Odes et Ballades (page 17)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Odes et Ballades · 22 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Fut bâtie en trois nuits, au dire de nos pères,

Par un ermite saint qui remuait les pierres

Avec le signe de la croix.

Tous deux, sans craindre l’heure, en ce lieu taciturne,

Allumèrent un feu pour leur repas nocturne ;

Puis ils vinrent s’asseoir, en déposant leur cor,

Sur un saint de granit, dont l’image grossière,

Les mains jointes, le front couché dans la poussière,

Avait l’air de prier encor.

Cependant sur la tour, les monts, les bois antiques,

L’ardent foyer jetait des clartés fantastiques ;

Les hiboux s’effrayaient au fond des vieux manoirs ;

Et les chauves-souris, que tout sabbat réclame,

Volaient, et par moments épouvantaient la flamme

De leur grande aile aux ongles noirs.

Le plus vieux des archers alors dit au plus jeune :

— Portes-tu le cilice ? — Observes-tu le jeûne ?

Reprit l’autre ; et leur rire accompagna leur voix.

D’autres rires de loin tout à coup s’entendirent.

Le val était désert, l’ombre épaisse ; ils se dirent :

— C’est l’écho qui rit dans les bois.

Soudain à leurs regards une lueur rampante

En bleuâtres sillons sur la hauteur serpente ;

Les deux blasphémateurs, hélas ! sans s’effrayer,

Jetèrent au brasier d’autres branches de chênes,

Disant : — C’est, au miroir des cascades prochaines,

Le reflet de notre foyer.

Or cet écho (d’effroi qu’ici chacun s’incline)

C’était Satan riant tout haut sur la colline !

Ce reflet, émané du corps de Lucifer,

C’était le pâle jour qu’il traîne en nos ténèbres,

Le rayon sulfureux qu’en des songes funèbres

Il nous apporte de l’enfer !

Aux profanes éclats de leur coupable joie,

Il était accouru comme un loup vers sa proie ;

Sur les archers dans l’ombre erraient ses yeux ardents.

« Riez et blasphémez dans vos heures oisives.

Moi, je ferai passer vos bouches convulsives

Du rire au grincement de dents ! »

*

À l’aube du matin, un peu de cendre éteinte

D’un pied large et fourchu portait l’étrange empreinte.

Le val fut tout le jour désert, silencieux.

Mais, au lieu du foyer, à minuit même, un pâtre

Vit soudain apparaître une flamme bleuâtre

Qui ne montait pas vers les cieux.

Dès qu’au sol attachée elle rampa livide,

De longs rires, soudain éclatant dans le vide.

Glacèrent le berger d’un grand effroi saisi.

Il ne vit point Satan et ceux de l’autre monde,

Et ne put concevoir, dans sa terreur profonde,

Ce qu’ils souffraient pour rire ainsi !

Dès lors, toutes les nuits, aux monts, aux bois antiques,

L’ardent foyer jeta ses clartés fantastiques ;

Des rires effrayaient les hiboux des manoirs ;

Et les chauves-souris, que tout sabbat réclame,

Volaient, et par moments épouvantaient la flamme

De leur grande aile aux ongles noirs.

Rien, avant le rayon de l’aube matinale,

Enfants, rien n’éteignait cette flamme infernale.

Si l’orage, à grands flots tombant, grondait dans l’air,

Les rires éclataient aussi haut que la foudre,

La flamme en tournoyant s’élançait de la poudre,

Comme pour s’unir à l’éclair.

Mais enfin une nuit, vêtu du scapulaire,

Se leva du vieux saint le marbre séculaire ;

Il fit trois pas, armé de son rameau bénit ;

De l’effrayant prodige effrayant exorciste,

De ses lèvres de pierre il dit : « Que Dieu m’assiste ! »

En ouvrant ses bras de granit !

Alors tout s’éteignit, flammes, rires, phosphore,

Tout ! et le lendemain, on trouva dès l’aurore

Les deux gens d’armes morts sur la statue assis ;

On les ensevelit ; et, suivant sa promesse,

Le seigneur du hameau, pour fonder une messe,

Légua trois deniers parisis.

*

Si quelque enseignement se cache en cette histoire,

Qu’importe ! il ne faut pas la juger, mais la croire.

La croire ! Qu’ai-je dit ? ces temps sont loin de nous !

Ce n’est plus qu’à demi qu’on se livre aux croyances.

Nul, dans notre âge aveugle et vain de ses sciences,

Ne sait plier les deux genoux !

Juillet 1825.

ODE SIXIÈME. LES DEUX ÎLES.

Dites-moi d’où il est venu, je vous dirai où il est allé.E. H.

