La Cathédrale (page 10)
Après qu’ils eurent mangé leurs œufs à la coque, la conversation, qui s’était jusqu’alors éparpillée au hasard des sujets, se concentra sur la cathédrale.
— Elle est la cinquième édifiée sur la grotte des Druides, dit l’abbé Plomb ; son histoire est étrange.
La première, érigée du temps des Apôtres, par l’évêque Aventin, fut rasée jusqu’au niveau du sol. Rebâtie par un autre prélat du nom de Castor, elle fut brûlée, en partie, par Hunald duc d’Aquitaine, restaurée par Godessald, incendiée à nouveau par Hastings, chef des Normands, réparée, une fois de plus, par Gislebert et enfin complètement détruite par Richard, duc de Normandie, lors du siège de la ville qu’il mit à sac.
Nous ne détenons pas de bien véridiques documents sur ces deux basiliques ; tout au plus, savons-nous que le gouverneur romain du pays de Chartres démolit de fond en comble la première, égorgea un grand nombre de chrétiens, au nombre desquels sa fille Modeste, et fit jeter leurs cadavres dans un puits creusé près de la grotte et qui a reçu le nom de puits des Saints Forts.
Un troisième sanctuaire, construit par l’évêque Vulphard, fut consumé en 1020, sous l’épiscopat de saint Fulbert qui fonda une quatrième cathédrale ; celle-ci fut calcinée, en 1194, par la foudre qui ne laissa debout que les deux clochers et la crypte.
La cinquième enfin, élevée sous le règne de PhilippeAuguste, alors que Régnault de Mouçon était évêque de Chartres, est celle que nous voyons aujourd’hui et qui fut consacrée, le 17 octobre 1260, en présence de saint Louis ; elle n’a cessé de passer par la fournaise. En 1506, le tonnerre tombe sur la flèche du Nord dont la carcasse était en bois revêtue de plomb ; une épouvantable tempête, qui dure de six heures du soir jusqu’à quatre heures du matin, attise le feu dont la violence devient telle qu’il fond comme des pains de cire les six cloches. L’on parvient à limiter les ravages des flammes et l’on ravitaille l’église. Dès lors, le fléau ne cesse plus. En 1539, en 1573, en 1589, la foudre croule sur le clocher neuf. Plus d’un siècle s’écoule, et tout recommence ; en 1701 et en 1740, la même flèche est encore atteinte.
Elle demeure indemne, jusqu’en 1825, année pendant laquelle le tonnerre la bat et l’ébranle, le lundi de la Pentecôte, tandis que l’on chante le Magnificat, aux Vêpres.
Enfin, le 4 juin 1836, un formidable incendie, déterminé par l’imprudence de deux plombiers qui travaillent dans les faîtes, éclate. Il persiste pendant onze heures et ruine toute la charpente, la forêt entière de la toiture ; c’est miracle que l’église n’ait pas complètement disparu, dans cette tourmente.
Avouez, Monsieur, que cette continuité de catastrophes est surprenante.
— Oui, et ce qui est aussi bizarre, fit l’abbé Gévresin, c’est l’acharnement que met à la renverser le feu du ciel.
— L’auteur de « Parthénie », Sébastien Rouillard, pense que c’est en expiation de certains péchés, que ces désastres furent permis et il insinue que la combustion de la troisième cathédrale fut peut-être légitimée par l’inconduite de certains pèlerins, qui couchaient en ce temps, hommes et femmes, pêle-mêle, dans la nef. D’autres croient que le Démon, qui peut mésuser de la foudre, en certains cas, a voulu supprimer à tout prix ce sanctuaire.
— Mais alors, pourquoi la Vierge ne l’a-t-elle pas mieux défendu ?
— Remarquez bien qu’Elle l’a, nombre de fois, empêché d’être intégralement réduit en cendres, mais cela n’est pas, en effet, moins singulier. Songez que Chartres est le premier oratoire que Notre-Dame ait eu en France. Il se relie aux temps messianiques, car bien avant que la fille de Joachim ne fût née, les Druides avaient instauré, dans la grotte qui est devenue notre crypte, un autel à la « Vierge qui devait enfanter » « Virgini Pariturae ». Ils ont eu, par une sorte de grâce, l’intuition d’un Sauveur dont la Mère serait sans tache : il semble donc qu’à Chartres, plus que dans tout autre lieu, il y ait de très vieux liens d’amitié avec Marie ; l’on comprend dès lors que Satan se soit entêté à les rompre.
— Savez-vous, fit Durtal, que cette grotte a été préfigurée dans une annexe, humaine, quasi officieuse, de l’Ancien Testament. Dans sa « Vie de Notre Seigneur », l’admirable voyante que fut Catherine Emmerich nous signale, à proximité du Mont-Carmel, une grotte et un puits près desquels Elie aperçut une Vierge ; c’est à cet endroit, dit-elle, que les Juifs, qui attendaient l’arrivée d’un Rédempteur, se rendaient, plusieurs fois par an, en pèlerinage.
N’est-ce pas l’image de la grotte de Chartres et du puits des Saints Forts ?
