La Cathédrale (page 13)
A Chartres, cette phase d’anéantissement existait encore mais une indulgente tendresse finissait par vous envelopper et vous réchauffer ; l’âme ne revenait plus à elle toute seule ; elle était aidée, évidemment assistée par la Vierge qui la ranimait ; et cette impression personnelle à cette crypte se communiquait au corps ; ce n’était plus l’étouffement causé par le manque d’air, mais au contraire une suffocation issue d’une plénitude, d’un trop plein qui s’évaporait peu à peu, permettait à la longue de respirer à l’aise.
Et Durtal, allégé, partait. A cette heure le souterrain était devenu, avec l’aube, plus clair ; ses corridors au bout desquels apparaissaient des autels adossés à des vitrages demeuraient, par leur disposition même, encore sombres, mais à la fin de chacun d’eux, l’on distinguait presque nettement une croix mouvante d’or, montant et s’abaissant avec le dos d’un prêtre, entre deux pâles étoiles scintillant, de chaque côté, au-dessus du tabernacle, tandis qu’une troisième, plus basse et à la flamme plus rose, éclairait le missel et le lin des nappes.
Durtal allait alors rêver dans le jardin de l’évêché où il avait l’autorisation de se promener quand il lui plaisait.
Ce jardin était silencieux, avec ses allées tombales, ses peupliers étêtés, ses gazons piétinés, à moitié morts. Il n’y avait aucune fleur, car la Cathédrale tuait tout autour d’elle. Son abside énorme et déserte, sans une statue, s’exhaussait dans des volées d’arcs-boutants sortis, tels que des côtes gigantesques, de la poussée de prières qui écartait ses flancs ; elle répandait partout dans ses alentours l’humidité et l’ombre ; dans ce clos funèbre, avec ses arbres qui ne verdissaient qu’en s’éloignant de l’Eglise, deux bassins minuscules s’ouvraient comme des bouches de puits ; l’un glacé jusqu’à sa margelle de vert-pistache par des lentilles d’eau ; l’autre, rempli d’une saumure couleur d’encre, dans laquelle marinaient trois poissons rouges.
Durtal aimait cet endroit isolé, fleurant le sépulcre et le marais et exhalant aussi ce relent de marcassin, cette odeur fauve qui fuit des terres pourries, saturées de feuilles.
Il déambulait de long en large dans ces allées où jamais l’évêque ne descendait, où les enfants de la maîtrise ravageaient, en courant dans leurs récréations, les restes, épargnés par la Cathédrale, des pelouses.
Partout craquaient sous les pieds des ardoises jetées sur le sol, enlevées par le grand vent des toits et des croassements de choucas traversaient, en se répondant, l’air silencieux du parc.
Durtal aboutissait à une terrasse dominant la ville et il s’accoudait à une balustrade de pierre grise, sèche, trouée, pareille à une pierre ponce et fleurie de lichens couleur d’orange et de soufre.
Au-dessous de lui, s’étendait une vallée comblée par des cheminées et des toits fumants qui couvraient d’une résille bleuâtre ce sommet de ville. Plus bas, tout était immobile et sans vie ; les maisons dormaient, ne s’éveillaient même pas dans ces éclairs de jour que dardent les vitres d’une croisée qu’on ouvre ; aucune tache écarlate, comme il y en a dans tant de rues de province lorsqu’un édredon de percale pend, coupé au milieu par la barre d’appui d’une fenêtre ; tout était clos et terne et tout se taisait ; l’on n’entendait même pas ce ronflement de ruche qui bourdonne au-dessus des lieux habités. A part le roulement lointain d’une voiture, le claquement d’un fouet, l’aboi d’un chien, tout était muet ; c’était la cité en léthargie, la campagne morte.
Et, au-dessus du vallon, sur l’autre rive, ce site devenait encore plus taciturne et plus morne ; les plaines de la Beauce filaient à perte de vue, sans un sourire, sous un ciel indifférent qu’entravait une ignoble caserne dressée en face de la Cathédrale.
