Odes et Ballades (page 6)
Il porte dans sa main l’univers réuni ;
Il mit l’éternité par de la tous les âges,
Par de la tous les cieux il jeta l’infini !
Décembre 1822.
ODE NEUVIÈME. L’ÂME.
Je ne sais quel destin trouble l’esprit des mortels ; semblables à des cylindres, ils roulent çà et là, accablés d’une infinité de maux… Mais prends courage, la race des hommes est divine ; lorsque, dépouillé de ton corps, tu t’élèveras dans les régions éthérées, la mort n’aura plus sur toi de pouvoir, tu seras un dieu immortel et incorruptible.Vers dorés de Pythagore.
I
Fils du ciel, je fuirai les honneurs de la terre ;
Dans mon abaissement je mettrai mon orgueil ;
Je suis le roi banni, superbe et solitaire,
Qui veut le trône ou le cercueil.
Je hais le bruit du monde, et je crains sa poussière.
La retraite, paisible et fière,
Réclame un cœur indépendant ;
Je ne veux point d’esclave, et ne veux point de maître ;
Laissez-moi rêver seul au désert de mon être : —
J’y cherche le buisson ardent.
Toi, qu’aux douleurs de l’homme un Dieu caché convie,
Compagne sous les cieux de l’humble humanité,
Passagère immortelle, esclave de la vie,
Et reine de l’éternité,
Âme ! aux instants heureux comme aux heures funèbres,
Rayonne au fond de mes ténèbres,
Règne sur mes sens combattus ;
Oh ! de ton sceptre d’or romps leur chaîne fatale,
Et nuit et jour, pareille à l’antique vestale,
Veille au feu sacré des vertus.
Est-ce toi dont le souffle a visité ma lyre,
Ma lyre, chaste sœur des harpes de Sion ;
Et qui viens dans ma nuit, avec un doux sourire,
Comme une belle vision ?
Sur mes terrestres fers, ô vierge glorieuse,
Pose l’aile mystérieuse
Qui t’emporte au ciel dévoilé.
Viens-tu m’apprendre, écho de la voix infinie,
Quelque secret d’amour, de joie ou d’harmonie,
Que les anges t’ont révélé ?
II
Vis-tu ces temps d’innocence,
Où, quand rien n’était maudit,
Dieu, content de sa puissance,
Fit le monde, et s’applaudit ?
Vis-tu, dans ces jours prospères,
Du jeune aïeul de nos pères
Ève enchanter le réveil,
Et, dans la sainte phalange,
Au front du premier archange
Luire le premier soleil ?
Vis-tu, des torrents de l’être,
Parmi de brûlants sillons,
Les astres, joyeux de naître,
S’échapper en tourbillons ;
Quand Dieu, dans sa paix féconde,
Penché de loin sur le monde,
Contemplait ces grands tableaux,
Lui, centre commun des âmes,
Foyer de toutes les flammes,
Océan de tous les flots ?
III
Suivais-tu du Seigneur la marche solennelle,
Lorsque l’Esprit porta la parole éternelle
De l’abîme des eaux aux régions du feu ;
Au jour où, menaçant la terre virginale,
Comme, d’un char léger pressant l’ardent essieu,
Un roi vaincu refuse une lutte inégale,
Le Chaos éperdu s’enfuyait devant Dieu ?
As-tu vu, loin des cieux, châtiant ses complices,
Le roi du mal, armé du sceptre des supplices,
Dans le gouffre où jamais la terreur ne s’endort,
Lieu funèbre, où, pleurant les songes de la terre,
Le crime se réveille, enfantant le remord,
Et qu’un Dieu visita, revêtu de mystère,
Quand d’enfer en enfer il poursuivit la Mort ?
IV
Montre-moi l’Éternel, donnant, comme un royaume,
Le temps à l’éphémère et l’espace à l’atome ;
Le vide obscur, des nuits tombeau silencieux ;
Les foudres se croisant dans leur sphère tonnante,
Et la comète rayonnante,
Traînant sa chevelure éparse dans les cieux.
Mon esprit sur ton aile, ô puissante compagne,
Vole de fleur en fleur, de montagne en montagne,
Remonte aux champs d’azur d’où l’homme fut banni,
Du secret éternel lève le voile austère ;
Car il voit plus loin que la terre :
Ma pensée est un monde errant dans l’infini.
V
Mais la vie, ô mon âme ! a des pièges dans l’ombre.
Sois le guerrier captif qui garde sa prison,
Des feux de l’ennemi compte avec soin le nombre,
Et, sous le jour brûlant ainsi qu’en la nuit sombre,
Surveille au loin tout l’horizon.
