La Cathédrale (page 11)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Si nous ajoutons enfin que l’on a retrouvé deux des compagnons de Jehan de Beauce, Thomas Le Vasseur qui lui fut adjoint pour la construction de la flèche neuve et un sieur Bernier dont le nom est écrit sur d’anciens comptes ; si, par de vieux marchés que déterra M. Lecoq, nous savons que Jehan Soulas, imagier de Paris, a sculpté le plus beau des groupes qui magnifient la clôture du chœur ; si nous remarquons encore, après cet admirable sculpteur, d’autres statuaires déjà moins intéressants, car avec eux l’art païen reparaît et la médiocrité commence : François Marchant, imagier d’Orléans, Nicolas Guybert de Chartres, nous avons à peu près tous les renseignements qui méritent d’être conservés sur les véritables artistes qui travaillèrent du XIIe jusqu’à la fin de la première moitié du XVIe siècle, à Chartres.

— Oui et à partir de cette époque, les noms des artisans qui nous sont parvenus ne sont plus qu’à honnir. C’est Thomas Boudin, Legros, Jean de Dieu, Berruer, Tuby, Simon Mazières, qui osent continuer l’œuvre de Soulas ! c’est Louis, l’architecte du duc d’Orléans, qui avilit et saccage le chœur ; c’est cet infâme Bridan qui installe, à la misérable joie de quelques chanoines, son emphatique et indigent bloc de l’Assomption !

— Hélas ! fit l’abbé Gévresin, ce sont aussi des chanoines qui ont jugé utile de briser deux anciennes verrières du chœur et de les remplacer par des carreaux blancs pour mieux éclairer le groupe de ce Bridan !

— Vous ne mangez plus ? demanda Mme Bavoil qui, sur le signe négatif des convives, ôta le fromage et les confitures et apporta le café.

— Puisque cette cathédrale vous plaît tant, je serais heureux de vous aider à la parcourir dans ses détails, proposa l’abbé Plomb à Durtal.

— J’accepte bien volontiers, Monsieur l’abbé, car elle m’obsède, en effet, et elle m’affole, cette Notre-Dame ! — vous connaissez, n’est-ce pas, les théories de Quicherat sur le Gothique ?

— Oui et je les crois exactes. Je suis, comme lui, convaincu que si la particularité, que si l’essence du Roman est surtout la voûte substituée aux lambris des toits, l’origine et le caractère distinct du Gothique est l’arc-boutant et non l’ogive.

Je fais bien quelques réserves sur la justesse de cette boutade de Quicherat « que l’histoire de l’architecture au Moyen Age n’est que l’histoire de la lutte des architectes contre la poussée et la pesanteur des voûtes », car il y a autre chose, en art, qu’une industrie matérielle et qu’une question pratique, mais n’empêche qu’il a certainement raison sur presque tous les points.

Maintenant, nous pouvons poser en principe qu’en nous servant des termes d’ogive et de gothique, nous employons des vocables que l’on a détournés de leur vrai sens, car les Goths n’ont rien à voir avec l’architecture qui s’empara de leur nom et le mot ogive, qui signifie justement la forme du plein-cintre, est absolument inapte à désigner cet arc brisé que l’on a pris pendant tant d’années, pour la base, pour la personnalité même d’un style.

En somme, poursuivit l’abbé, après un silence, comment juger les œuvres d’antan, en dehors même de cette aide d’arcs plantés dans des contreforts ou de voûtes en anses de panier ou en cul de four, car toutes sont adultérées par les siècles ou inachevées. Notre-Dame, à Chartres, devait avoir neuf clochers et elle n’en a que deux ; les basiliques de Reims, de Paris, de Laon, d’autres, étaient destinées à porter des flèches sur leurs tours, où sont-elles ? nous ne pouvons donc nous rendre un compte exact de l’effet que voulurent produire leurs architectes. D’autre part, les cathédrales étaient faites pour être vues dans un cadre que l’on a détruit, dans un milieu qui n’est plus ; elles étaient entourées de maisons dont l’allure s’accordait avec la leur ; aujourd’hui, elles sont ceinturées de casernes à cinq étages, de pénitenciers mornes, ignobles ; — et partout, on les dégage, alors qu’elles n’ont jamais été bâties pour se dresser, isolées sur des places ; c’est, de tous les côtés, l’insens le plus parfait de l’ambiance dans laquelle elles furent élevées, de l’atmosphère dans laquelle elles vécurent ; certains détails, qui nous semblent inexplicables dans quelques uns de ces édifices, étaient sans doute nécessités par la forme, par les besoins des alentours ; au fond, nous ne savons rien, … rien.

