Odes et Ballades (page 8)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Odes et Ballades · 22 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Mais Dieu, qui pour l’Asie a des yeux moins austères,

Y donne plus de fleurs aux terres,

Plus d’étoiles aux cieux, plus de perles aux mers.

Mon royaume s’étend depuis ces catacombes

Qui paraissent des monts et ne sont que des tombes,

Jusqu’à ce mur qu’un peuple ose en vain assiéger,

Qui, tel qu’une ceinture où le Cathay respire,

Environnant tout un empire,

Garde dans l’univers comme un monde étranger.

J’ai de vastes cités qu’en tous lieux on admire :

Lahore aux champs fleuris ; Golconde ; Cachemire ;

La guerrière Damas ; la royale Ispahan ;

Bagdad, que ses remparts couvrent comme une armure ;

Alep, dont l’immense murmure

Semble au pâtre lointain le bruit d’un océan.

Mysore est sur son trône une reine placée ;

Médine aux mille tours, d’aiguilles hérissée,

Avec ses flèches d’or, ses kiosques brillants,

Est comme un bataillon, arrêté dans les plaines,

Qui, parmi ses tentes hautaines,

Élève une forêt de dards étincelants.

On dirait qu’au désert, Thèbes, debout encore,

Attend son peuple entier, absent depuis l’aurore.

Madras a deux cités dans ses larges contours.

Plus loin brille Delhy, la ville sans rivales,

Et sous ses portes triomphales

Douze éléphants de front passent avec leurs tours.

Bel enfant ! viens errer, parmi tant de merveilles,

Sur ces toits pleins de fleurs ainsi que des corbeilles,

Dans le camp vagabond des arabes ligués.

Viens ; nous verrons danser les jeunes bayadères,

Le soir, lorsque les dromadaires

Près du puits du désert s’arrêtent fatigués.

Là, sous de verts figuiers, sous d’épais sycomores,

Luit le dôme d’étain du minaret des maures ;

La pagode de nacre au toit rose et changeant ;

La tour de porcelaine aux clochettes dorées ;

Et, dans les jonques azurées,

Le palanquin de pourpre aux longs rideaux d’argent.

J’écarterai pour toi les rameaux du platane

Qui voile dans son bain la rêveuse sultane ;

Viens, nous rassurerons contre un ingrat oubli

La vierge qui, timide, ouvrant la nuit sa porte,

Écoute si le vent lui porte

La voix qu’elle préfère au chant du bengali.

L’Orient fut jadis le paradis du monde.

Un printemps éternel de ses roses l’inonde,

Et ce vaste hémisphère est un riant jardin.

Toujours autour de nous sourit la douce joie ;

Toi qui gémis, suis notre voie,

Que t’importe le ciel, quand je t’ouvre l’eden ?

la fée.

L’Occident nébuleux est ma patrie heureuse.

Là, variant dans l’air sa forme vaporeuse,

Fuit la blanche nuée, — et de loin, bien souvent,

Le mortel isolé qui, radieux ou sombre,

Poursuit un songe ou pleure une ombre,

Assis, la contemple en rêvant !

Car il est des douceurs pour les âmes blessées

Dans les brumes du lac sur nos bois balancées,

Dans nos monts où l’hiver semble à jamais s’asseoir,

Dans l’étoile, pareille à l’espoir solitaire,

Qui vient, quand le jour fuit la terre,

Mêler son orient au soir.

Nos cieux voilés plairont à ta douleur amère,

Enfant que Dieu retire et qui pleures ta mère !

Viens, l’écho des vallons, les soupirs du ruisseau,

Et la voix des forêts au bruit des vents unie,

Te rendront la vague harmonie

Qui t’endormait dans ton berceau.

Crains des bleus horizons le cercle monotone.

Les brouillards, les vapeurs, le nuage qui tonne,

Tempèrent le soleil dans nos cieux parvenu ;

Et l’œil voit au loin fuir leurs lignes nébuleuses,

Comme des flottes merveilleuses

Qui viennent d’un monde inconnu.

C’est pour moi que les vents font, sur nos mers bruyantes,

Tournoyer l’air et l’onde en trombes foudroyantes ;

La tempête à mes chants suspend son vol fatal ;

L’arc-en-ciel pour mes pieds, qu’un or fluide arrose,

Comme un pont de nacre, se pose

Sur les cascades de cristal.

Du moresque Alhambra j’ai les frêles portiques ;

J’ai la grotte enchantée aux piliers basaltiques,

Où la mer de Staffa brise un flot inégal ;

Et j’aide le pêcheur, roi des vagues brumeuses,

À bâtir ses huttes fumeuses

Sur les vieux palais de Fingal.

