humilier devant la croix.

Le peuple en racontait cent prodiges antiques :

Ce temple a des voûtes gothiques,

Dont les saints aimaient les détours ;

Un séraphin veillait à ses portes fermées ;

Et les anges du ciel, quand passaient leurs armées,

Plantaient leurs drapeaux sur ses tours !

C’est là que pour la fête on dresse des trophées.

L’or, la moire et l’azur parent les noirs piliers,

Comme un de ces palais où voltigeaient les fées,

Dans les rêves des chevaliers.

D’un trône et d’un autel les splendeurs s’y répondent ;

Des festons de flambeaux confondent

Leurs rayons purs dans le saint lieu ;

Le lys royal s’enlace aux arches tutélaires ;

Le soleil, à travers les vitraux circulaires,

Mêle aux fleurs des roses de feu.

V

Voici que le cortège à pas égaux s’avance.

Le pontife aux guerriers demande Charles Dix.

L’autel de Reims revoit l’oriflamme de France

Retrouvée aux murs de Cadix.

Les cloches dans les airs tonnent ; le canon gronde ;

Devant l’aîné des rois du monde

Tout un peuple tombe à genoux ;

Mille cris de triomphe en sons confus se brisent ;

Puis le roi se prosterne, et les évêques disent :

— « Seigneur, ayez pitié de nous !

« Celui qui vient en pompe à l’autel du Dieu juste,

C’est l’héritier nouveau du vieux droit de Clovis,

Le chef des douze pairs, que son appel auguste

Convoque en ces sacrés parvis.

« Ses preux, quand de sa voix leur oreille est frappée,

Touchent le pommeau de l’épée,

Et l’ennemi pâlit d’effroi ;

Lorsque ses légions rentrent après la guerre,

Leur marche pacifique ébranle encor la terre :

Ô Dieu ! prenez pitié du roi !

Car vous êtes plus grand que la grandeur des hommes !

Nous vous louons, Seigneur, nous vous confessons Dieu !

Vous nous placez au faîte, et dès que nous y sommes,

À la vie il faut dire adieu !

Vous êtes Sabaoth, le Dieu de la victoire !

Les chérubins, remplis de gloire,

Vous ont proclamé Saint trois fois ;

Dans votre éternité le temps se précipite ;

Vous tenez dans vos mains le monde qui palpite

Comme un passereau sous nos doigts ! »

VI

Le roi dit : « Nous jurons, comme ont juré nos pères,

De rendre à nos sujets paix, amour, équité ;

D’aimer, aux mauvais jours comme en des temps prospères,

La charte de leur liberté.

Nous vivrons dans la foi par nos aïeux chérie.

Des ordres de chevalerie

Nous suivrons le chemin étroit.

Pour sauver l’opprimé nos pas seront agiles.

Ainsi nous le jurons sur les saints Évangiles.

Que Dieu soit en aide au bon droit ! »

Montjoie et Saint-Denis ! — Voilà que Clovis même

Se lève pour l’entendre ; et les deux saints guerriers,

Charlemagne et Louis, portant pour diadème

Une auréole de lauriers ;

Et Charles Sept, guidé par Jeanne encor ravie ;

Et François Premier, dont Pavie

Trouva l’armure sans défaut ;

Et du dernier martyr l’héroïque fantôme,

Ce roi, deux fois sacré pour un double royaume,

À l’autel et sur l’échafaud !

Devant ces grands témoins de la grandeur française,

Le saint chrême de Charle a rajeuni les droits.

Il reçoit, sans faiblir, cette couronne où pèse

La gloire de soixante rois.

L’archevêque bénit l’épée héréditaire,

Et le sceptre, et la main austère

Dont nul signe n’est démenti ;

Puis il plonge à leur tour dans le divin calice

Ces gants, qu’un roi jamais n’a jetés dans la lice,

Sans qu’un monde n’en ait retenti !

VII

Entre, ô peuple ! — Sonnez, clairons, tambours, fanfare !

Le prince est sur le trône ; il est grand et sacré !

Sur la foule ondoyante il brille comme un phare

Des flots d’une mer entouré.