— En tout cas, dit Durtal, l’archéologie et l’architecture n’ont exécuté que des besognes secondaires ; elles nous ont révélé simplement l’organisme, le corps des cathédrales, qui nous en dira l’âme ?

— Je ne parle pas de l’âme du monument, au moment où, avec l’assistance divine, l’homme la créa ; cette âme, nous l’ignorons et encore pas pour Chartres, puisque de précieux documents nous la racontent ; mais de l’âme qu’ont gardée les autres églises, de l’âme qu’elles ont maintenant et que nous contribuons à entretenir par notre présence plus ou moins assidue, par nos communions plus ou moins fréquentes, par nos prières plus ou moins vives ?

Prenons Notre-Dame de Paris ; elle a été rafistolée et retapée de fond en comble ; ses sculptures sont rapiécées quand elles ne sont pas toutes modernes ; en dépit des dithyrambes d’Hugo, elle demeure de second ordre ; mais elle a sa nef, son merveilleux transept ; elle est même nantie d’une ancienne statue de la Vierge devant laquelle s’est beaucoup agenouillé M. Olier ; eh bien, l’on a tenté de ranimer, dans son vaisseau, le culte de Notre-Dame, de déterminer un mouvement de pèlerinage et tout y est mort ! cette Cathédrale n’a plus d’âme ; elle est un cadavre inerte de pierre ; essayez d’y entendre une messe, de vous approcher de la Table, et vous sentirez une chape de glace tomber sur vous. Cela tient-il à son abandon, à ses offices assoupis, à la rémolade de fredons qu’on y bat, à sa fermeture, hâtée le soir, à son réveil tardif, bien après l’aube ? cela tient-il aussi à ces visites tolérées d’indécents touristes, de goujats de Londres que j’ai vus, parlant tout haut, restant, au mépris des plus simples convenances, assis devant l’autel, alors que l’on donnait la bénédiction du Saint-Sacrement, en face d’eux ! Je ne sais, mais ce que je certifie, c’est que la Vierge n’y réside pas jours et nuits, toujours, comme à Chartres.

Prenez encore Amiens, avec ses vitres blanches et ses clartés crues, ses chapelles fermées par de hautes grilles, son silence de rares oraisons, sa solitude. Celle-là est vide aussi ; et je ne sais pourquoi elle fleure, pour moi, une ancienne odeur de jansénisme ; on n’y est pas à l’aise, on y prie mal ; et pourtant sa nef est magnifique et les sculptures de son pourtour, qui sont même supérieures à celles de Chartres, s’affirment, on peut le dire, uniques !

Et il en est de même de celle de Laon, nue et glacée, à jamais morte ; d’autres sont dans un état intermédiaire, agonisent encore tièdes : Reims, Rouen, Dijon, Tours, Le Mans, par exemple ; déjà l’on s’y détend mieux ; Bourges avec ses cinq embouchures jetées en allées à perte de vue, devant nous, et l’énormité de son vaisseau désert ; Beauvais, si mélancolique, n’ayant pour tout corps qu’une tête et des bras lancés désespérément, ainsi qu’un appel toujours inentendu, vers le ciel, ont néanmoins conservé encore quelques-uns des effluves d’antan. On peut s’y recueillir, mais nulle part, l’on n’est aussi bien qu’ici, nulle part on ne prie mieux qu’à Chartres !

— Voilà qui est envoyé, s’écria Mme Bavoil ; pour la peine, vous allez avoir un petit verre de bon cassis.

Mais oui…mais oui… il a raison, notre ami, reprit-elle s’adressant aux prêtres qui riaient. Autre part — sauf à Notre-Dame des Victoires, à Paris, sauf surtout à Notre-Dame de Fourvière, à Lyon, — on attend, on fait antichambre, quand on va la voir ; et souvent, Elle ne vient pas, tandis que dans notre Cathédrale, Elle vous reçoit tout de suite, telle qu’Elle est ; je le lui ai dit, d’ailleurs, à notre ami, qu’il aille donc assister à la première messe dans la crypte, et il verra comment notre Mère les accueille, ses visiteurs !