Remarquez, d’autre part, cette tendance du tonnerre à choir non sur le clocher vieux, mais sur le clocher neuf ; je crois qu’aucune raison météorologique ne saurait justifier cette préférence ; et si je considère attentivement les deux flèches, je suis frappé de la délicatesse des végétations courant sous des dentelles, de tout le côté gracile et coquet du clocher neuf. L’autre, au contraire, n’a ni un ornement, ni une guipure ; il est simplement papelonné comme un homme d’armes d’écailles ; il est sobre et sévère, altier et robuste. L’on dirait vraiment que l’un est féminin et que l’autre appartient au sexe mâle. Ne peut-on, dès lors, leur faire symboliser au premier la Vierge et au second le Fils ? Dans ce cas, ma conclusion ne diffère point de celle que vient de nous exposer Monsieur l’abbé ; les incendies seraient attribuables à Satan qui s’acharnerait sur l’image de Celle qui a le pouvoir de lui écraser le chef.
— Prenez donc un peu de filet, notre ami, fit Mme Bavoil qui entra, tenant entre ses bras une bouteille.
— Comment je ne mange pas ! je vous avouerai même que j’ai un peu honte d’avoir si bien déjeuné, alors que j’ai lu, ce matin, la vie de saint Laurent, archevê que de Dublin, qui, en guise de repas, se contentait de tremper son pain dans la lessive.
— Mais pour dire avec le Roi Prophète qu’il se nourrissait de cendre — puisqu’il y a de la poudre de charbon dans la lessive ; — c’est le festin de la pénitence qui ne ressemble guère à celui que nous venons de nous ingérer, ajouta, en riant, l’abbé.
— Eh bien, voilà qui vous confond, ma chère madame Bavoil, dit l’abbé Gévresin. Vous n’êtes pas encore hantée par la concupiscence de ces pauvres galas ; quelle fine bouche vous êtes ! il vous faut du lait ou de l’eau pour humecter vos mouillettes !
— Mon Dieu, fit à son tour sérieusement Durtal, en tant que bombances, il y a mieux. Je me rappelle avoir lu, dans un vieux livre, l’histoire de la Bienheureuse Catherine de Cardone qui, sans s’aider de ses mains, broutait, à genoux, des herbes avec les ânes.
Mme Bavoil ne parut pas se douter que ses amis plaisantaient et, humblement, elle répondit :
— Le bon Dieu ne m’a jamais demandé de saupoudrer mes tartines de cendre ou de paître des herbes… s’il veut m’en intimer l’ordre, bien sûr que je le ferai… mais c’est égal…
— En somme, reprit l’abbé Gévresin, après un silence, la cathédrale actuelle est du XIIe et du XIIIe siècle, sauf, bien entendu, le clocher neuf et de nombreux détails.
— Comme celui de presque tous les constructeurs de basiliques, répliqua l’abbé Plomb. L’on peut admettre cependant qu’au XIIe et au XIIIe siècle, ce furent les Bénédictins de l’abbaye de Tiron qui dirigèrent les travaux de notre église ; ce monastère avait, en effet, établi, en 1117, un couvent à Chartres ; nous savons également que ce cloître contenait plus de cinq cents religieux de tous arts et que les sculpteurs et les imagiers, les maçons-carriers ou maîtres de pierre vive y abondaient. Il serait donc assez naturel de croire que ce furent ces moines, détachés à Chartres, qui tracèrent les plans de Notre-Dame et employèrent ces troupes d’artistes dont nous voyons l’image dans l’un des anciens vitraux de l’abside, des hommes au bonnet pelucheux, en forme de chausse à filtrer, qui taillent et rabotent des statues de rois.
Leur œuvre a été complétée, au commencement du XVIe siècle, par Jehan Le Texier, dit Jehan de Beauce, qui est l’auteur du clocher Nord, dit clocher neuf, et de la partie décorative, abritant dans l’intérieur de l’église, les groupes du pourtour cernant le chœur.
— Et jamais, en somme, l’on n’a découvert le nom de l’un des premiers architectes, de l’un des sculpteurs, de l’un des verriers de cette cathédrale ?
— L’on a entrepris bien des recherches et, personnellement, je puis avouer que je n’y ai épargné ni mon temps, ni mes peines, mais cela en pure perte.
Voici ce que nous connaissons : en haut du clocher du Midi, dit clocher vieux, près de la baie qui s’ouvre en face de la flèche neuve, on a démêlé cette inscription : « Harman, 1164 ». Est-ce le nom d’un architecte, d’un ouvrier ou d’un guetteur de nuit posté, à cette époque, dans la tour ? on erre. De son côté, Didron a déchiffré sur le pilastre du portail occidental, au-dessus de la tête brisée d’un boucher assommant un bœuf, ce mot : « Rogerus », gravé en caractères du XIIe siècle. Est-ce l’architecte, le statuaire, le bienfaiteur de cette façade ou le boucher ? Une autre signature : « Robir » est également incrustée sur le support d’une statue du porche Septentrional. Qu’est-ce que Robir ? personne ne peut répondre.
D’autre part, Langlois cite un verrier du XIIIe siècle, Clément de Chartres, dont il a relevé l’inscription « Clemens vitrearius Carnutensis » sur une verrière de la cathédrale de Rouen ; bien, mais de là, à admettre, ainsi que d’aucuns l’insinuent, que ce Clément, par ce seul fait qu’il est originaire de Chartres, ait peint un ou plusieurs des tableaux vitrés de Notre-Dame, il y a loin. En tout cas, nous ne possédons aucun indice, ni sur sa vie, ni sur ses travaux, dans cette ville. Nous pouvons noter encore que, sur l’un des carreaux de notre église, on lit : Petrus Bal… est-ce la désignation abrégée ou complète d’un donateur ou d’un peintre ? une fois de plus, nous devons attester notre ignorance.