Mille chantres des airs, du peuple heureuse image,

Mêlant leur voix et leur plumage,

Croisent leur vol sous les arceaux ;

Car les francs, nos aïeux, croyaient voir dans la nue

Planer la Liberté, leur mère bien connue,

Sur l’aile errante des oiseaux.

Le voilà prêtre et roi ! — De ce titre sublime

Puisque le double éclat sur sa couronne a lui,

Il faut qu’il sacrifie. Où donc est la victime ? —

La victime, c’est encor lui !

Ah ! pour les rois français qu’un sceptre est formidable !

Ils guident ce peuple indomptable,

Qui des peuples règle l’essor ;

Le monde entier gravite et penche sur leur trône ;

Mais aussi l’indigent, que cherche leur aumône,

Compte leurs jours comme un trésor !

VIII

PRIÈRE.

Ô Dieu ! garde à jamais ce roi qu’un peuple adore !

Romps de ses ennemis les flèches et les dards,

Qu’ils viennent du couchant, qu’ils viennent de l’aurore,

Sur des coursiers ou sur des chars !

Charles, comme au Sina, t’a pu voir face à face !

Du moins qu’un long bonheur efface

Ses bien longues adversités.

Qu’ici-bas des élus il ait l’habit de fête.

Prête à son front royal deux rayons de ta tête ;

Mets deux anges à ses côtés !

Reims, mai-juin 1825.

BALLADE DEUXIÈME. LE SYLPHE.

Le vent, le froid et l’orage

Contre l’enfant faisaient rage.

— Ouvrez, dit-il, je suis nu !

La Fontaine.

Imitation d’Anacréon.

« Toi qu’en ces murs, pareille aux rêveuses sylphides,

Ce vitrage éclairé montre à mes yeux avides,

Jeune fille, ouvre-moi ! Voici la nuit, j’ai peur,

La nuit, qui, peuplant l’air de figures livides,

Donne aux âmes des morts des robes de vapeur !

« Vierge, je ne suis point de ces pèlerins sages

Qui font de longs récits après de longs voyages ;

Ni de ces paladins qu’aime et craint la beauté,

Dont le cor, éveillant les varlets et les pages,

Porte un appel de guerre à l’hospitalité.

« Je n’ai ni lourd bâton, ni lance redoutée,

Point de longs cheveux noirs, point de barbe argentée,

Ni d’humble chapelet, ni de glaive vainqueur.

Mon souffle, dont une herbe est à peine agitée,

N’arrache au cor des preux qu’un murmure moqueur.

« Je suis l’enfant de l’air, un sylphe, moins qu’un rêve,

Fils du printemps qui naît, du matin qui se lève,

L’hôte du clair foyer durant les nuits d’hiver,

L’esprit que la lumière à la rosée enlève,

Diaphane habitant de l’invisible éther.

« Ce soir un couple heureux, d’une voix solennelle,

Parlait tout bas d’amour et de flamme éternelle.

J’entendais tout ; près d’eux je m’étais arrêté ;

Ils ont dans un baiser pris le bout de mon aile,

Et la nuit est venue avant ma liberté.

« Hélas ! il est trop tard pour rentrer dans ma rose !

Châtelaine, ouvre-moi, car ma demeure est close.

Recueille un fils du jour, égaré dans la nuit ;

Permets, jusqu’à demain, qu’en ton lit je repose ;

Je tiendrai peu de place et ferai peu de bruit.

« Mes frères ont suivi la lumière éclipsée,

Ou les larmes du soir dont l’herbe est arrosée ;

Les lys leur ont ouvert leurs calices de miel.

Où fuir ?… Je ne vois plus de gouttes de rosée,

Plus de fleurs dans les champs ! plus de rayons au ciel !

« Damoiselle, entends-moi ! de peur que la nuit sombre,

Comme en un grand filet, ne me prenne en son ombre,

Parmi les spectres blancs et les fantômes noirs,

Les démons, dont l’enfer même ignore le nombre,

Les hiboux du sépulcre et l’autour des manoirs !

« Voici l’heure où les morts dansent d’un pied débile.

La lune au pâle front les regarde, immobile ;

Et le hideux vampire, ô comble de frayeur !

Soulevant d’un bras fort une pierre inutile,

Traîne en sa tombe ouverte un tremblant fossoyeur.