Je ne suis point celui qu’une ardeur vaine enflamme,
Qui refuse à son cœur un amour chaste et saint,
Porte à Dagon l’encens que Jéhovah réclame,
Et, voyageur sans guide, erre autour de son âme,
Comme autour d’un cratère éteint.
Il n’ose, offrant à Dieu sa nudité parée,
Flétrir les fleurs d’Éden d’un souffle criminel ;
Fils banni, qui, traînant sa misère ignorée,
Mendie et pleure, assis sur la borne sacrée
De l’héritage paternel.
Et les anges entre eux disent : « Voilà l’impie !
Il a bu des faux biens le philtre empoisonneur ;
Devant le juste heureux que son crime s’expie ;
Dieu rejette son âme : elle s’est assoupie
Durant la veille du Seigneur. »
Toi, puisses-tu bientôt, secouant ma poussière,
Retourner radieuse au radieux séjour !
Tu remonteras pure à la source première,
Et, comme le soleil emporte sa lumière,
Tu n’emporteras que l’amour !
VI
Malheureux l’insensé dont la vue asservie
Ne sent point qu’un esprit s’agite dans la vie !
Mortel, il reste sourd à la voix du tombeau ;
Sa pensée est sans aile et son cœur est sans flamme ;
Car il marche, ignorant son âme,
Tel qu’un aveugle errant qui porte un vain flambeau.
24 juin 1823.
ODE TREIZIÈME. L’ANTÉCHRIST.
Après que les mille ans seront accomplis, Satan sera délié ; il sortira de sa prison, et il séduira les nations qui sont aux quatre coins du monde, Gog et Magog.Saint Jean. Apocalypse.
I
Il viendra, — quand viendront les dernières ténèbres ;
Que la source des jours tarira ses torrents ;
Qu’on verra les soleils, au front des nuits funèbres,
Pâlir comme des yeux mourants ;
Quand l’abîme inquiet rendra des bruits dans l’ombre ;
Que l’enfer comptera le nombre
De ses soldats audacieux ;
Et qu’enfin le fardeau de la suprême voûte
Fera, comme un vieux char tout poudreux de sa route,
Crier l’axe affaibli des cieux.
Il viendra, — quand la mère, au fond de ses entrailles,
Sentira tressaillir son fruit épouvanté ;
Quand nul ne suivra plus les saintes funérailles
Du juste, en sa tombe attristé ;
Lorsqu’approchant des mers sans lit et sans rivages,
L’homme entendra gronder, sous le vaisseau des âges,
La vague de l’éternité.
Il viendra, — quand l’orgueil, et le crime, et la haine,
De l’antique alliance enfreint le vœu ;
Quand les peuples verront, craignant leur fin prochaine,
du monde décrépit se détacher la chaîne ;
Les astres se heurter dans leurs chemins de feu ;
Et dans le ciel, — ainsi qu’en ses salles oisives
Un hôte se promène, attendant ses convives, —
Passer et repasser l’ombre immense de Dieu.
II
Parmi les nations il luira comme un signe.
Il viendra des captifs dissiper la rançon ;
Le Seigneur l’enverra pour dévaster la vigne,
Et pour disperser la moisson.
Les peuples ne sauront, dans leur stupeur profonde,
Si ses mains dans quelque autre monde
Ont porté le sceptre ou les fers ;
Et dans leurs chants de deuil et leurs hymnes de fête,
Ils se demanderont si les feux de sa tête
Sont des rayons ou des éclairs.
Tantôt ses traits au ciel emprunteront leurs charmes ;
Tel qu’un ange, vêtu de radieuses armes,
Tout son corps brillera de reflets éclatants,
Et ses yeux souriront, baignés de douces larmes,
Comme la jeune aurore au front du beau printemps.
Tantôt, hideux amant de la nuit solitaire,
Noir dragon, déployant l’aile aux ongles de fer,
Pâle, et s’épouvantant de son propre mystère,
Du sein profané de la terre
Ses pas feront monter les vapeurs de l’enfer.
La nature entendra sa voix miraculeuse.
Son souffle emportera les cités aux déserts ;
Il guidera des vents la course nébuleuse ;
Il aura des chars dans les airs ;
Il domptera la flamme, il marchera sur l’onde ;
On verra l’arène inféconde
Sous ses pieds de fleurs s’émailler,
Et les astres sur lui descendre en auréole ;
Et les morts tressaillir au bruit de sa parole,
Comme s’ils allaient s’éveiller !
