La Cathédrale (page 14)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Humble ! je le suis autant qu’une gargoulette ; je sue ma vanité, de même qu’elle, sue son eau par tous les pores !

— Je me console, en rmarquant que vous vous discernez, répondit en souriant l’abbé. Ce qui serait pis, ce serait de vous ignorer, d’avoir l’orgueil de ne vous en croire point.

— Enfin comment dois-je m’y prendre ? vous me recommandez de prier, mais alors, enseignez-moi le moyen de ne pas m’évaguer dans tous les sens, car aussitôt que je veux me grouper, je me désagrège ; je vis dans une perpétuelle dissolution ; c’est un fait exprès ; chaque fois que je prétends fermer ma cage, toutes les pensées s’envolent et, en piaillant, m’assourdissent.

— Je le sais, fit-il ; rien n’est plus malaisé que de se désencombrer l’esprit des images qui l’obsèdent, mais enfin l’on peut quand même se condenser, si l’on observe ces trois points :

D’abord il convient de s’humilier, en méditant sur la fragilité de son entendement, inapte à ne pas se dissiper devant Dieu ; ensuite il faut ne pas se fâcher et s’inquiéter car cela ne servirait qu’à remuer la lie et à faire remonter d’autres distractions à la surface ; enfin, il sied de ne pas discuter, avant la fin de la prière, la nature de la diversion qui la trouble. Ce serait la prolonger et, même, en une certaine mesure l’accepter ; ce serait risquer aussi de créer, en vertu de la loi d’association des idées, de nouvelles divagations et il n’y aurait plus de motifs d’en sortir !

L’examen s’effectuera utilement après ; suivez cet avis et vous vous en trouverez bien.

— Tout cela, c’est très joli, pensait Durtal, mais lorsqu’il s’agit de mettre ces conseils en pratique, c’est autre chose ! Ne sont-ce point des remèdes de bonne femme, des onguents miton-mitaine, des mirobolants, dont les pieuses vertus sont faibles ?

Ils marchaient en silence, regagnant, à travers la cour de l’évêché, le logis du prêtre. En arrivant, ils avisèrent, en bas de l’escalier, Mme Bavoil, les bras enfoncés dans un baquet de lessive.

Tout en brassant ses linges, elle dévisagea Durtal et, comme si elle lisait dans ses pensées, doucement elle demanda :

— Pourquoi, notre ami, cette figure d’enterrement, lorsqu’on a communié le matin ?

— Tiens, je suis entrée dans la crypte, pendant la messe et je vous ai vu vous approcher de la sainte Table. Eh bien, voulez-vous que je vous dise : vous ignorez la manière de causer à notre Mère !

— Oui, vous êtes contraint alors qu’Elle s’ingénie à vous mettre à l’aise ; vous rasez les murs au lieu d’aller par la grande allée, au-devant d’Elle. Ce n’est pas ainsi qu’on l’aborde !

— Alors, on lui babille, ainsi qu’un enfant, un beau message et Elle est contente ! Ah ! ces hommes, ce qu’ils ne savent pas faire leur cour, ce qu’ils manquent de câlinerie et même de bonne ruse ! vous ne découvrez rien à tirer de votre propre crû, empruntez à un autre. Répétez avec la Vénérable Jeanne de Matel :

« Vierge sainte, l’abîme d’iniquité et de bassesse invoque l’abîme de force et de splendeur, pour parler de votre suréminente gloire. » Hein, est-ce assez bien tourné ? notre ami. Essayez, récitez cela à Notre-Dame et Elle vous déliera ; ensuite les prières viendront toutes seules. Il y a des petits trucs permis avec Elle et il faut être assez humble pour ne pas avoir la présomption de s’en passer !

— Vous voulez que je devienne un finassier, un furet de la vie spirituelle, dit-il.

— Eh bien, où serait le mal ? Est-ce que le bon Dieu y entend malice ? est-ce qu’il ne tient pas compte de l’intention, est-ce que, vous-même, vous repousseriez quelqu’un qui vous trousserait même mal un compliment, si vous pensiez qu’en vous le débitant, il désire vous plaire, non, n’est-ce pas ?

— Autre chose, Madame Bavoil, fit l’abbé qui riait. J’ai vu Monseigneur, ce matin ; il accueille votre requête et vous autorise à bêcher autant de parties du jardin qu’il vous conviendra.