— Chartres, dit l’abbé Gévresin, est étonnant avec ses deux Madones noires, Notre-Dame du Piler, en haut dans la Cathédrale même, et Notre-Dame de Sous-Terre, en bas, dans le cellier sur lequel jaillit la Basilique. Nul sanctuaire, je crois, ne recèle ainsi deux images miraculeuses de Marie, sans compter la vieille relique connue sous le nom de chemise, de tunique, de la Vierge !

— Et avec quoi est-elle constituée, selon vous, l’âme de Chartres ? demanda l’abbé Plomb.

— Toujours pas avec celle des bourgeoises de la ville et des quelques marguilliers qui s’y décantent, répondit Durtal ; non, elle est vivifiée par les sœurs, par les paysannes, par les pensionnats religieux, par les élèves du séminaire, peut-être surtout par les enfants de la maîtrise, qui viennent baiser le pilier et s’agenouiller devant la Vierge noire !

La bourgeoisie dévote, mais elle ferait prendre la fuite aux Anges !

— A de rares exceptions près, c’est en effet dans cette caste que se recrute la fleur des pharisiennes, dit l’abbé Plomb et il ajouta, d’un ton moitié plaisant et moitié contrit :

C’est moi qui suis, à Chartres, le triste jardinier de ces âmes !

— Revenons, reprit l’abbé Gévresin, à notre point de départ ; où est né le Gothique ?

— En France, Lecoy de la Marche l’atteste expressément : « l’arc-boutant apparut comme fondement intégral d’un style, dès les premières années du règne de Louis-le-Gros, dans le pays compris entre la Seine et l’Aisne. » D’après lui, le premier essai de cet art serait la Cathédrale de Laon ; selon d’autres, au contraire, elle ne serait qu’une succédanée de basiliques antérieures et tour à tour, l’on cite les Eglises de Saint-Front à Périgueux, de Vézelay, de Saint-Denis, de Noyon, l’Ancienne Collégiale de Poissy, et personne ne s’entend. Une seule chose est certaine, c’est que le Gothique est un art du Nord, qu’il pénétra dans la Normandie et, de là, en Angleterre ; puis il gagna les bords du Rhin au XIIe siècle et l’Espagne, au commencement du XIIIe.

Les églises, gothiques dans le Midi, ne sont que des importations très mal assorties avec les êtres qui les peuplent et avec le ciel d’un bleu véhément qui les gâte.

— Remarquez, dit Durtal, que cette partie de la Mystique est en désaccord, dans notre pays, avec les autres.

— Dame, la France n’a eu, dans la répartition de l’art religieux, que l’architecture. Considérez, en peinture, les Primitifs. Les peintres et aussi les sculpteurs sont tous Italiens, Espagnols, Flamands, Allemands. Ceux que l’on tente de nous imposer ainsi que des compatriotes, sont des Flamands transférés en Bourgogne ou de dociles Français dont les œuvres dérivées portent une empreinte, toute flamande. Voyez au Louvre ceux que l’on appelle nos Primitifs ; voyez surtout à Dijon ce qui subsiste de ces temps où l’art septentrional fut implanté par Philippe le Hardi, dans sa province. le doute n’est pas possible. — Tout vient des Flandres ; Jean Perréal, Bourdichon, Beauneveu, Fouquet même, sont tout ce que vous voudrez, sauf les inventeurs d’un art original dans les Gaules. Et il en est de même des écrivains mystiques. A quoi bon énumérer les nationalités diverses auxquelles ils appartiennent ? Eux aussi sont Espagnols, Italiens, Allemands, Flamands ; pas un n’est Français.

— Pardon, s’écria Mme Bavoil, pardon, notre ami ; il y a la Vénérable Jeanne de Matel qui est originaire de Roanne.

— Oui, mais elle est fille d’un père italien, né à Florence, fit l’abbé Gévresin qui, écoutant sonner l’heure de None, plia sa serviette.

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