Odes et Ballades (page 5)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Odes et Ballades · 22 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et qui semblez de loin sur la haute colline,

Deux noirs géants prêts à lutter.

Lorsque, d’un pas rêveur foulant les grandes herbes,

Je monte jusqu’à vous, restes forts et superbes !

Je contemple longtemps vos créneaux meurtriers,

Et la tour octogone et ses briques rougies ;

Et mon œil, à travers vos brèches élargies,

Voit jouer des enfants où mouraient des guerriers.

Écartez de vos murs ceux que leur chute amuse !

Laissez le seul poëte y conduire sa muse,

Lui qui donne du moins une larme au vieux fort,

Et, si l’air froid des nuits sous vos arceaux murmure,

Croit qu’une ombre a froissé la gigantesque armure

D’Amaury, comte de Monfort.

II

Là, souvent je m’assieds, aux jours passés fidèle,

Sur un débris qui fut un mur de citadelle.

Je médite longtemps, en mon cœur replié ;

Et la ville, à mes pieds, d’arbres enveloppée,

Étend ses bras en croix et s’allonge en épée,

Comme le fer d’un preux dans la plaine oublié.

Mes yeux errent, du pied de l’antique demeure,

Sur les bois éclairés ou sombres, suivant l’heure,

Sur l’église gothique, hélas ! prête à crouler,

Et je vois, dans le champ où la mort nous appelle,

Sous l’arcade de pierre et devant la chapelle,

Le sol immobile onduler.

Foulant, créneaux, ogive, écussons, astragales,

M’attachant comme un lierre aux pierres inégales,

Au faîte des grands murs je m’élève parfois.

Là je mêle des chants au sifflement des brises ;

Et, dans les cieux profonds suivant ses ailes grises,

Jusqu’à l’aigle effrayé j’aime à lancer ma voix !

Là quelquefois j’entends le luth doux et sévère

D’un ami qui sait rendre aux vieux temps un trouvère.

Nous parlons des héros, du ciel, des chevaliers,

De ces âmes en deuil dans le monde orphelines ;

Et le vent qui se brise à l’angle des ruines

Gémit dans les hauts peupliers !

Octobre 1825.

ODE ONZIÈME. BUONAPARTE.

De Deo.

I

Quand la terre engloutit les cités qui la couvrent,

Que le vent sème au loin un poison voyageur,

Quand l’ouragan mugit, quand des monts brûlants s’ouvrent,

C’est le réveil du Dieu vengeur.

Et si, lassant enfin les clémences célestes,

Le monde à ces signes funestes

Ose répondre en les bravant,

Un homme alors, choisi par la main qui foudroie,

Des aveugles fléaux ressaisissant la proie,

Paraît, comme un fléau vivant !

Parfois, élus maudits de la fureur suprême,

Entre les nations des hommes sont passés,

Triomphateurs longtemps armés de l’anathème,

Par l’anathème renversés.

De l’esprit de Nemrod héritiers formidables,

Ils ont sur les peuples coupables

Régné par la flamme et le fer ;

Et dans leur gloire impie, en désastres féconde,

Ces envoyés du ciel sont apparus au monde,

Comme s’ils venaient de l’enfer !

II

Naguère, de lois affranchis,

Quand la reine des nations

Descendit de la monarchie,

Prostituée aux factions,

On vit, dans ce chaos fétide,

Naître de l’hydre régicide

Un despote, empereur d’un camp.

Telle souvent la mer qui gronde

Dévore une plaine féconde

Et vomit un sombre volcan.

D’abord, troublant du Nil les hautes catacombes,

Il vint, chef populaire, y combattre en courant,

Comme pour insulter des tyrans dans leurs tombes,

Sous sa tente de conquérant. —

Il revint pour régner sur ses compagnons d’armes.

En vain l’auguste France en larmes

Se promettait des jours plus beaux ;

Quand des vieux pharaons il foulait la couronne,

Sourd à tant de néant, ce n’était qu’un grand trône

Qu’il rêvait sur leurs grands tombeaux.

Un sang royal teignit sa pourpre usurpatrice ;

Un guerrier fut frappé par ce guerrier sans foi ;

L’anarchie, à Vincenne, admira son complice,

Au Louvre elle adora son roi.

Il fallut presque un Dieu pour consacrer cet homme.

Le Prêtre-Monarque de Rome

Vint bénir son front menaçant ;

Car, sans doute en secret effrayé de lui-même,

Il voulait recevoir son sanglant diadème

Des mains d’où le pardon descend.

III

Lorsqu’il veut, le Dieu secourable,

Qui livre au méchant les pervers,

Brise le jouet formidable

Dont il tourmentait l’univers.