I

Il est deux îles dont un monde

Sépare les deux Océans,

Et qui de loin dominent l’onde,

Comme des têtes de géants.

On devine, en voyant leurs cimes,

Que Dieu les tira des abîmes

Pour un formidable dessein ;

Leur front de coups de foudre fume,

Sur leurs flancs nus la mer écume,

Des volcans grondent dans leur sein.

Ces îles, où le flot se broie

Entre des écueils décharnés,

Sont comme deux vaisseaux de proie,

D’une ancre éternelle enchaînés.

La main qui de ces noirs rivages

Disposa les sites sauvages,

Et d’effroi les voulut couvrir,

Les fit si terribles, peut-être,

Pour que Bonaparte y pût naître,

Et Napoléon y mourir !

« — Là fut son berceau ! — Là sa tombe ! »

Pour les siècles, c’en est assez.

Ces mots, qu’un monde naisse ou tombe,

Ne seront jamais effacés.

Sur ces îles à l’aspect sombre

Viendront, à l’appel de son ombre,

Tous les peuples de l’avenir ;

Les foudres qui frappent leurs crêtes,

Et leurs écueils, et leurs tempêtes,

Ne sont plus que son souvenir !

Loin de nos rives, ébranlées

Par les orages de son sort,

Sur ces deux îles isolées

Dieu mit sa naissance et sa mort ;

Afin qu’il pût venir au monde

Sans qu’une secousse profonde

Annonçât son premier moment ;

Et que sur son lit militaire,

Enfin, sans remuer la terre,

Il pût expirer doucement !

II

Comme il était rêveur au matin de son âge !

Comme il était pensif au terme du voyage !

C’est qu’il avait joui de son rêve insensé ;

Du trône et de la gloire il savait le mensonge ;

Il avait vu de près ce que c’est qu’un tel songe,

Et quel est le néant d’un avenir passé !

Enfant, des visions, dans la Corse, sa mère,

Lui révélaient déjà sa couronne éphémère,

Et l’aigle impérial planant sur son pavois ;

Il entendait d’avance, en sa superbe attente,

L’hymne qu’en toute langue, aux portes de sa tente,

Son peuple universel chantait tout d’une voix :

III

acclamation.

« Gloire à Napoléon ! gloire au maître suprême !

Dieu même a sur son front posé le diadème.

Du Nil au Borysthène il règne triomphant.

Les rois, fils de cent rois, s’inclinent quand il passe,

Et dans Rome il ne voit d’espace

Que pour le trône d’un enfant !

« Pour porter son tonnerre aux villes effrayées,

Ses aigles ont toujours les ailes déployées.

Il régit le conclave, il commande au divan.

Il mêle à ses drapeaux, de sang toujours humides,

Des croissants pris aux Pyramides,

Et la croix d’or du grand Ivan !

« Le mamelouk bronzé, le goth plein de vaillance,

Le polonais, qui porte une flamme à sa lance,

Prêtent leur force aveugle à ses ambitions.

Ils ont son vœu pour loi, pour foi sa renommée.

On voit marcher dans son armée

Tout un peuple de nations !

« Sa main, s’il touche un but où son orgueil aspire,

Fait à quelque soldat l’aumône d’un empire,

Ou fait veiller des rois au seuil de son palais,

Pour qu’il puisse, en quittant les combats ou les fêtes,

Dormir en paix dans ses conquêtes,

Comme un pêcheur sur ses filets !

« Il a bâti si haut son aire impériale,

Qu’il nous semble habiter cette sphère idéale

Où jamais on n’entend un orage éclater !

Ce n’est plus qu’à ses pieds que gronde la tempête ;

Il faudrait, pour frapper sa tête,

Que la foudre pût remonter ! »

IV

La foudre remonta ! — Renversé de son aire,

Il tomba, tout fumant de cent coups de tonnerre.

Les rois punirent leur tyran.

On l’exposa vivant sur un roc solitaire ;

Et le géant captif fut remis par la terre

À la garde de l’océan.

Oh ! comme à Sainte-Hélène il dédaignait sa vie,

Quand le soir il voyait, avec un œil d’envie,

Le soleil fuir sous l’horizon,

Et qu’il s’égarait seul sur le sable des grèves,

Jusqu’à ce qu’un anglais, l’arrachant de ses rêves,

Le ramenât dans sa prison !

Comme avec désespoir ce prince de la guerre

S’entendait accuser par tous ceux qui naguère

Divinisaient son bras vainqueur !

Car des peuples ligués la clameur solennelle

Répondait à la voix implacable, éternelle,

Qui se lamentait dans son cœur !

V

imprécation.

« Honte ! opprobre ! malheur ! anathème ! vengeance !

Que la terre et les cieux frappent d’intelligence !

