La Cathédrale (page 12)
Tous récitèrent debout les grâces et Durtal prit rendez-vous avec l’abbé Plomb pour visiter la Cathédrale ; et il retourna chez lui, ruminant en route sur cette distribution singulière de l’art au Moyen Age, sur cette suprématie donnée à la France, en architecture, quand elle était alors si inférieure dans les autres arts.
Il faut avouer, conclut-il, qu’elle a même perdu cette supériorité, car il y a beau temps qu’elle ne produit plus un architecte ; les gens qui s’affublent de ce nom sont des cambrousiers, des maçons dénués de toute personnalité, de toute science. Ils ne sont seulement plus capables de plagier adroitement leurs devanciers ! Ils sont quoi maintenant ? des rapetasseurs de chapelles, des ressemeleurs d’églises, des fabricants de ribouis, des gnaffs !
Elle avait raison, Mme Bavoil ; pour apprécier l’accueil que la Vierge pouvait réserver à ses visiteurs, il fallait assister à la première messe dans la crypte ; il fallait surtout y communier.
Durtal l’expérimenta ; un jour que l’abbé Gévresin lui prescrivit d’aborder le Sacrement, il suivit le conseil de la gouvernante et s’engagea dans ce souterrain, dès l’aube.
On y descendait par un escalier de cave qu’éclairait une petite lampe dont la mèche grésillait, emplissant de fumée, son verre ; une fois parvenu au bas des marches, on avançait, en inclinant sur la gauche, dans les ténèbres, puis, à certains tournants, quelques quinquets rougeoyaient indiquant le circuit que l’on décrivait dans ces atermoiements de lumière et d’ombre, et l’on finissait par se rendre à peu près compte de la forme de cette crypte.
Elle figurait assez bien la moitié d’un moyeu de roue d’où s’emboîtaient des rais filant dans tous les sens, pour rejoindre la circonférence même de la roue. Dans l’allée circulaire où l’on cheminait, rayonnaient, en lames dépliées d’éventail, des corridors au bout desquels l’on discernait des vitres en brouillard qui paraissaient presque claires dans la nuit opaque des murs.
Et Durtal aboutit, en longeant la courbe du couloir, à un tambour vert qu’il poussa. Il entrait dans le flanc d’une avenue se terminant en une sorte d’hémicycle que meublait un maître-autel. A sa gauche et à sa droite, deux minuscules galeries dessinaient les bras de croix d’un petit transept. La grande avenue, qui était une nef, était bordée, de chaque côté, de chaises laissant entre elles un étroit passage pour gagner l’autel.
L’on y voyait à peine, le sanctuaire n’étant éclairé que par des veilleuses pendues au plafond, des veilleuses couleur d’orange sanguine et d’or trouble. Une tiédeur extraordinaire soufflait dans ce caveau qui répandait aussi un singulier parfum où revenait, dans un souvenir de terre humide, un relent de cire chaude ; mais c’était là, si l’on peut dire, le fond, le canevas même de la senteur, car elle disparaissait sous les broderies odorantes qui la couvraient, sous la dorure éteinte d’une huile en laquelle on aurait fait macérer d’anciens aromates, dissoudre de très vieux encens. C’était une exhalaison mystérieuse et confuse, comme la crypte même qui, avec ses lueurs furtives et ses pans d’ombre, était à la fois pénitentielle et douillette, étrange.
Durtal se dirigea par la grande allée vers le croisillon de droite et s’assit ; ce bras exigu du transept était muni d’un autel estampé d’une croix grecque en relief sur une sphère de pourpre. Partout, en l’air, la voûte énorme et cambrée plombait, si basse que le bras levé d’un homme pouvait l’atteindre ; et elle était noire, telle qu’un fond de cheminée, calcinée ainsi que par les incendies qui consumèrent les cathédrales bâties au-dessus d’elle.
Peu à peu, des claquements de sabots s’entendirent, puis des pas étouffés de religieuses ; il y eut un silence, auquel succédèrent des salves de nez comprimés par des mouchoirs, et tout se tut.
Un sacristain s’introduisit par une petite porte ouverte dans l’autre aile du transept, alluma les cierges du maître-autel et des chapelets de cœurs en vermeil étincelèrent dans la demi-lune, tout le long des murs, auréolant, avec le feu des cierges qu’ils réverbéraient, une statue de Vierge, rigide et obscure, assise avec un enfant sur ses genoux. C’était la fameuse Notre-Dame de Sous-Terre ou plutôt sa copie, car l’original avait été brûlé en 1793, devant le grand portail de l’église, au milieu d’une ronde en délire de sans-culottes.
Un enfant de chœur parut, précédant un vieux prêtre et, pour la première fois, Durtal vit servir réellement une messe, comprit l’incroyable beauté que peut dégager l’observance méditée du sacrifice.