Celui qu’un instant il seconde

Se dit le seul maître du monde ;

Fier, il s’endort dans son néant ;

Enfin, bravant la loi commune,

Quand il croit tenir sa fortune,

Le fantôme échappe au géant.

IV

Dans la nuit des forfaits, dans l’éclat des victoires,

Cet homme, ignorant Dieu qui l’avait envoyé,

De cités en cités promenant ses prétoires,

Marchait, sur sa gloire appuyé.

Sa dévorante armée avait, dans son passage,

Asservi les fils de Pélage

Devant les fils de Galgacus ;

Et, quand dans leurs foyers il ramenait ses braves,

Aux fêtes qu’il vouait à ces vainqueurs esclaves,

Il invitait les rois vaincus !

Dix empires conquis devinrent ses provinces.

Il ne fut pas content dans son orgueil fatal.

Il ne voulait dormir qu’en une cour de princes,

Sur un trône continental.

Ses aigles, qui volaient sous vingt cieux parsemées,

Au nord, de ses longues armées

Guidèrent l’immense appareil ;

Mais là parut l’écueil de sa course hardie,

Les peuples sommeillaient : un sanglant incendie

Fut l’aurore du grand réveil.

Il tomba roi ; — puis, dans sa route,

Il voulut, fantôme ennemi,

Se relever, afin sans doute

De ne plus tomber à demi.

Alors, loin de sa tyrannie,

Pour qu’une effrayante harmonie

Frappât l’orgueil anéanti,

On jeta ce captif suprême

Sur un rocher, débris lui-même

De quelque ancien monde englouti.

Là, se refroidissant comme un torrent de lave,

Gardé par ses vaincus, chassé de l’univers,

Ce reste d’un tyran, en s’éveillant esclave,

N’avait fait que changer de fers.

Des trônes restaurés écoutant la fanfare,

Il brillait de loin comme un phare,

Montrant l’écueil au nautonier.

Il mourut. — Quand ce bruit éclata dans nos villes,

Le monde respira dans les fureurs civiles,

Délivré de son prisonnier.

Ainsi l’orgueil s’égare en sa marche éclatante,

Colosse né d’un souffle et qu’un regard abat.

Il fit du glaive un sceptre, et du trône une tente.

Tout son règne fut un combat.

Du fléau qu’il portait lui-même tributaire,

Il tremblait, prince de la terre ;

Soldat, on vantait sa valeur.

Retombé dans son cœur comme dans un abîme,

Il passa par la gloire, il passa par le crime,

Et n’est arrivé qu’au malheur.

V

Peuples, qui poursuivez d’hommages

Les victimes et les bourreaux,

Laissez-le fuir seul dans les âges ; —

Ce ne sont point là les héros.

Ces faux dieux, que leur siècle encense,

Dont l’avenir hait la puissance,

Vous trompent dans votre sommeil ;

Tels que ces nocturnes aurores

Où passent de grands météores,

Mais que ne suit pas le soleil.[4

Mars 1822.

BALLADE NEUVIÈME. ÉCOUTE-MOI, MADELEINE.

Pource aimez-moy cependant qu’estes belle.Ronsard.

Écoute-moi, Madeleine !

L’hiver a quitté la plaine

Qu’hier il glaçait encor.

Viens dans ces bois d’où ma suite

Se retire, au loin conduite

Par les sons errants du cor.

Viens ! on dirait, Madeleine,

Que le printemps, dont l’haleine

Donne aux roses leurs couleurs,

A, cette nuit, pour te plaire,

Secoué sur la bruyère

Sa robe pleine de fleurs.

Si j’étais, ô Madeleine,

L’agneau dont la blanche laine

Se démêle sous tes doigts !…

Si j’étais l’oiseau qui passe,

Et que poursuit dans l’espace

Un doux appel de ta voix !…

Si j’étais, ô Madeleine,

L’ermite de Tombelaine

Dans son pieux tribunal,

Quand ta bouche à son oreille

De tes péchés de la veille

Livre l’aveu virginal !…

Si j’avais, ô Madeleine,

L’œil du nocturne phalène,

Lorsqu’au sommeil tu te rends,

Et que son aile indiscrète

De ta cellule secrète

Bat les vitraux transparents ;

Quand ton sein, ô Madeleine,

Sort du corset de baleine,

Libre enfin du velours noir ;

Quand, de peur de te voir nue,

Tu jettes, fille ingénue,

Ta robe sur ton miroir !

Si tu voulais, Madeleine,

Ta demeure serait pleine

De pages et de vassaux ;

Et ton splendide oratoire

Déroberait sous la moire

La pierre de ses arceaux !

