La Cathédrale (page 9)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et l’auguste simplicité de cet extérieur d’église se répercute dans l’intérieur de ses nefs.

Là pourtant, le Roman a déjà perdu son allure souffrante de crypte, son obscure physionomie de cellier persan. La puissante armature est la même ; les chapiteaux gardent encore l’enroulement des flores musulmanes, le fabuleux alibi des contours assyriens, le rappel des arts asiatiques transférés sur notre sol, mais déjà le mariage des baies différentes s’opère, les colonnes s’efforcent, les piliers se haussent, les grands arcs s’assouplissent, décrivent une trajectoire plus rapide et moins brève ; et les murs droits, énormes et déjà légers, ouvrent, à des altitudes prodigieuses, des trous ménagés de jour.

A Paray, le plein-cintre s’harmonise déjà avec l’ogive qui s’affirme dans les cimes de l’édifice et annonce, en somme, une ère d’âme moins plaintive, une conception plus affectueuse, moins rêche du Christ, qui prépare, qui révèle déjà le sourire indulgent de la Mère.

Mais, se dit tout à coup Durtal, si mes théories sont justes, l’architecture qui symboliserait, seule, le Catholicisme, en son entier, qui représenterait la Bible complète, les deux Testaments, ce serait ou le Roman ogival ou l’architecture de transition, mi-romane et mi-gothique.

Diantre, fit-il, amené à une conclusion qu’il n’avait pas prévue ; il est vrai qu’il n’est peut-être point indispensable que le parallélisme ait lieu dans l’église même, que les Saintes-Ecritures soient réunies en un seul tome ; ainsi, ici-même, à Chartres, l’ouvrage est intégral, bien que contenu en deux volumes séparés, puisque la crypte sur laquelle la cathédrale gothique repose est romane.

C’est même, de la sorte, plus symbolique ; et cela confirme l’idée des vitraux dans lesquels les prophètes soutiennent sur leurs épaules les quatre écrivains des Evangiles ; l’Ancien Testament sert, une fois de plus, de socle, de base, au Neuf.

Ce Roman, quel tremplin de rêves ! reprenait Durtal ; n’est-il pas également la châsse enfumée, l’écrin sombre destiné aux Vierges noires ? cela paraît d’autant moins indécis que les Madones de couleur sont toutes grosses et trapues, qu’elles ne se joncent point telles que les Vierges blanches des gothiques. l’Ecole de Byzance ne comprenait Marie que basanée, « couleur d’ébène grise luysante », ainsi que l’écrivent ses vieux historiens ; seulement elle la sculptait ou la peignait, contrairement au texte du Cantique, noire mais peu belle. Ainsi conçue, Elle est bien une Vierge morose, éternellement triste, en accord avec les caves qu’Elle habite. Aussi sa présence est-elle toute naturelle dans la crypte de Chartres, mais dans la cathédrale même, sur le pilier où Elle se dresse encore, n’est-elle pas étrange, car Elle n’est point dans son véritable milieu, sous la blanche envolée des voûtes ?

— Oui, pour vous inviter à déjeuner. L’abbé Plomb est privé de sa gouvernante qui s’absente, cette après-midi, et il prend son repas, chez nous ; alors le Père a pensé que ce serait une occasion pour vous de le connaître.

— Je le remercie, mais voyons, il faut que j’aille prévenir la mère Mesurat pour qu’elle ne mette pas ma côtelette au feu.

— C’est inutile, j’ai prévenu Mme Mesurat. A propos, vous êtes toujours content d’elle ?

— Dans le temps, dit-il en riant, j’avais pour soigner mon ménage, à Paris, un sieur Rateau, pochard de haute lice, qui bousculait tout et menait militairement les meubles ; maintenant, j’ai cette brave femme dont la façon de travailler diffère ; mais les résultats sont identiques. Elle agit par la persuasion, par la douceur ; elle ne renverse pas le mobilier, ne rugit point en terrassant les matelas, ne se lance pas à la baïonnette avec un balai, contre les murs ; non, elle recueille tranquillement la poussière, la mijote, finit par l’amasser en de petits tas qu’elle cache dans les angles des murs ; elle ne saccage point le lit, mais elle se borne à le caresser du bout des doigts, à déplisser les draps avec sa main, à peloter les oreillers, à les engager à combler leurs creux ; l’autre chambardait tout, celle-ci ne remue rien !

Ils étaient arrivés, en causant, devant la grille de l’évêché. Ils passèrent par une petite porte donnant sur la loge de la concierge et débouchèrent dans une grande cour, sablée de cailloux de rivière, au fond de laquelle s’étendait une vaste construction du XVIIe siècle. Il n’y avait ni flore de pierre, ni sculptures, aucun porche animé, rien, sinon une façade de briques et de moëllons usés, un bâtiment nu et glacé, laissé à l’abandon avec ses hautes fenêtres derrière lesquelles on distinguait des volets repliés, peints en gris. l’entrée était à la hauteur d’un premier étage ; on y accédait par un perron avec un escalier de chaque côté ; en bas, dans la niche de ce perron, s’ouvrait une porte vitrée au travers de laquelle on apercevait, coupés par le cadre, des pieds d’arbres.

Dans cette cour s’alignaient de longs peupliers que l’ancien évêque, qui avait fréquenté les Tuileries avant la guerre, appelait en souriant, sa haie de cent gardes.