Fleuve aux flots débordés, volcan aux noires laves,
Il n’aura point d’amis pour avoir plus d’esclaves ;
Il pèsera sur tous de toute sa hauteur ;
Le monde, où passera le funeste fantôme,
Paraîtra sa conquête et non pas son royaume ;
Il ne sera qu’un maître où Dieu fut un pasteur.
Il semblera, courbé sur la terre asservie,
Porter un autre poids, vivre d’une autre vie.
Il ne pourra vieillir, il ne pourra changer.
Les fleurs que nous cueillons, pour lui seront flétries ;
Sans tendresse et sans foi, dans toutes nos patries
Il sera comme un étranger.
Son attente jamais ne sera l’espérance ;
Battu de ses désirs comme d’un flot des mers,
Sa science en secret envîra l’ignorance,
Et n’aura que des fruits amers.
Il bravera l’arrêt suspendu sur sa tête,
Calme, comme avant la tempête,
Et muet, comme après la mort ;
Et son cœur ne sera qu’une arène insensible
Où, dans le noir combat d’un hymen impossible,
Le crime étreindra le remord !
Du temps prêt à finir il saisira le reste.
Son bras du dernier port éteindra le fanal.
Dieu, qui combla de maux son envoyé céleste,
Accablera de biens le messie infernal.
Couché sur ses plaisirs ainsi que sur des proies,
Ses yeux n’exprimeront, durant son vain pouvoir,
Que la honte cachée au sein des fausses joies,
Et l’orgueil qui se lève au fond du désespoir.
De l’enfer aux mortels apportant les messages,
Sa main, semant l’erreur au champ de la raison,
Mêlera dans sa coupe, où boiront les faux sages,
Les venins aux parfums et le miel au poison.
Comme un funèbre mur, entre le ciel et l’homme
Il osera placer un effroyable adieu ;
Ses forfaits n’auront pas de langue qui les nomme ;
Et l’athée effrayé dira : Voilà mon Dieu !
III
Enfin, quand ce héraut du suprême mystère
Aura de crime en crime usé ses noirs destins,
Que la sainte vertu, que la foi salutaire
Trouveront tous les cœurs éteints ;
Quand du signe du meurtre et du sceau des supplices
Il aura marqué ses complices ;
Que son troupeau sera compté ;
Il quittera la vie ainsi qu’une demeure,
Et son règne ici-bas n’aura pour dernière heure
Que l’heure de l’éternité.
1823.
ODE DEUXIÈME. L’HISTOIRE.
Ferrea vox.Virgile.
I
Le sort des nations, comme une mer profonde,
À ses écueils cachés et ses gouffres mouvants.
Aveugle qui ne voit, dans les destins du monde,
Que le combat des flots sous la lutte des vents !
Un souffle immense et fort domine ces tempêtes.
Un rayon du ciel plonge à travers cette nuit.
Quand l’homme aux cris de mort mêle le cris des fêtes,
Une secrète voix parle dans ce vain bruit.
Les siècles tour à tour, ces gigantesques frères,
Différents par leur sort, semblables dans leurs vœux,
Trouvent un but pareil par des routes contraires,
Et leurs fanaux divers brillent des mêmes feux.
II
Muse, il n’est point de temps que tes regards n’embrassent ;
Tu suis dans l’avenir leur cercle solennel ;
Car les jours, et les ans, et les siècles ne tracent
Qu’un sillon passager dans le fleuve éternel.
Bourreaux, n’en doutez pas ; n’en doutez pas, victimes !
Elle porte en tous lieux son immortel flambeau,
Plane au sommet des monts, plonge au fond des abîmes,
Et souvent fonde un temple où manquait un tombeau.
Elle apporte leur palme aux héros qui succombent,
Du char des conquérants brise le frêle essieu,
Marche en rêvant au bruit des empires qui tombent,
Et dans tous les chemins montre les pas de Dieu.
Du vieux palais des temps elle pose le faîte ;
Les siècles à sa voix viennent se réunir ;
Sa main, comme un captif honteux de sa défaite,
Traîne tout le passé jusque dans l’avenir.
Recueillant les débris du monde en ses naufrages,
Son œil de mers en mers suit le vaste vaisseau,
Et sait tout voir ensemble, aux deux bornes des âges,
Et la première tombe et le dernier berceau !
1823.
À M. ULRIC GUTTINGUER.
ODE HUITIÈME. L’HOMME HEUREUX.
Beatus qui non prosper !
« Je vous abhorre, ô dieux ! Hélas ! Si jeune encore,
Je puis déjà ce que je veux !
Accablé de vos dons, ô dieux, je vous abhorre.
Que vous ai-je donc fait pour combler tous mes vœux ?
