La Cathédrale (page 15)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Un tel naquit de parents non moins considérables par la naissance que par la piété, » ou bien dans le cas contraire : « ses parents n’étaient pas illustres par la naissance, mais on voyait briller en eux toutes les vertus dont l’éclat lui est bien préférable. » Puis venait la série des affligeants ponts-neufs :

« Son historien ne fait point difficulté de dire qu’on l’eût pris pour un ange, si les maladies, par lesquelles Dieu le visitait, n’eussent fait voir qu’il était un homme. » — « Le démon ne pouvant souffrir qu’il marchât, à grands pas, dans le chemin de la Perfection, se servit de divers moyens pour l’arrêter dans l’heureux progrès de sa course. » — Et, en tournant de nouvelles pages, l’on discernait dans l’histoire d’un élu qui pleura lorsque mourut sa mère, cette excuse formulée en une grave périphrase : — « Après avoir donné aux justes sentiments de la nature ce que la grâce ne défend point en pareille occasion »…

Et c’étaient encore, çà et là, de solennelles et de cocasses définitions telles que celle-ci qui figure dans la vie de César de Bus : — « après un séjour à Paris qui n’est pas moins le trône du vice que la capitale du royaume, » et cela continuait en douze, en quinze tomes, dans cette langue quêtée, et cela finissait par édifier un alignement de qualités uniformes, une caserne de piété bête. De temps à autre, vaguement, les deux roussins semblaient s’animer et trotter poussivement un peu, alors qu’ils consignaient des détails qui les ravissaient sans doute ; et ils s’étendaient avec complaisance sur la vertu d’une Catherine de Suède ou d’un Robert de la Chaise-Dieu qui, à peine nés, réclamaient des nourrices sans péchés, ne voulaient sucer que des pis pieux ; ou bien encore, ils citaient, en s’énamourant, la chasteté de Jean le Silenciaire, qui n’usa jamais de bains pour ne pas alarmer, en se voyant, « ses yeux pudiques », dit le texte ; la modestie de Saint Louis de Gonzague qui craignait tant les femmes qu’il n’osait, de peur d’avoir de mauvaises pensées, regarder sa mère !

Consterné par la pénurie de ces désolantes rengaines, Durtal se jetait dans les monographies moins connues des Bienheureuses ; mais là encore, quelle barigoule de lieux communs, quelle colle d’onction, quelle bouillie de style ! Il y avait vraiment une malédiction du Ciel sur les ganaches de sacristie qui n’appréhendaient pas de manier une plume. Leur encre se muait aussitôt en une pâte, en un galipot, en une poix qui engluaient tout. Ah ! les pauvres Saints et les tristes Bienheureuses !

Il fut interrompu dans ses réflexions par un coup de sonnette. Ah ! çà, est-ce que, malgré la bourrasque, l’abbé Plomb viendrait ?

— Baste, fit-il à Durtal qui se plaignait de la pluie, le temps finira bien par se nettoyer ; en tout cas, le rendez-vous n’étant pas décommandé, j’ai tenu à ne point vous faire attendre.

Ils causèrent au coin du feu ; l’intérieur plut sans doute à l’abbé, car il se mit à l’aise. Il se renversa dans un fauteuil, les mains passées dans sa ceinture. Et à une question qu’il posa pour savoir si Durtal ne s’ennuyait pas trop à Chartres, comme celui-ci répondait :

— J’y vis plus lent et cependant moins importun à moi-même, l’abbé reprit :

— Ce qui doit vous coûter, c’est le manque de relations intellectuelles ; vous, qui avez vécu dans le monde des lettres, à Paris, comment vous arrangez-vous pour supporter l’inertie de cette province ?

Durtal rit. — Le monde des lettres ! non, Monsieur l’abbé, ce n’est pas lui que je pourrais regretter, car je l’avais quitté, bien des années avant de venir résider ici ; puis voyez-vous, fréquenter ces trabans de l’écriture et rester propre, c’est impossible. Il faut choisir : eux ou de braves gens ; médire ou se taire ; car leur spécialité c’est de vous élaguer toute idée charitable, c’est de vous guérir surtout de l’amitié, en un clin d’œil.

— Oui, imitant la pharmacopée homéopathique qui se sert encore de substances infâmes, de jus de cloporte, de venin de serpent, de suc de hanneton, de sécrétion de putois et de pus de variole, le tout enrobé dans du sucre de lait pour en céler la saveur et l’aspect, le monde des lettres triture, lui aussi, dans le but de les faire absorber sans hauts de cœur, les plus dégoûtantes des matières ; c’est une incessante manipulation de jalousie de quartier et de potins de loges, le tout, globulé dans une perfidie de bon ton, pour en masquer et l’odeur et le goût.

Ingérés à des doses voulues, ces grains d’ordures agissent, tels que des détersifs, sur l’âme, qu’ils débarrassent presque aussitôt de toute confiance ; j’avais assez de ce traitement qui ne me réussissait que trop et j’ai jugé utile de m’y soustraire.