« Bientôt, nains monstrueux, noirs de poudre et de cendre,

Dans leur gouffre sans fond les gnômes vont descendre.

Le follet fantastique erre sur les roseaux.

Au frais ondin s’unit l’ardente salamandre,

Et de bleuâtres feux se croisent sur les eaux.

« Oh !… si, pour amuser son ennui taciturne,

Un mort, parmi ses os, m’enfermait dans son urne !

Si quelque nécromant, riant de mon effroi,

Dans la tour, d’où minuit lève sa voix nocturne,

Liait mon vol paisible au sinistre beffroi !

« Que ta fenêtre s’ouvre !… Ah ! si tu me repousses,

Il me faudra chercher quelques vieux nids de mousses,

À des lézards troublés livrer de grands combats…

Ouvre !… mes yeux sont purs, mes paroles sont douces

Comme ce qu’à sa belle un amant dit tout bas.

« Et je suis si joli ! Si tu voyais mes ailes

Trembler aux feux du jour, transparentes et frêles !…

J’ai la blancheur des lys où, le soir, nous fuyons ;

Et les roses, nos sœurs, se disputent entre elles

Mon souffle de parfums et mon corps de rayons.

« Je veux qu’un rêve heureux te révèle ma gloire.

Près de moi (ma sylphide en garde la mémoire)

Les papillons sont lourds, les colibris sont laids,

Quand, roi vêtu d’azur, et de nacre, et de moire,

Je vais de fleurs en fleurs visiter mes palais.

« J’ai froid ; l’ombre me glace, et vainement je pleure.

Si je pouvais t’offrir, pour m’ouvrir ta demeure,

Ma goutte de rosée ou mes corolles d’or !

Mais non ; je n’ai plus rien, il faudra que je meure.

Chaque soleil me donne et me prend mon trésor.

« Que veux-tu qu’en dormant je t’apporte en échange ?

L’écharpe d’une fée, ou le voile d’un ange ?

J’embellirai ta nuit des prestiges du jour !

Ton sommeil passera, sans que ton bonheur change,

Des beaux songes du ciel aux doux rêves d’amour.

« Mais mon haleine en vain ternit la vitre humide !

Ô vierge, crois-tu donc que, dans la nuit perfide,

La voix du sylphe errant cache un amant trompeur ?

Ne me crains pas, c’est moi qui suis faible et timide

Et si j’avais une ombre, hélas ! j’en aurais peur. »

Il pleurait. — Tout à coup, devant la tour antique,

S’éleva, murmurant comme un appel mystique,

Une voix… ce n’était sans doute qu’un esprit !

Bientôt parut la dame à son balcon gothique ; —

On ne sait si ce fut au sylphe qu’elle ouvrit.

1823.

ODE DIX-NEUVIÈME. LE VOYAGE.

… Je veux que mon retour

Te paraisse bien long. Je veux que nuit et jour

Tu m’aimes. — Nuit et jour, hélas ! je me tourmente ! —

Présente au milieu d’eux, sois seule, sois absente.

Dors en pensant à moi, rêve-moi près de toi,

Ne vois que moi sans cesse, et sois toute avec moi !

André Chénier.

I

Le cheval fait sonner son harnois qu’il secoue,

Et l’éclair du pavé va jaillir sous la roue ;

Il faut partir, adieu ! De ton cœur inquiet

Chasse la crainte amère ; adieu ! point de faiblesse !

Mais quoi ! le char s’ébranle et m’emporte, et te laisse…

Hélas ! j’ai cru qu’il t’oubliait !

Oh ! suis-le bien longtemps d’une oreille attentive !

Ne t’en va pas avant d’avoir, triste et pensive,

Écouté des coursiers s’évanouir le bruit !

L’un à l’autre déjà l’espace nous dérobe ;

Je ne vois plus de loin flotter ta blanche robe,

Et toi, tu n’entends plus rouler le char qui fuit !…

Quoi ! plus même un vain bruit ! plus même une vaine ombre !

L’absence a sur mon âme étendu sa nuit sombre ;

C’en est fait, chaque pas m’y plonge plus avant ;

Et dans cet autre enfer, plein de douleurs amères,

De tourments insensés, d’angoisses, de chimères,

Me voilà descendu vivant !