Épouvantant les nuits d’une trompeuse aurore,

Là, souvent à ma voix un rouge météore

Croise en voûte de feu ses gerbes dans les airs ;

Et le chasseur, debout sur la roche pendante,

Croit voir une comète ardente

Baignant ses flammes dans les mers.

Viens, jeune âme, avec moi, de mes sœurs obéie,

Peupler de gais follets la morose abbaye ;

Mes nains et mes géants te suivront à ma voix ;

Viens, troublant de ton cor les monts inaccessibles,

Guider ces meutes invisibles

Qui, la nuit, chassent dans nos bois.

Tu verras les barons, sous leurs tours féodales,

De l’humble pèlerin détachant les sandales ;

Et les sombres créneaux d’écussons décorés ;

Et la dame tout bas priant, pour un beau page,

Quelque mystérieuse image

Peinte sur des vitraux dorés.

C’est nous qui, visitant les gothiques églises.

Ouvrons leur nef sonore au murmure des brises ;

Quand la lune du tremble argente les rameaux,

Le pâtre voit dans l’air, avec des chants mystiques,

Folâtrer nos chœurs fantastiques

Autour du clocher des hameaux.

De quels enchantements l’Occident se décore ! —

Viens, le ciel est bien loin, ton aile est faible encore !

Oublie en notre empire un voyage fatal.

Un charme s’y révèle aux lieux les plus sauvages ;

Et l’étranger dit nos rivages

Plus doux que le pays natal !

IV

Et l’enfant hésitait, et déjà moins rebelle

Écoutait des esprits l’appel fallacieux ;

La terre qu’il fuyait semblait pourtant si belle !

Soudain il disparut à leur vue infidèle…

Il avait entrevu les cieux !

Juillet 1824.

À M. J. F.

BALLADE SIXIÈME. LA FIANCÉE DU TIMBALIER.

Douce est la mort qui vient en bien aimant ! Desportes. Sonnet.

« Monseigneur le duc de Bretagne

A, pour les combats meurtriers,

Convoqué de Nante à Mortagne,

Dans la plaine et sur la montagne,

L’arrière-ban de ses guerriers.

« Ce sont des barons dont les armes

Ornent des forts ceints d’un fossé ;

Des preux vieillis dans les alarmes,

Des écuyers, des hommes d’armes ;

L’un d’entre eux est mon fiancé.

« Il est parti pour l’Aquitaine

Comme timbalier, et pourtant

On le prend pour un capitaine,

Rien qu’à voir sa mine hautaine,

Et son pourpoint, d’or éclatant !

« Depuis ce jour, l’effroi m’agite.

J’ai dit, joignant son sort au mien :

— Ma patronne, sainte Brigitte,

Pour que jamais il ne le quitte,

Surveillez son ange gardien ! —

« J’ai dit à notre abbé : Messire,

Priez bien pour tous nos soldats !

Et, comme on sait qu’il le désire,

J’ai brûlé trois cierges de cire

Sur la châsse de saint Gildas.

« À Notre-Dame de Lorette

J’ai promis, dans mon noir chagrin,

D’attacher sur ma gorgerette,

Fermée à la vue indiscrète,

Les coquilles du pèlerin.

« Il n’a pu, par d’amoureux gages,

Absent, consoler mes foyers ;

Pour porter les tendres messages,

La vassale n’a point de pages,

Le vassal n’a pas d’écuyers.

« Il doit aujourd’hui de la guerre

Revenir avec monseigneur ;

Ce n’est plus un amant vulgaire ;

Je lève un front baissé naguère.

Et mon orgueil est du bonheur !

« Le duc triomphant nous rapporte

Son drapeau dans les camps froissé ;

Venez tous sous la vieille porte

Voir passer la brillante escorte,

Et le prince, et mon fiancé !

« Venez voir pour ce jour de fête

Son cheval caparaçonné,

Qui sous son poids hennit, s’arrête,

Et marche en secouant la tête,

De plumes rouges couronné !

« Mes sœurs, à vous parer si lentes,

Venez voir près de mon vainqueur

Ces timbales étincelantes

Qui sous sa main toujours tremblantes,

Sonnent, et font bondir le cœur !

« Venez surtout le voir lui-même

Sous le manteau que j’ai brodé.

Qu’il sera beau ! c’est lui que j’aime !

Il porte comme un diadème

Son casque, de crins inondé !

« L’Égyptienne sacrilège,

M’attirant derrière un pilier,

M’a dit hier (Dieu nous protège !)

Qu’à la fanfare du cortège

Il manquerait un timbalier.

« Mais j’ai tant prié, que j’espère !

Quoique, me montrant de la main

Un sépulcre, son noir repaire,

La vieille aux regards de vipère

M’ait dit : — Je t’attends là demain !