Cet enfant agenouillé, l’âme tendue et les mains jointes, parlait, à haute voix, lentement, débitait avec tant d’attention, avec tant de respect, les répons du psaume, que le sens de cette admirable liturgie, qui ne nous étonne plus, parce que nous ne la percevons depuis longtemps, que bredouillée et expédiée, tout bas, en hâte, se révéla subitement à Durtal.
Et le prêtre, même inconsciemment, qu’il le voulût ou non, suivait le ton de l’enfant, se modelait sur lui, récitait avec lenteur, ne proférant plus simplement les versets du bout des lèvres, mais il se pénétrait des paroles qu’il devait dire, haletait, saisi comme à sa première messe, par la grandeur de l’acte qu’il allait accomplir.
Durtal sentait, en effet, frémir la voix de l’officiant, debout devant l’autel, ainsi que le Fils même qu’il représentait devant le Père, demandant grâce pour tous les péchés du monde qu’il apportait, secouru, dans son affliction et dans son espoir, par l’innocence de l’enfant dont l’amoureuse crainte était moins réfléchie que la sienne et moins vive.
Et lorsqu’il prononçait cette phrase désolée : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi mon âme est-elle triste et pourquoi me troublez-vous ? » le prêtre était bien la figure de Jésus souffrant sur le Calvaire, mais l’homme restait aussi dans le célébrant, l’homme faisant retour sur lui-même et s’appliquant naturellement, en raison de ses délits personnels, de ses propres fautes, les impressions de détresse notées par le texte inspiré du psaume.
Et le petit servant le réconfortait, l’incitait à espérer et, après avoir murmuré le confiteor devant le peuple qui se purifiait à son tour, par une identique ablution d’aveux, l’officiant, plus rassuré, gravissait les marches de l’autel et commençait la messe.
Vraiment, dans cette atmosphère de prières rabattues par le lourd plafond, dans ce milieu de sœurs et de femmes agenouillées, Durtal eut l’idée d’un premier christianisme enfoui dans les catacombes ; c’était la même tendresse éperdue, la même foi ; et l’on pouvait se suggérer un peu de l’appréhension d’être surpris et du désir d’affirmer devant un péril ses croyances. Ainsi qu’en une confuse empreinte, l’on retrouvait, dans ce divin cellier, un vague tableau des néophytes jadis assemblés dans les souterrains de Rome.
Et la messe continuait devant Durtal, émerveillé par l’enfant qui baisait, les yeux presque fermés, dans le petit recul d’un discret émoi, les burettes de vin et d’eau, avant que de les offrir au prêtre.
Durtal ne voulait plus rien voir, essayait de se recueillir, alors que le célébrant s’essuyait les mains, car les versets récités à voix basse étaient les seules prières qu’il pût adresser honnêtement à Dieu.
Il n’avait que cela pour lui, mais il l’avait au moins, l’amour passionné de la mystique et de la liturgie, du plain-chant et des Cathédrales ! Sans mentir et sans se leurrer aussi, il pouvait, en toute sécurité, s’écrier : « Seigneur, j’ai aimé la beauté de votre maison et le lieu où habite votre gloire. » C’était la seule compensation qu’il pût proposer au Père, de ses contumélies et de ses mésaises, de ses écarts et de ses chutes. Ah ! pensait-il, comment ressasser ces prières toutes faites dont les paroissiens débordent, dire à Dieu, en le qualifiant « d’aimable Jésus », qu’Il est le bien-aimé de mon cœur, que je prends la ferme résolution de n’aimer jamais que Lui, que je veux mourir plutôt que de jamais lui déplaire. N’aimer jamais que Lui ! quand on est moine et solitaire, peut-être, mais dans la vie du monde ! puis, sauf les Saints, qui préfère la mort à la plus légère des offenses ? alors pourquoi vouloir le berner avec ces simagrées, et ces frimes ? Non, fit Durtal, en dehors des exorations personnelles, des entretiens intimes où l’on se risque à lui raconter tout ce qui passe par la tête, seules les prières de la liturgie peuvent être empruntées impunément par chacun de nous, car le propre de leur inspiration, c’est de s’adapter, à travers les temps, à tous les états d’âme, à tous les âges. Si nous exceptons encore les prières consacrées de quelques S aints, qui sont, en somme, des adjurations de pitié et d’aide, des appels à la miséricorde, des plaintes, les autres suppliques issues des froides et fades sacristies du XVIIe siècle ou, ce qui est encore pis, imaginées à notre époque par des marchands de piété qui transfèrent dans les paroissiens, les bondieuseries de la rue Bonaparte, toutes ces mensongères et prétentieuses oraisons sont à fuir pour les pécheurs qui, à défaut d’autres qualités, veulent se montrer au moins sincères !