Si tu voulais, Madeleine,

Au lieu de la marjolaine

Qui pare ton chaperon,

Tu porterais la couronne

De comtesse ou de baronne,

Dont la perle est le fleuron !

Si tu voulais, madeleine,

Je te ferais châtelaine ;

Je suis le comte Roger ;

Quitte pour moi ces chaumières,

À moins que tu ne préfères

Que je me fasse berger !

14 septembre 1825.

ODE DOUZIÈME. ENCORE À TOI.

Et nunc et semper !

Ahora y siempre.

Devise des Pomfret.

À toi ! toujours à toi ! Que chanterait ma lyre ?

À toi l’hymne d’amour ! à toi l’hymne d’hymen !

Quel autre nom pourrait éveiller mon délire ?

Ai-je appris d’autres chants ? sais-je un autre chemin ?

C’est toi, dont le regard éclaire ma nuit sombre ;

Toi, dont l’image luit sur mon sommeil joyeux ;

C’est toi qui tiens ma main quand je marche dans l’ombre,

Et les rayons du ciel me viennent de tes yeux !

Mon destin est gardé par ta douce prière ;

Elle veille sur moi quand mon ange s’endort ;

Lorsque mon cœur entend ta voix modeste et fière,

Au combat de la vie il provoque le sort.

N’est-il pas dans le ciel de voix qui te réclame ?

N’es-tu pas une fleur étrangère à nos champs ?

Sœur des vierges du ciel, ton âme est pour mon âme

Le reflet de leurs feux et l’écho de leurs chants !

Quand ton œil noir et doux me parle et me contemple,

Quand ta robe m’effleure avec un léger bruit,

Je crois avoir touché quelque voile du temple,

Je dis comme Tobie : Un ange est dans ma nuit !

Lorsque de mes douleurs tu chassas le nuage,

Je compris qu’à ton sort mon sort devait s’unir,

Pareil au saint pasteur, lassé d’un long voyage,

Qui vit vers la fontaine une vierge venir !

Je t’aime comme un être au-dessus de ma vie,

Comme une antique aïeule aux prévoyants discours,

Comme une sœur craintive, à mes maux asservie,

Comme un dernier enfant, qu’on a dans ses vieux jours.

Hélas ! je t’aime tant qu’à ton nom seul je pleure !

Je pleure, car la vie est si pleine de maux !

Dans ce morne désert tu n’as point de demeure,

Et l’arbre où l’on s’assied lève ailleurs ses rameaux.

Mon Dieu ! mettez la paix et la joie auprès d’elle.

Ne troublez pas ses jours, ils sont à vous, Seigneur !

Vous devez la bénir, car son âme fidèle

Demande à la vertu le secret du bonheur.

1823.

ODE QUATORZIÈME. ÉPITAPHE.

Hic præteritos commemora dies, æternos meditare.

Jeune ou vieux, imprudent ou sage,

Toi qui, de cieux en cieux errant comme un nuage,

Suis l’instinct d’un plaisir ou l’appel d’un besoin,

Voyageur, où vas-tu si loin ? —

N’est-ce donc pas ici le but de ton voyage ?

La Mort, qui partout pose un pied victorieux,

À couvert mes splendeurs d’ombres expiatoires.

Mon nom même a subi son voile injurieux ;

Et le morne oubli cache à ton œil curieux

S’il est dans mon néant quelqu’une de tes gloires.

Passant, comme toi j’ai passé.

Le fleuve est revenu se perdre dans sa source.

Fais silence ; assieds-toi sur ce marbre brisé.

Pose un instant le poids qui fatigue ta course ;

J’eus de même un fardeau qu’ici j’ai déposé.

Si tu veux du repos, si tu cherches de l’ombre,

Ta couche est prête, accours ! loin du bruit on y dort.

Si ton fragile esquif lutte sur la mer sombre,

Viens, c’est ici l’écueil ; viens, c’est ici le port !

Ne sens-tu rien ici dont tressaille ton âme ?

Rien qui borne tes pas d’un cercle impérieux ?

Sur l’asile qui te réclame,

Ne lis-tu pas ton nom en mots mystérieux ?

Éphémère histrion qui sait son rôle à peine,

Chaque homme, ivre d’audace ou palpitant d’effroi,

Sous le sayon du pâtre ou la robe du roi,

Vient passer à son tour son heure sur la scène.

Ne foule pas les morts d’un pied indifférent ;

Comme moi, dans leur ville il te faudra descendre ;

L’homme de jour en jour s’en va pâle et mourant ;

Et tu ne sais quel vent doit emporter ta cendre.

Mais devant moi ton cœur à peine est agité !

Quoi donc ! pas un soupir ! pas même une prière !

Tout ton néant te parle, et n’est point écouté !