« Volons ! plus de noires pensées !

Ce sont les tambours que j’entends.

Voici les dames entassées,

Les tentes de pourpre dressées,

Les fleurs, et les drapeaux flottants.

« Sur deux rangs le cortège ondoie :

D’abord, les piquiers aux pas lourds ;

Puis, sous l’étendard qu’on déploie,

Les barons, en robe de soie,

Avec leurs toques de velours.

« Voici les chasubles des prêtres ;

Les hérauts sur un blanc coursier.

Tous, en souvenir des ancêtres,

Portent l’écusson de leurs maîtres,

Peint sur leur corselet d’acier.

« Admirez l’armure persane

Des templiers, craints de l’enfer ;

Et, sous la longue pertuisane,

Les archers venus de Lausanne,

Vêtus de buffle, armés de fer.

« Le duc n’est pas loin : ses bannières

Flottent parmi les chevaliers ;

Quelques enseignes prisonnières,

Honteuses, passent les dernières…

Mes sœurs ! voici les timbaliers !… »

Elle dit, et sa vue errante

Plonge, hélas ! dans les rangs pressés ;

Puis, dans la foule indifférente,

Elle tomba, froide et mourante…

Les timbaliers étaient passés.

18 octobre 1825.

ODE SEPTIÈME

LA FILLE D’O-TAÏTI

Écoutez la jeune fiancée qui pleure, elle pleure parce qu’elle est délaissée.Ballade d’Arven.

Que fait-il donc, celui que sa douleur attend ?

Sans doute il n’aime pas, celui qu’elle aime tant.

Alfred de Vigny. Dolorida

« Oh ! dis-moi, tu veux fuir ? et la voile inconstante

Va bientôt de ces bords t’enlever à mes yeux ?

Cette nuit j’entendais, trompant ma douce attente,

Chanter les matelots qui repliaient leur tente.

Je pleurais à leurs cris joyeux.

« Pourquoi quitter notre île ? En ton île étrangère,

Les cieux sont-ils plus beaux ? a-t-on moins de douleurs ?

Les tiens, quand tu mourras, pleureront-ils leur frère ?

Couvriront-ils tes os du plane funéraire

Dont on ne cueille pas les fleurs ?

« Te souvient-il du jour où les vents salutaires

T’amenèrent vers nous pour la première fois ?

Tu m’appelas de loin sous nos bois solitaires,

Je ne t’avais point vu jusqu’alors sur nos terres,

Et pourtant je vins à ta voix.

« Oh ! j’étais belle alors ; mais les pleurs m’ont flétrie.

Reste, ô jeune étranger ! ne me dis pas adieu.

Ici, nous parlerons de ta mère chérie ;

Tu sais que je me plais aux chants de ta patrie,

Comme aux louanges de ton Dieu.

« Tu rempliras mes jours ; à toi je m’abandonne.

Que t’ai-je fait pour fuir ? Demeure sous nos cieux.

Je guérirai tes maux, je serai douce et bonne,

Et je t’appellerai du nom que l’on te donne

Dans le pays de tes aïeux.

« Je serai, si tu veux, ton esclave fidèle,

Pourvu que ton regard brille à mes yeux ravis.

Reste, ô jeune étranger ! reste, et je serai belle.

Mais tu n’aimes qu’un temps, comme notre hirondelle.

Moi, je t’aime comme je vis.

« Hélas ! tu veux partir. — Aux monts qui t’ont vu naître,

Sans doute quelque vierge espère ton retour.

Eh bien ! daigne avec toi m’emmener, ô mon maître !

Je lui serai soumise, et l’aimerai peut-être,

Si ta joie est dans son amour !

« Loin de mes vieux parents, qu’un tendre orgueil enivre,

Du bois où dans tes bras j’accourus sans effroi,

Loin des fleurs, des palmiers, je ne pourrai plus vivre.

Je mourrais seule ici. Va, laisse-moi te suivre :

Je mourrai du moins près de toi.

« Si l’humble bananier accueillit ta venue,

Si tu m’aimas jamais, ne me repousse pas.

Ne t’en va pas sans moi dans ton île inconnue,

De peur que ma jeune âme, errante dans la nue,

N’aille seule suivre tes pas ! »

Quand le matin dora les voiles fugitives,

En vain on la chercha sous son dôme léger ;

On ne la revit plus dans les bois, sur les rives.

Pourtant la douce vierge, aux paroles plaintives,

N’était pas avec l’étranger.

Janvier 1821.

BALLADE TROISIÈME. LA GRAND’MÈRE.

To die — to sleep.

Shakespeare

« Dors-tu ?… réveille-toi, mère de notre mère !