Enfin nous avons vu le colosse crouler !

Que puissent retomber sur ses jours, sur sa cendre,

Tous les pleurs qu’il a fait répandre,

Tout le sang qu’il a fait couler !

« Qu’à son nom, du Volga, du Tibre, de la Seine,

Des murs de l’Alhambra, des fossés de Vincenne,

De Jaffa, du Kremlin qu’il brûla sans remords,

Des plaines du carnage et des champs de victoire,

Tonne, comme un écho de sa fatale gloire,

La malédiction des morts !

« Qu’il voie autour de lui se presser ses victimes !

Que tout ce peuple, en foule échappé des abîmes,

Innombrable, annonçant les secrets du cercueil,

Mutilé par le fer, sillonné par la foudre,

Heurtant confusément des os noircis de poudre,

Lui fasse un Josaphat de Sainte-Hélène en deuil !

« Qu’il vive pour mourir tous les jours, à toute heure !

Que le fier conquérant baisse les yeux, et pleure !

Sachant sa gloire à peine et riant de ses droits,

Des geôliers ont chargé d’une chaîne glacée

Cette main qui s’était lassée

À courber la tête des rois !

« Il crut que sa fortune, en victoires féconde,

Vaincrait le souvenir du peuple roi du monde ;

Mais Dieu vient, et d’un souffle éteint son noir flambeau,

Et ne laisse au rival de l’éternelle Rome

Que ce qu’il faut de place et de temps à tout homme

Pour se coucher dans le tombeau.

« Ces mers auront sa tombe, et l’oubli la devance.

En vain à Saint-Denis il fit parer d’avance

Un sépulcre de marbre et d’or étincelant ;

Le ciel n’a pas voulu que de royales ombres

Vissent, en revenant pleurer sous ces murs sombres,

Dormir dans leur tombeau son cadavre insolent ! »

VI

Qu’une coupe vidée est amère ! et qu’un rêve,

Commencé dans l’ivresse, avec terreur s’achève !

Jeune, on livre à l’espoir sa crédule raison ;

Mais on frémit plus tard, quand l’âme est assouvie,

Hélas ! et qu’on revoit sa vie

De l’autre bord de l’horizon !

Ainsi, quand vous passez au pied d’un mont sublime,

Longtemps en conquérant vous admirez sa cime,

Et ses pics, que jamais les ans n’humilieront,

Ses forêts, vert manteau qui pend aux rocs sauvages,

Et ces couronnes de nuages

Qui s’amoncellent sur son front !

Montez donc, et tentez ces zones inconnues ! —

Vous croyiez fuir aux cieux… vous vous perdez aux nues !

Le mont change à vos yeux d’aspect et de tableaux ;

C’est un gouffre, obscurci de sapins centenaires,

Où les torrents et les tonnerres

Croisent des éclairs et des flots !

VII

Voilà l’image de la gloire :

D’abord, un prisme éblouissant,

Puis un miroir expiatoire,

Où la pourpre paraît du sang !

Tour à tour puissante, asservie,

Voilà quel double aspect sa vie

Offrit à ses âges divers.

Il faut à son nom deux histoires :

Jeune, il inventait ses victoires ;

Vieux, il méditait ses revers.

En Corse, à Saint-Hélène encore,

Dans les nuits d’hiver, le nocher,

Si quelque orageux météore

Brille au sommet d’un noir rocher,

Croit voir le sombre capitaine,

Projetant son ombre lointaine,

Immobile, croiser ses bras ;

Et dit que, pour dernière fête,

Il vient régner dans la tempête,

Comme il régnait dans les combats !

VIII

S’il perdit un empire, il aura deux patries,

De son seul souvenir illustres et flétries,

L’une aux mers d’Annibal, l’autre aux mers de Vasco ;

Et jamais, de ce siècle attestant la merveille,

On ne prononcera son nom, sans qu’il n’éveille

Aux bouts du monde un double écho !

Telles, quand une bombe ardente, meurtrière,

Décrit dans un ciel noir sa courbe incendiaire,

Se balance au-dessus des murs épouvantés,

Puis, comme un vautour chauve, à la serre cruelle,

Qui frappe en s’abattant la terre de son aile,

Tombe, et fouille à grand bruit le pavé des cités,

Longtemps après sa chute, on voit fumer encore

La bouche du mortier, large, noire et sonore,

D’où monta pour tomber le globe au vol pesant,

Et la place où la bombe, éclatée en mitrailles,

Mourut, en vomissant la mort de ses entrailles,

Et s’éteignit en embrasant !

Juillet 1825.

ODE TROISIÈME. LES FUNÉRAILLES DE LOUIS XVIII.