La mélancolie de ces plaines s’allongeant sans un soulèvement de terrain, sans un arbre ! — Et l’on sentait que, derrière l’horizon, elles continuaient à s’enfuir aussi plates ; seulement, à la monotonie du paysage s’ajoutait l’âpre furie des vents soufflant en tempête, balayant les coteaux, rasant les cimes, se concentrant autour de cette Basilique, qui, perchée tout en haut, brisait leurs efforts depuis des siècles. Il avait fallu, pour la déraciner, l’aide de la foudre allumant ses tours et encore la rage combinée des ouragans et des incendies n’avait-elle pu détruire la vieille souche qui, replantée après chaque désastre, avait toujours reverdi en de plus vigoureuses pousses !
Ce matin-là, dans le petit jour d’un hiver pluvieux, cinglé d’une bise aigre, à Chartres, Durtal, frissonnant, mal à l’aise, quitta la terrasse, se réfugia dans des allées mieux abritées, finit par descendre dans d’autres jardins en contre-bas où l’on était vaguement préservé du vent par des halliers ; ces jardins dévalaient à la débandade et d’inextricables buissons de mûres accrochaient avec les griffes de chat de leurs tiges les arbustes qui dégringolaient, en s’espaçant, la pente.
L’on constatait que, depuis un temps immémorial, les évêques se désintéressaient, faute d’argent, de ces cultures. Parmi d’anciens potagers envahis par les ronces, un seul était à peu près émondé et des plants d’épinards et de carottes y alternaient avec les vasques givrées des choux.
Durtal s’assit sur le tronçon conservé d’un banc et il essaya de regarder un peu en lui-même ; mais il ne découvrait qu’une Beauce d’âme ; il lui semblait refléter cet uniforme et froid paysage comme en un miroir ; seulement, le grand vent ne soufllait plus sur son être, mais une petite bise rêche et sèche. Il se harcelait, désagréable, n’arrivait pas à s’adresser des observations, d’un ton calme ; sa conscience le tarabustait, entamait avec lui de hargneux débats.
L’orgueil ! comment l’atténuer en attendant que l’on puisse complètement le réduire ? il s’insinue si cauteleusement, si perfidement, qu’il vous enlace et vous lie, avant même que l’on ait pu soupçonner sa présence ; puis mon cas est un peu spécial et difficilement curable par les traitements religieux usités en pareil cas. Je n’ai pas en effet, se disait-il, un orgueil naïf, extravasé, une élation, une superbe, s’affichant inconsciente, débordant devant tous ; non, j’ai, à l’état latent, ce qu’au Moyen Age l’on appelait ingénument la « vaine gloire », une essence d’orgueil diluée dans de la vanité et s’évaporant au dedans du moi, dans des pensées fugitives, dans des réflexions toutes tacites. Aussi n’ai-je point la ressource, qu’aurait un orgueilleux expansif, de me surveiller, de me contraindre à me taire. C’est vrai cela, on va parler pour commencer de spécieuses forfanteries, pour entamer de sournois éloges ; l’on peut, en somme, s’en apercevoir et dès lors, avec de la patience et de la volonté, on est maître de s’arrêter et de se museler, mais mon vice à moi, il est muet et souterrain ; il ne sort pas, et je ne le vois, ni ne l’entends. Il coule, il rampe à la sourdine et il me saute dessus sans que je l’aie entendu venir !
Il est bon l’abbé qui me réplique : soignez-vous par la prière, je ne demanderais pas mieux, mais son remède est infidèle, car les aridités et les distractions lui enlèvent son efficace !
Les distractions ! je ne les ai même que là ; il suffit que je m’agenouille, que je veuille me recueillir pour qu’aussitôt, je me disperse. L’idée que je vais prier est un coup de pierre dans une mare ; tout grouille et remonte.
Ah ! les gens qui ne pratiquent pas s’imaginent que rien n’est plus facile que de prier. Je voudrais bien les y voir ! ils pourraient s’attester alors que les imaginations profanes, qui les laissent à d’autres moments, tranquilles, surgissent toujours pendant l’oraison, à l’improviste !
Et puis, à quoi bon disserter ? on réveille les vices assoupis en les regardant. Et il repensa à cette crypte tiède de Chartres. Oui, sans doute, ainsi que tous les édifices de l’ère romane, elle symbolise bien l’esprit de l’Ancien Testament, mais elle n’est pas simplement sombre et triste, car elle est aussi enveloppante et discrète, et si tépide et si douce ! puis en admettant qu’elle soit la lapidaire image du Vieux Livre, ne le représente-t-elle pas alors moins en son ensemble, qu’en un tri bien spécial des grandes Orantes qui préfigurèrent la Vierge dans les Ecritures ? n’est-elle pas la traduction en pierre des pages réservées surtout aux femmes illustres de la Bible qui furent, en quelque sorte, des incarnations prophétiques de la nouvelle Eve ?