D’ordinaire en dormant ta bouche remuait ;

Car ton sommeil souvent ressemble à ta prière.

Mais, ce soir, on dirait la madone de pierre ;

Ta lèvre est immobile et ton souffle est muet.

« Pourquoi courber ton front plus bas que de coutume ?

Quel mal avons-nous fait, pour ne plus nous chérir ?

Vois, la lampe pâlit, l’âtre scintille et fume ;

Si tu ne parles pas, le feu qui se consume,

Et la lampe, et nous deux, nous allons tous mourir !

« Tu nous trouveras morts près de la lampe éteinte.

Alors, que diras-tu quand tu t’éveilleras ?

Tes enfants à leur tour seront sourds à ta plainte.

Pour nous rendre la vie, en invoquant ta sainte,

Il faudra bien longtemps nous serrer dans tes bras !

« Donne-nous donc tes mains dans nos mains réchauffées.

Chante-nous quelque chant de pauvre troubadour.

Dis-nous ces chevaliers qui, servis par les fées,

Pour bouquets à leur dame apportaient des trophées,

Et dont le cri de guerre était un nom d’amour.

« Dis-nous quel divin signe est funeste aux fantômes ;

Quel ermite dans l’air vit Lucifer volant ;

Quel rubis étincelle au front du roi des gnômes ;

Et si le noir démon craint plus, dans ses royaumes,

Les psaumes de Turpin que le fer de Roland.

« Ou montre nous ta bible, et les belles images,

Le ciel d’or, les saints bleus, les saintes à genoux,

L’enfant-Jésus, la crèche, et le bœuf, et les mages ;

Fais-nous lire du doigt, dans le milieu des pages,

Un peu de ce latin, qui parle à Dieu de nous.

« Mère !… — Hélas ! par degrés s’affaisse la lumière,

L’ombre joyeuse danse autour du noir foyer,

Les esprits vont peut-être entrer dans la chaumière…

Oh ! sors de ton sommeil, interromps ta prière ;

Toi qui nous rassurais, veux-tu nous effrayer ?

« Dieu ! que tes bras sont froids ! rouvre les yeux… Naguère

Tu nous parlais d’un monde, où nous mènent nos pas,

Et de ciel, et de tombe, et de vie éphémère,

Tu parlais de la mort… dis-nous, ô notre mère,

Qu’est-ce donc que la mort ?… — Tu ne nous réponds pas ! »

Leur gémissante voix longtemps se plaignit seule.

La jeune aube parut sans réveiller l’aïeule.

La cloche frappa l’air de ses funèbres coups ;

Et, le soir, un passant, par la porte entr’ouverte,

Vit, devant le saint livre et la couche déserte,

Les deux petits enfants qui priaient à genoux.

1823.

ODE SEPTIÈME. LA GUERRE D’ESPAGNE.

Sine clade victor.

I

Oh ! que la Royauté, puissante et vénérable,

Fille, aux cheveux blanchis, des âges révolus,

Perçant de ses clartés leur nuit impénétrable,

Où tant d’astres ne brillent plus ;

Soumettant l’aigle au cygne et l’autour aux colombes ;

S’élevant de tombes en tombes ;

Géant, que grandit son fardeau ;

Consacrant sur l’autel le fer dont elle est ceinte,

Et mêlant les rayons de l’auréole sainte

Aux fleurons du royal bandeau ;

Oh ! que la Royauté, peuples, est douce et belle ! —

À force de bienfaits elle achète ses droits.

Son bras fort, quand bouillonne une foule rebelle,

Couvre les sceptres d’une croix.

Ce colosse d’airain, de ses mains séculaires,

Dans les nuages populaires

Lève un phare aux feux éclatants ;

Et, liant au passé l’avenir qu’il féconde,

Pose à la fois ses pieds, en vain battus de l’onde,

Sur les deux rivages du temps.

II

Aussi, que de malheurs suprêmes

Elle impose aux infortunés,

Qui, sous le joug des diadèmes,

Courbèrent leurs fronts condamnés !

Il faut que leur cœur soit sublime.

Affrontant la foudre et l’abîme,

Leur nef ne doit pas fuir l’écueil.

Un roi, digne de la couronne,

Ne sait pas descendre du trône,

Mais il sait descendre au cercueil.

Il faut, comme un soldat, qu’un prince ait une épée.

Il faut, des factions quand l’astre impur a lui,

Que nuit et jour, bravant leur attente trompée,

Un glaive veille auprès de lui ;

Ou que de son armée il se fasse un cortège ;

Que son fier palais se protège

D’un camp au front étincelant ;

Car de la Royauté la Guerre est la compagne ;

On ne peut te briser, sceptre de Charlemagne,

Sans briser le fer de Roland !

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