« Du détroit de Léandre aux colonnes d’Alcide,
Mes vaisseaux parcourent les mers ;
Mon palais engloutit, ainsi qu’un gouffre avide,
Les trésors des cités et les fruits des déserts.
« Je dors au bruit des eaux, au son lointain des lyres,
Sur un lit aux pieds de vermeil ;
Et sur mon front brûlant appelant les zéphires,
Dix vierges de l’Indus veillent pour mon sommeil.
« Je laisse, en mes banquets, à l’ingrat parasite
Des mets que repousse ma main ;
Et, dans les plats dorés, ma faim que rien n’excite
Dédaigne des poissons nourris de sang humain.
« Aux bords du Tibre, aux monts qui vomissent les laves,
J’ai des jardins délicieux ;
Mes domaines, partout couverts de mes esclaves,
Fatiguent mes coursiers, importunent mes yeux.
« Je vois les grands me craindre et César me sourire ;
Je protège les suppliants ;
J’ai des pavés de marbre et des bains de porphyre ;
Mon char est salué d’un peuple de clients.
« Je m’ennuie au forum, je m’ennuie aux arènes ;
Je demande à tous : Que fait-on ?
Je fais jeter par jour un esclave aux murènes,
Et je m’amuse à peine à ce jeu de Caton.
« Les femmes de l’Europe et celles de l’Asie
Touchent peu mon cœur déjà mort ;
Dans une coupe d’or l’ennui me rassasie,
Et le pauvre qui pleure est jaloux de mon sort !
« D’implacables faveurs me poursuivant sans cesse,
Vous m’avez flétri dans ma fleur,
Dieux ! donnez l’espérance à ma froide jeunesse ;
Je vous rends tous ces biens pour un peu de bonheur. »
*
Dans le temple, traînant sa langueur opulente,
Ainsi parlait Celsus de sa couche indolente.
Il blasphémait ses dieux ; et, bénissant le ciel,
Un martyr expirait devant l’impur autel.
1822.
ODE TROISIÈME. LA BANDE NOIRE.
Voyageur obscur, mais religieux, au travers des ruines de la patrie… je priais.Ch. Nodier.
I
« Ô murs ! ô créneaux ! ô tourelles !
Remparts ! fossés aux ponts mouvants !
Lourds faisceaux de colonnes frêles !
Fiers châteaux ! modestes couvents !
Cloîtres poudreux, salles antiques,
Où gémissaient les saints cantiques,
Où riaient les banquets joyeux !
Lieux où le cœur met ses chimères !
Églises où priaient nos mères,
Tours où combattaient nos aïeux !
« Parvis où notre orgueil s’enflamme !
Maisons de Dieu ! manoirs des rois !
Temples que gardait l’oriflamme,
Palais que protégeait la croix !
Réduits d’amour ! arcs de victoires !
Vous qui témoignez de nos gloires,
Vous qui proclamez nos grandeurs !
Chapelles, donjons, monastères !
Murs voilés de tant de mystères,
Murs brillants de tant de splendeurs !
« Ô débris ! ruines de France,
Que notre amour en vain défend,
Séjours de joie ou de souffrance,
Vieux monuments d’un peuple enfant !
Restes, sur qui le temps s’avance !
De l’Armorique à la Provence,
Vous que l’honneur eut pour abri !
Arceaux tombés, voûtes brisées !
Vestiges des races passées !
Lit sacré d’un fleuve tari !
« Oui, je crois, quand je vous contemple,
Des héros entendre l’adieu ;
Souvent, dans les débris du temple,
Brille comme un rayon du dieu.
Mes pas errants cherchent la trace
De ces fiers guerriers dont l’audace,
Faisait un trône d’un pavois ;
Je demande, oubliant les heures,
Au vieil écho de leurs demeures
Ce qui lui reste de leur voix.
« Souvent ma muse aventurière,
S’enivrant de rêves soudains,
Ceignit la cuirasse guerrière
Et l’écharpe des paladins ;
S’armant d’un fer rongé de rouille,
Elle déroba leur dépouille
Aux lambris du long corridor ;
Et, vers des régions nouvelles,
Pour hâter son coursier sans ailes,
Osa chausser l’éperon d’or.
« J’aimais le manoir dont la route
Cache dans les bois ses détours,
Et dont la porte sous la voûte
S’enfonce entre deux larges tours ;
J’aimais l’essaim d’oiseaux funèbres
Qui sur les toits, dans les ténèbres,
Vient grouper ses noirs bataillons,
Ou, levant des voix sépulcrales,
Tournoie en mobiles spirales
Autour des légers pavillons.