Il n’y a que cet extraordinaire enfant qui pourrait peut-être entretenir, sans hypocrisie, le Seigneur de la sorte, reprit-il, regardant le petit servant, comprenant vraiment, pour la première fois, ce qu’était l’enfance innocente, la petite âme sans péchés, toute blanche. L’Eglise qui cherche, pour l’assister devant l’autel, des êtres absolument ingénus, absolument purs, était enfin arrivée, à Chartres, à façonner des âmes, à muer, dès l’entrée dans le sanctuaire, en d’exquis angelots, d’ordinaires mômes. Il fallait réellement qu’en sus même d’une culture spéciale, il y eût une grâce, une volonté de Notre-Dame, de modeler ces gamins voués à son service, en ne les rendant pas semblables aux autres, en les ramenant, en plein XIXe siècle, à l’ardente chasteté, à la première ferveur du Moyen Age.
L’office se poursuivait, lent, absorbé dans le silence terre à terre des assistants et l’enfant, plus attentif, plus déférent encore, sonna ; ce fut comme une gerbe d’étincelles crépitant sous la fumée des voûtes ; et le silence devint plus profond derrière le servant agenouillé, soutenant d’une main la chasuble du prêtre courbé sur l’autel ; et l’hostie se leva, dans les fusées argentines des sons ; puis, au-dessus des têtes abattues, jaillit, dans le pétillement clair des clochettes, la tulipe dorée d’un calice et, sur une dernière sonnerie précipitée, la fleur de vermeil tomba et les corps prosternés se redressèrent.
Si encore, Celui auquel nous refusâmes un abri, alors que la Mère qui le portait fut en gésine, trouvait en nos âmes maintenant un affectueux asile ! Mais hélas ! à part ces religieuses, ces enfants, ces ecclésiastiques, à part ces paysannes qui l’aiment tant, ici, combien sont sans doute, ainsi que moi, gênés par sa venue, inaptes, en tout cas, à préparer le logis qu’Il attend, à le recevoir dans une pièce propre, dans une chambre faite ?
Ah ! dire que rien ne diffère et que tout se recommence ! nos âmes sont toujours les rusées synagogues qui le trahirent et l’abominable Caïphe qui est en nous hurle au moment où nous voudrions être un peu humbles et, en priant, l’aimer ! Mon Dieu, mon Dieu, ne vaudrait-il pas mieux m’éloigner plutôt que de me traîner d’aussi mauvaise grâce, au-devant de vous ? car enfin, il a beau me répéter que je dois communier, il n’est pas moi, l’abbé Gévresin, il n’est pas en moi ; il ne sait point ce qui se démène dans mes repaires, ce qui s’agite dans mes ruines ! Il s’imagine qu’il y a simplement atonie, paresse ; hélas ! il y a plus que cela ; il y a une aridité, une froideur qui ne vont même point sans un peu d’irritation, sans un peu de révolte, contre les exigences qu’il m’impose.
Le moment de la communion approchait ; l’enfant avait doucement rejeté la nappe de l’autre côté de la table et des nonnes, de pauvres femmes, des paysans arrivaient, tout ce monde croisant les mains, baissant la tête ; et l’enfant prit un flambeau et il précéda le prêtre, les yeux clos, de peur de voir l’hostie.
Il y avait une telle surgie d’amour et de respect chez ce petit être que Durtal béa d’admiration et gémit de peur. Sans pouvoir rien expliquer, dans l’obscurité qui descendait en lui, en ces velléités, en ces ondes d’émotions qui vous parcourent sans qu’aucun mot les puisse exprimer, il eut un élan vers Notre-Seigneur et un recul.
Forcément la comparaison s’imposait entre l’âme de cet enfant et la sienne. Mais c’est à lui et pas à moi à communier, se cria-t-il ; et il gisait inerte, les mains jointes, ne sachant à quoi se résoudre, dans un état tout à la fois implorant et craintif, quand il se sentit doucement poussé vers cette table et il y communia. Et cela en tâchant de se reconnaître, de prier, à la même minute, en même temps, dans ces malaises de frissons qui houlent au dedans de vous, qui se traduisent corporellement par un manque d’air, dans cet état si particulier où il semble que la tête soit vide, que le cerveau ne fonctionne plus, que la vie soit réfugiée dans le cœur qui gonfle et vous étouffe, où il semble, spirituellement aussi, lorsqu’on reprend assez d’énergie pour se ressaisir, pour regarder au-dedans de soi, que l’on se penche, dans un silence effrayant, sur un trou noir.
Péniblement, il se releva et regagna, en trébuchant, sa place. Ah certes il n’avait jamais pu, même à Chartres, s’évader de cette torpeur qui l’accablait, au moment de communier. Il y avait engourdissement des puissances, arrêt des facultés. — A Paris, tout au fond de l’âme roulée sur elle-même, telle qu’une chrysalide dans son cocon, il subsistait une contrainte, une gêne d’attendre et d’aborder le Christ et aussi une langueur que rien ne pouvait secouer.
Et cette situation persistait dans une sorte de brume froide environnante ou plutôt de vide autour de soi, d’abandon de l’âme évanouie sur sa couche.