Mme Bavoil et Durtal traversèrent cette cour, se dirigeant, à droite, vers une aile de la bâtisse, toiturée d’ardoises.

C’était là, au premier, sous un grenier qu’éclairaient des œils de bœufs, que résidait l’abbé Gévresin.

Ils gravirent un escalier étroit, bordé d’une rampe rouillée de fer. Les murs ruisselaient d’humidité, secrétaient des roupies, distillaient des gouttes de café noir ; les marches étaient creusées, s’amincissaient du bout ainsi que des cuillers ; elles conduisaient à une porte badigeonnée d’ocre dans laquelle était planté un bouton de fonte, couleur d’encre. Un cordon de sonnette balançait un anneau de cuivre qui se cognait remué par le vent, contre le plâtre éraillé du mur. Une indéfinissable odeur de vieille pomme et d’eau qui croupit, s’échappait de la cage de l’escalier, précédé d’un court vestibule que pavaient des rangées de briques, couchées sur le flanc, rongées à la façon des madrépores, que plafonnait une sorte de carte de géographie, sillonnée de mers dessinées comme avec de l’urine par des infiltrations de pluie.

Et le petit appartement de l’abbé, tendu d’un méchant papier neuf et carrelé de rouge, fleurait la tombe ; on se rendait compte que, dans l’ombre de la cathédrale qui couvrait cette aile, aucun soleil ne venait sécher les cloisons s’effritant dans le bas des plinthes en une poudre de cassonade, s’émiettant lentement sur le vernis glacé du sol.

Quelle misère ! voir un vieillard ravagé par les rhumatismes, habiter là ! pensait Durtal.

Il est vrai que lorsqu’il pénétra dans la chambre de l’abbé, il la trouva un peu dégourdie par un grand feu de coke ; le prêtre lisait son bréviaire, enveloppé d’une douillette, près de la fenêtre dont il avait retroussé le rideau, pour voir un peu clair.

Cette pièce était meublée d’un petit lit de fer, muni de rideaux en calicot blanc, avec embrasses de cretonne rouge ; en face de la couche, une table, couverte d’un tapis et d’une écritoire, et un prie-Dieu au-dessus duquel était cloué un Christ ; le reste de la chambre était occupé par des rayons de livres étagés jusqu’au plafond et trois fauteuils, tels que l’on n’en découvre plus que dans les communautés religieuses et dans les séminaires, des fauteuils de noyer, tressés de paille de même que des chaises d’église, étaient placés l’un, devant la table, les deux autres, devant des ronds de sparterie, à gauche et à droite de la cheminée que surmontait une pendule Empire entre deux vases dans le ventre desquels, se dressaient, maintenues par du sable, des tiges décolorées de roseaux secs.

— Approchez-vous donc, fit l’abbé, car, malgré ce brasier, on gèle.

Et, écoutant Durtal qui lui parlait de rhumatismes, il eut un geste de résignation.

— Tout l’évêché est ainsi, dit-il. Monseigneur qui, lui, est presque perclus, n’a pu rencontrer, dans tout le palais, une salle qui soit saine. Dieu me pardonne, mais je crois que son logis est encore plus humide que le mien ; la vérité, c’est qu’il faudrait installer partout des calorifères et que jamais on ne s’y résoudra, faute d’argent.

— Monseigneur pourrait bien disposer au moins, çà et là, dans les pièces du palais, des poêles.

— Lui ! s’exclama, en riant l’abbé, mais il ne possède aucune fortune ; il touche en tout et pour tout un traitement annuel de dix mille francs car il n’y a pas de mense à Chartres et le produit de la taxe des actes de la chancellerie est nul ; dans cette ville sans piété riche, il ne peut attendre aucune aide, et il a à sa charge le jardinier et le concierge ; par économie il est obligé de distraire d’un couvent la cuisinière et la lingère. Ajoutez que, n’ayant pas les moyens d’entretenir des chevaux et de conserver une voiture, il doit louer une berline pour les tournées pastorales. combien croyez-vous donc qu’il lui reste pour vivre, si vous défalquez encore ses aumônes ; allez, il est plus pauvre que vous et moi !

— Mais alors c’est la panne du sacerdoce, un radeau de la Méduse pieux que Chartres !

— Vous l’avez dit, évêque, chanoines, prêtres, tout le monde est dans l’indigence ici.

La sonnette tinta ; et Mme Bavoil introduisit l’abbé Plomb ; Durtal le reconnaissait ; il avait l’air encore plus effaré que de coutume ; il saluait à reculons, paraissait gêné par ses mains qu’il fourra dans ses manches.

Et, au bout d’une demi-heure de conversation, lorsqu’il se sentit plus à l’aise, il s’évada en des sourires et finit par causer ; et Durtal, surpris, constata que l’abbé Gévresin avait raison. Ce prêtre était très intelligent et très instruit et, ce qui plaisait peut-être plus encore, il n’était nullement asservi par ce manque d’éducation, par ces idées étroites, par ces futiles bondieuseries, qui rendent l’accès des ecclésiastiques dans le monde des lettrés, si difficile.

Ils étaient assis dans la salle à manger, aussi maussade que les autres pièces mais plus chaude, car un poêle de faïence y ronflait, soufflant, par ses bouches de chaleur, des trombes.

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