Cette crypte reproduirait donc les passages les plus consolants et les plus héroïques du Saint-Livre, car dans ce pieux cellier la Vierge domine ; il lui appartient plus qu’à l’irritable Adonaï, si l’on ose dire.
Et encore est-ce une Vierge très particulière restée forcément en accord avec le milieu qui l’environne, une Vierge noire, rugueuse, trapue, ainsi que la châsse de moëllons qui l’enferme.
Alors elle dériverait, sans doute, de la même idée qui voulut le Christ noir et laid parce qu’il avait assumé tous les péchés du monde, le Christ des premiers siècles de l’Eglise qui endossa par humilité les formes les plus basses. Dans ce cas, Marie aurait enfanté son Fils à sa ressemblance, ayant désiré, Elle aussi, par humilité, par bonté, naître laide et obscure, pour mieux consoler les disgraciés, les déshérités dont Elle empruntait l’image.
— Quelle crypte que celle où, pendant tant de siècles, ont défilé les rois et les reines ! Philippe-Auguste et Isabelle de Hainaut, Blanche de Castille et Saint Louis, Philippe de Valois, Jean le Bon, Charles V, Charles VI, Charles VII, Charles VIII et Anne de Bretagne, puis François Ier, Henri III et Louise de Vaudemont, Catherine de Médicis, Henri IV qui fut sacré dans cette Cathédrale, Anne d’Autriche, Louis XIV, Marie Leczinska… et tant d’autres… toute la noblesse de France et Ferdinand d’Espagne et Léon de Lusignan, dernier roi d’Arménie, et Pierre de Courtenay, empereur de Constantinople… tous agenouillés ainsi que les pauvres gens d’aujourd’hui, implorant, eux aussi, Notre-Dame de Sous-Terre.
Et ce qui était plus intéressant encore, la Vierge avait, dans ce lieu, accompli force miracles. Elle avait sauvé des enfants tombés dans le puits des Saints Forts, préservé les gens qui gardaient la relique de son vêtement, alors que la basilique flambait au-dessus d’eux, guéri les foules affolées par le mal des Ardents au Moyen Age, répandu à pleines mains, ses grâces.
Les temps étaient bien changés, mais de ferventes ouailles s’étaient prosternées devant la statue, avaient renoué les liens rompus par les ans, capté, en quelque sorte, la Vierge dans un filet de prières et, au lieu de fuir comme ailleurs, Elle s’était fixée à Chartres.
Par une inconcevable mansuétude, Elle avait toléré l’affront des fêtes décadaires, l’outrage de la déesse Raison vautrée sur l’autel à sa place, subi une immonde liturgie de cantiques obscènes s’élevant dans l’encens détonnant des poudres. — Et Elle avait dû pardonner en faveur de l’amour que lui témoignèrent les générations d’antan et de l’affection si timide et si vraie des humbles fidèles qui étaient, après la tourmente, revenus la voir.
Cette cave foisonnait de souvenirs. Plus sans doute qu’avec la fumée des cierges, la patine de ses murs s’était façonnée avec des vapeurs d’âme, des émanations de désirs accrus et de regrets ; aussi, quelle bêtise que d’avoir peint cette crypte en de bas pastiches des catacombes, que d’avoir sali l’ombre glorieuse de ces pierres, de couleurs qui disparaissaient d’ailleurs, ne montraient que des traces de râclures de palette dans la suie sainte des voûtes !
Durtal se ratiocinait ces réflexions, en partant du jardin, quand il rencontra l’abbé Gévresin qui se promenait, en lisant son bréviaire ; il s’enquit de savoir si Durtal avait communié.
En voyant que son pénitent en revenait toujours à la honte de son inertie et à cet état de comateuse doléance dans lequel le plongeait la transe du Sacrement, le vieux prêtre lui dit :
— Vous n’avez pas à vous soucier de cela ; vous n’avez qu’à prier de votre mieux ; le reste me regarde — que votre condition peu triomphale d’âme vous rende au moins humble, c’est tout ce que je vous demande.