II

Que faire maintenant de toutes mes pensées,

De mon front, qui dormait dans tes mains enlacées,

De tout ce que j’entends, de tout ce que je vois ?

Que faire de mes maux, sans toi pleins d’amertume,

De mes yeux dont la flamme à tes regards s’allume,

De ma voix qui ne sait parler qu’après ta voix ?

Et mon œil tour à tour, distrait, suit dans l’espace

Chaque arbre du chemin qui paraît et qui passe,

Les bois verts, le flot d’or de la jaune moisson,

Et les monts, et du soir l’étincelante étoile,

Et les clochers aigus, et les villes que voile

Un dais de brume à l’horizon !

Qu’importent les bois verts, la moisson, la colline,

Et l’astre qui se lève et l’astre qui décline,

Et la plaine et les monts, si tu ne les vois pas !

Que me font ces châteaux, ruines féodales,

Si leur donjon moussu n’entend point sur ses dalles

Tes pas légers courir à côté de mes pas ?

Ainsi donc aujourd’hui, demain, après encore,

Il faudra voir sans toi naître et mourir l’aurore,

Sans toi ! sans ton sourire et ton regard joyeux !

Sans t’entendre marcher près de moi quand je rêve ;

Sans que ta douce main, quand mon front se soulève,

Se pose en jouant sur mes yeux !

Pourtant, il faut encore, à tant d’ennuis en proie,

Dans mes lettres du soir t’envoyer quelque joie,

Dire : Console-toi, le calme m’est rendu ; —

Quand je crains chaque instant qui loin de toi s’écoule,

Et qu’inventant des maux qui t’assiégent en foule,

Chaque heure est sur ma tête un glaive suspendu !

III

Que fais-tu maintenant ? Près du foyer sans doute

La carte est déployée, et ton œil suit ma route ;

Tu dis : « Où peut-il être ? Ah ! qu’il trouve en tous lieux

De tendres soins, un cœur qui l’estime et qui l’aime,

Et quelque bonne hôtesse, ayant, comme moi-même,

Un être cher sous d’autres cieux !

« Comme il s’éloigne vite, hélas ! J’en suis certaine,

Il a déjà franchi cette ville lointaine,

Ces forêts, ce vieux pont d’un grand exploit témoin ;

Peut-être en ce moment il roule en ces vallées,

Par une croix sinistre aux passants signalées,

Où l’an dernier… — Pourvu qu’il soit déjà plus loin ! »

Et mon père, essuyant une larme qui brille,

T’invite en souriant à sourire à ta fille :

« Rassurez-vous ! bientôt nous le reverrons tous.

Il rit, il est tranquille, il visite à cette heure

De quelque vieux héros la tombe ou la demeure ;

Il prie à quelque autel pour vous.

« Car, vous le savez bien, ma fille, il aime encore

Ces créneaux, ces portails qu’un art naïf décore ;

Il nous a dit souvent, assis à vos côtés,

L’ogive chez les goths de l’Orient venue,

Et la flèche romane aiguisant dans la nue

Ses huit angles de pierre en écailles sculptés ! »

IV

Et puis le vétéran, à ta douleur trompée,

Conte sa vie errante, et nos grands coups d’épée,

Et quelque ancien combat du Tage ou du Tésin,

Et l’empereur, du siècle imposante merveille, —

Tout en baissant sa voix, de peur qu’elle n’éveille

Ton enfant qui dort sur ton sein.

5-9 octobre 1825.

À M. LOUIS BOULANGER.

BALLADE HUITIÈME. LES DEUX ARCHERS.

Dames, oyez un conte lamentable. Baïf.

Écoutez l’étrange aventure… Émile Deschamps.

Un feu vengeur s’alluma au milieu des rebelles,

La flamme dévora les impies.

Genèse.

C’était l’instant funèbre où la nuit est si sombre,

Qu’on tremble à chaque pas de réveiller dans l’ombre

Un démon, ivre encor du banquet des sabbats ;

Le moment où, liant à peine sa prière,

Le voyageur se hâte à travers la clairière ;

C’était l’heure où l’on parle bas.

Deux francs archers passaient au fond de la vallée,

Là-bas ! où vous voyez une tour isolée,

Qui, lorsqu’en Palestine allaient mourir nos rois,

Tous les livres