Ces changements lui sont peu difficiles ; c’est l’œuvre de la droite du Très-Haut.Ps. lxxvi, 10.

Il a permis ces choses, afin que ce qu’il y a de caché dans beaucoup de cœurs fût révélé.Luc. ii, 35.

I

La foule au seuil d’un temple en priant est venue ;

Mères, enfants, vieillards, gémissent réunis ;

Et l’airain qu’on balance ébranle dans la nue

Les hauts clochers de Saint-Denis.

Le sépulcre est troublé dans ses mornes ténèbres.

La Mort, de ces couches funèbres,

Resserre les rangs incomplets.

Silence au noir séjour que le trépas protège ! —

Le Roi Chrétien, suivi de son dernier cortège,

Entre dans son dernier palais.

II

Un autre avait dit : — « De ma race

Ce grand tombeau sera le port ;

Je veux, aux rois que je remplace,

Succéder jusque dans la mort.

Ma dépouille ici doit descendre !

C’est pour faire place à ma cendre

Qu’on dépeupla ces noirs caveaux.

Il faut un nouveau maître au monde ;

À ce sépulcre, que je fonde,

Il faut des ossements nouveaux.

« Je promets ma poussière à ces voûtes funestes.

À cet insigne honneur ce temple a seul des droits ;

Car je veux que le ver qui rongera mes restes

Ait déjà dévoré des rois.

Et lorsque mes neveux, dans leur fortune altière,

Domineront l’Europe entière,

Du Kremlin à l’Escurial,

Ils viendront tour à tour dormir dans ces lieux sombres,

Afin que je sommeille, escorté de leurs ombres,

Dans mon linceul impérial ! »

Celui qui disait ces paroles

Croyait, soldat audacieux,

Voir, en magnifiques symboles,

Sa destinée écrite aux cieux.

Dans ses étreintes foudroyantes,

Son aigle aux serres flamboyantes

Eût étouffé l’aigle romain ;

La Victoire était sa compagne ;

Et le globe de Charlemagne

Était trop léger pour sa main.

Eh bien ! des potentats ce formidable maître

Dans l’espoir de sa mort par le ciel fut trompé.

De ses ambitions c’est la seule peut-être

Dont le but lui soit échappé.

En vain tout secondait sa marche meurtrière ;

En vain sa gloire incendiaire

En tous lieux portait son flambeau ;

Tout chargé de faisceaux, de sceptres, de couronnes,

Ce vaste ravisseur d’empires et de trônes

Ne put usurper un tombeau !

Tombé sous la main qui châtie,

L’Europe le fit prisonnier.

Premier roi de sa dynastie,

Il en fut aussi le dernier.

Une île où grondent les tempêtes

Reçut ce géant des conquêtes,

Tyran que nul n’osait juger,

Vieux guerrier qui, dans sa misère,

Dut l’obole de Bélisaire

À la pitié de l’étranger.

Loin du sacré tombeau qu’il s’arrangeait naguère,

C’est là que, dépouillé du royal appareil,

Il dort enveloppé de son manteau de guerre,

Sans compagnon de son sommeil.

Et, tandis qu’il n’a plus de l’empire du monde

Qu’un noir rocher battu de l’onde,

Qu’un vieux saule battu du vent,

Un roi longtemps banni, qui fit nos jours prospères,

Descend au lit de mort où reposaient ses pères,

Sous la garde du Dieu vivant.

III

C’est au gré de l’humble qui prie,

Le Seigneur, qui donne et reprend,

Rend à l’exilé sa patrie,

Livre à l’exil le conquérant !

Dieu voulait qu’il mourût en France,

Ce roi si grand dans la souffrance,

Qui des douleurs portait le sceau ;

Pour que, victime consolée,

Du seuil noir de son mausolée,

Il pût voir encor son berceau.

IV

Oh ! qu’il s’endorme en paix dans la nuit funéraire !

N’a-t-il pas oublié ses maux pour nos malheurs ?

Ne nous lègue-t-il pas à son généreux frère,

Qui pleure en essuyant nos pleurs ?

N’a-t-il pas, dissipant nos rêves politiques,

De notre âge et des temps antiques

Proclamé l’auguste traité ?

Loi sage qui, domptant la fougue populaire,

Donne aux sujets égaux un maître tutélaire,

Esclave de leur liberté !

Sur nous un roi chevalier veille.

Qu’il conserve l’aspect des cieux !

Que nul bruit de longtemps n’éveille

Ce sépulcre silencieux !

Hélas ! le démon régicide,

Qui, du sang des Bourbons avide,

Paya de meurtres leurs bienfaits,

A comblé d’assez de victimes

Ces murs, dépeuplés par des crimes,

Et repeuplés par des forfaits !

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