Tu passes ! — en effet, qu’importe cette pierre ?

Que peut cacher la tombe à ton œil attristé ?

Quelques os desséchés, un reste de poussière,

Rien peut-être, — et l’éternité !

1823.

ODE HUITIÈME. FIN.

Ubi defuit orbis.

I

Ainsi d’un peuple entier je feuilletais l’histoire !

Livre fatal de deuil, de grandeur, de victoire.

Et je sentais frémir mon luth contemporain,

Chaque fois que passait un grand nom, un grand crime,

Et que l’une sur l’autre, avec un bruit sublime,

Retombaient les pages d’airain.

Fermons-le maintenant, ce livre formidable.

Cessons d’interroger ce sphinx inabordable

Qui le garde en silence, à la fois monstre et dieu.

L’énigme qu’il propose échappe à bien des lyres ;

Il n’en écrit le mot sur le front des empires

Qu’en lettres de sang et de feu.

II

Ne cherchons pas ce mot. — Alors, pourquoi, poëte,

Ne t’endormais-tu pas sur ta lyre muette ?

Pourquoi la mettre au jour et la prostituer ?

Pourquoi ton chant sinistre et ta voix insensée ?… —

C’est qu’il fallait à ma pensée

Tout un grand peuple à remuer.

Des révolutions j’ouvrais le gouffre immonde ?

C’est qu’il faut un chaos à qui veut faire un monde ;

C’est qu’une grande voix dans ma nuit m’a parlé ;

C’est qu’enfin je voulais, menant au but la foule,

Avec le siècle qui s’écoule

Confronter le siècle écoulé.

Le génie a besoin d’un peuple que sa flamme

Anime, éclaire, échauffe, embrase comme une âme.

Il lui faut tout un monde à régir en tyran.

Dès qu’il a pris son vol du haut de la falaise,

Pour que l’ouragan soit à l’aise,

Il n’a pas trop de l’océan !

C’est là qu’il peut ouvrir ses ailes ; là, qu’il gronde

Sur un abîme large et sur une eau profonde ;

C’est là qu’il peut bondir, géant capricieux,

Et tournoyer, debout dans l’orage qui tombe,

D’un pied s’appuyant sur la trombe,

Et d’un bras soutenant les cieux !

26 mai 1828.

ODE DIX-HUITIÈME. JÉHOVAH.

Domini enim sunt cardines terræ, et posuit super eos orbem.Cant. Annæ, i.

Jéhovah est le maître des deux pôles, et sur eux il fait tourner le monde.Joseph de Maistre. Soirées de Saint-Pétersbourg.

Gloire à Dieu seul ! son nom rayonne en ses ouvrages !

Il porte dans sa main l’univers réuni ;

Il mit l’éternité par de la tous les âges,

Par de la tous les cieux il jeta l’infini.

Il a dit au chaos sa parole féconde,

Et d’un mot de sa voix laissé tomber le monde.

L’archange auprès de lui compte les nations,

Quand, des jours et des lieux franchissant les espaces,

Il dispense aux siècles leurs races,

Et mesure leur temps aux générations.

Rien n’arrête en son cours sa puissance prudente ;

Soit que son souffle immense, aux ouragans pareil,

Pousse de sphère en sphère une comète ardente,

Ou dans un coin du monde éteigne un vieux soleil ;

Soit qu’il sème un volcan sous l’océan qui gronde,

Courbe ainsi que des flots le front altier des monts,

Ou de l’enfer troublé touchant la voûte immonde,

Au fond des mers de feu chasse les noirs démons.

Oh ! la création se meut dans ta pensée,

Seigneur ! tout suit la voie en tes desseins tracée ;

Ton bras jette un rayon au milieu des hivers,

Défend la veuve en pleurs du publicain avide,

Ou dans un ciel lointain, séjour désert du vide,

Crée en passant un univers !

L’homme n’est rien sans lui, l’homme, débile proie,

Que le malheur dispute un moment au trépas.

Dieu lui donne le deuil ou lui reprend la joie.

Du berceau vers la tombe il a compté ses pas.

Son nom, que des élus la harpe d’or célèbre,

Est redit par les voix de l’univers sauvé ;

Et lorsqu’il retentit dans son écho funèbre,

L’enfer maudit son roi par les cieux réprouvé.

Oui, les anges, les saints, les sphères étoilées,

Et les âmes des morts devant toi rassemblées,

Ô Dieu ! font de ta gloire un concert solennel ;

Et tu veux bien que l’homme, être humble et périssable,

Marchant dans la nuit sur le sable,

Mêle un chant éphémère à cet hymne éternel !

Gloire à Dieu seul ! son nom rayonne en ses ouvrages,

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