— Voici, dit-elle ; vous avez pu constater que, sauf un lopin de terre où le jardinier sème des plants de carottes et de choux pour la table de sa Grandeur, tout le jardin est inculte ; c’est du bien perdu et sans profit pour personne. Au lieu d’acheter des légumes, j’en ferai pousser moi-même, puisque Monseigneur me permet de défricher ses champs et j’en munirai, par la même occasion, votre ménagère.

— Moi ! voyons, ne suis-je pas une paysanne ? j’ai vécu toute ma jeunesse à la campagne et les potagers, c’est mon affaire ! puis, si j’étais embarrassée, est-ce que mes amis de Là-Haut ne viendraient pas me conseiller ?

— Vous êtes étonnante Madame Bavoil, fit Durtal déconcerté quand même par les réponses de cette cuisinière qui déclarait si placidement qu’elle bavardait avec l’au-delà.

Il pleuvait sans discontinuer. Durtal déjeunait sous les regards assidus de Mme Mesurat sa servante. Elle était une de ces femmes auxquelles leur forte taille et leur prestance masculine donneraient le droit de s’habiller, sans qu’on les remarquât, en homme. Elle avait une tête piriforme, des joues qui ballottaient, dégonflées, un nez fastueux et tombant bas, fleurant de près une lèvre inférieure s’avançant ainsi qu’une console et simulant la moue d’un insistant dédain qu’elle ignorait, à coup sûr. Elle évoquait, en somme, l’idée absurde d’un Malborough, solennel et falot, déguisé en bonne.

Elle servait des viandes invariées dans des sauces sans gloire ; et, une fois le plat posé sur la table, elle stationnait au port d’armes, demandait à connaître s’il était bon.

Elle était imposante et dévouée, insupportable. Durtal se crispait, se retenait à quatre pour ne pas la renvoyer dans sa cuisine, finissait par se plonger le nez dans un livre, pour ne pas lui répondre, pour ne pas la voir.

Ce jour-là, dépitée par ce silence, Mme Mesurat écarta le rideau de la fenêtre et, afin de dire quelque chose, elle murmura :

Le fait est que le ciel s’affirmait sans espoir de consolations, tout en larmes. Il pleuvait à jets ininterrompus, dévidait interminablement ses écheveaux de pluie. La cathédrale sortait toute brouillée d’un lac de boue que les ondées cinglaient de gouttes rebondissantes et ses deux flèches semblaient rapprochées, presque jointes, cousues avec des fils lâches d’eau. Et c’était l’impression qui persistait, d’une atmosphère saumâtre, tout en reprises, d’un firmament et d’une terre rattachés, comme un bâti, par de grands points : et rien ne tenait ; tous ces pelotons de fils cassaient dans un coup de vent, s’envolaient dans tous les sens.

— Décidément, mon rendez-vous avec l’abbé Plomb, pour visiter la cathédrale, est bien compromis, se dit Durtal ; d’ailleurs, l’abbé ne se dérangera pas, par ce temps.

Il s’en fut dans son cabinet de travail ; c’était dans cette pièce qu’il s’isolait d’habitude. Il y avait installé son divan, ses tableaux, ses vieux bois rapportés de Paris et, sur un large panneau, des rayons, peints en noir, contenaient des milliers de livres. Il vivait là, en face des tours, n’entendant que le cri des corneilles et la sonnerie des heures qui s’égrenaient, une à une, dans le silence et l’abandon de la place. Il avait posé sa table, près de la fenêtre et il rêvassait, priait, méditait, prenait des notes.

Le bilan qu’il pouvait établir de sa personne se soldait par des dégâts intérieurs et d’intimes noises ; si l’âme était gourde et contuse, l’esprit n’était, ni moins endolori, ni moins recru. Il paraissait s’être émoussé, depuis son séjour à Chartres. Ces biographies de Saints, que Durtal projetait d’écrire, elles gisaient à l’état d’esquisses, s’effumaient dès qu’il s’agissait de les fixer. Au fond, il ne s’intéressait plus qu’à la Cathédrale, était obsédé par elle.

Puis, vraiment, les vies de Saints, telles qu’elles sont rédigées par les petits Bollandistes, étaient à dégoûter de toute sainteté. Charrié d’éditeurs en éditeurs, des librairies de Paris dans les officines de la province, ce baquet de livre avait été traîné par un seul limonier, le père Giry, puis un cheval de renfort lui avait été adjoint, l’abbé Guérin, et attelés dans le même brancard, ils roulaient, à eux deux, ce lourd camion sur la route défoncée des âmes.

Il n’y avait qu’à décharger le tombereau de ces pesantes proses pour y découvrir, au hasard des bouquins, des phrases de ce gabarit :

Tous les livres