— Mais, fit l’abbé, en souriant, le monde pieux n’est pas non plus exempt de commérages…

— Sans doute, je sais bien que la dévotion n’aère pas toujours l’intelligence, mais…

La vérité, reprit-il après avoir réfléchi, c’est que la pratique assidue de la religion produit généralement sur les âmes des résultats intenses. Seulement ils sont de deux sortes. — Ou elle accélère leur pestilence et développe en elles les derniers ferments qui achèvent de les putréfier, ou elle les épure et les rend fraîches et limpides, exquises ! — Elle façonne des hypocrites ou de franches et saintes gens ; il n’y a guère de milieu, en somme.

Mais quand la culture divine mondifie complètement les âmes, sont-elles assez candides et assez pures ! — Je ne parle même pas d’élus, tels que j’en vis à la Trappe — mais seulement de jeunes novices, de petits séminaristes que je connus. Ils avaient des yeux tels que de claires vitres que ne ternissait la buée d’aucune faute, et l’on eût aperçu, en se penchant, en regardant derrière elles, leur âme ouverte, brûlant en une couronne éperdue de flammes, nimbant d’une auréole de feux blancs la souriante Face !

En somme, Jésus occupe, dans leur intérieur, toute la place. Ces petits-là, ne vous semble-t-il pas, Monsieur l’abbé, qu’ils habitent tout juste leur corps, assez pour souffrir et pour expier les péchés des autres ? sans qu’ils s’en doutent, ils ont été créés pour être les bonnes auberges du Seigneur, les relais où Jésus se repose après qu’il a vainement parcouru les steppes glacées des autres âmes.

— Oui, mais repartit l’abbé qui retira ses lunettes et en essuya les verres avec un foulard, pour obtenir la qualité de semblables êtres, il a fallu combien de mortifications, de pénitences, de prières, de la part des générations dont ils naquirent ? ceux auxquels vous faites allusion sont la fleur d’une tige longuement nourrie dans un sol pieux. Evidemment l’Esprit souffle où il veut et il peut extraire d’une famille indifférente un Saint ; mais cette manière d’opérer s’atteste à l’état d’exception. Les novices que vous connaissez avaient eu sûrement des aïeules et des mères qui les incitaient souvent à s’agenouiller et à prier auprès d’elles.

— Je ne sais… j’ignore l’origine de ces jeunes gens… mais je sens bien que vous avez raison. Il est certain, en effet, que des enfants cultivés, lentement dès leur bas âge, à l’abri du monde, dans l’ombre d’un sanctuaire tel que celui de Chartres, doivent aboutir à l’éclosion d’une flore unique !

Et comme Durtal lui racontait l’impression qu’il avait ressentie devant le service angélique d’une messe, l’abbé sourit.

— Si nos enfants, dit-il, ne sont point uniques, ils sont, en tout cas, rares ; la Vierge les dresse, elle-même, ici ; et remarquez bien que celui que vous vîtes officier n’était ni plus diligent, ni plus scrupuleux que les autres ; tous sont ainsi : destinés, dès leur onzième année, au sacerdoce, ils apprennent tout naturellement à vivre de la vie spirituelle, dans cette intimité continue du culte.

— L’œuvre des clercs de Notre-Dame a été fondée en 1853, ou plutôt elle a été reprise à cette époque, car elle existait au Moyen Âge, par l’abbé Ychard. son but est d’augmenter le nombre des prêtres, en permettant aux gamins pauvres de commencer leurs études. Elle accepte, à quelques pays qu’ils appartiennent, tous les sujets intelligents et pieux, chez lesquels on peut soupçonner une vocation pour les ordres. Ils mûrissent alors à la Maîtrise jusqu’à la classe de troisième et on les récolte ensuite au Séminaire.

Ses ressources ? elles sont humainement nulles, basées sur les fonds de la Providence — car elle n’a, en somme, pour subvenir aux besoins de plus de quatre-vingts élèves, que les honoraires des différentes fonctions que ces enfants remplissent à la cathédrale, plus le produit d’un petit journal mensuel, intitulé « la Voix de Notre-Dame », enfin et surtout la charité des fidèles ; tout cela ne constitue pas un solide avoir et cependant, jusqu’à ce jour, jamais l’argent n’a manqué !

— Oh ! la pluie ne cessera point, dit Durtal ; j’ai bien peur, Monsieur l’abbé, que nous ne puisssions visiter les portails de la Cathédrale aujourd’hui.

— Rien ne presse ; avant de voir Notre-Dame en ses parties, ne faut-il pas l’embrasser en son ensemble, se pénétrer de son sens général, avant que d’en feuilleter les détails ?

Tout est dans cet édifice, reprit-il en enveloppant d’un geste l’Eglise, les Ecritures, la théologie, l’histoire du genre humain résumée en ses grandes lignes ; grâce à la science du symbolisme on a pu faire d’un monceau de pierres un macrocosme.

Oui, je le répète, tout tient dans ce vaisseau, même notre vie matérielle et morale, nos vertus et nos vices. L’architecte nous prend dès la naissance d’Adam pour nous mener jusqu’à la fin des siècles. Notre-Dame de Chartres est le répertoire le plus colossal qui soit du ciel et de la terre, de Dieu et de l’homme.

Toutes ses figures sont des mots ; tous ses groupes sont des phrases ; la difficulté est de les lire.

— Certes. Qu’il y ait dans nos versions quelques contresens, je le veux bien, mais enfin le palimpseste est déchiffrable ; la clef, c’est la connaissance des symboles.

Et voyant que Durtal l’écoutait, attentif, l’abbé vint se rasseoir et dit :

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