La Cathédrale (page 16)
— Qu’est-ce qu’un symbole ? D’après Littré, c’est « une figure ou une image employée comme signe d’une autre chose » ; nous autres, catholiques, nous précisons encore cette définition en spécifiant, avec Hugues de Saint-Victor, que « le symbole est la représentation allégorique d’un principe chrétien, sous une forme sensible ».
Or, le symbole existe depuis le commencement du monde. Toutes les religions l’adoptèrent, et, dans la nôtre, il pousse avec l’arbre du Bien et du Mal dans le premier chapitre de la Genèse et il s’épanouit encore dans le dernier chapitre de l’Apocalypse.
L’Ancien Testament est une traduction anticipée des événements que raconte le Nouveau Livre ; la religion mosaïque contient, en allégorie, ce que la religion chrétienne nous montre en réalité ; l’histoire du peuple de Dieu, ses personnages, ses propos, ses actes, les accessoires même dont il s’entoure, sont un ensemble d’images ; tout arrivait aux Hébreux en figures, a dit saint Paul. Notre Seigneur a pris la peine de le rappeler à diverses reprises, à ses disciples et, Lui-même, a presque constamment, lorsqu’Il s’est adressé aux foules, usé de paraboles, c’est-à-dire d’un moyen d’indiquer une chose pour en désigner une autre.
Le symbole provient donc d’une source divine ; ajoutons maintenant, au point de vue humain, que cette forme répond à l’un des besoins les moins contestés de l’esprit de l’homme qui éprouve un certain plaisir à faire preuve d’intelligence, à deviner l’énigme qu’on lui soumet et aussi à en garder la solution résumée en une visible formule, en un durable contour. Saint Augustin le déclare expressément : « une chose notifiée par allégorie est certainement plus expressive, plus agréable, plus imposante que lorsqu’on l’énonce en des termes techniques. »
— C’est aussi l’idée de Mallarmé — et cette rencontre du Saint et du poète, sur un terrain tout à la fois analogue et différent, est pour le moins bizarre, pensa Durtal.
— Aussi, continua l’abbé, s’est-on, dans tous les temps, servi d’objets inanimés, d’animaux et de plantes pour reproduire l’âme et ses attributs, ses joies et ses douleurs, ses vertus et ses vices ; on a matérialisé la pensée pour la mieux fixer, pour la rendre moins fugace, plus près de nous, ostensible, presque palpable.
De là, ces emblèmes de cruauté et de ruse, de mansuétude et de charité, incarnés dans une certaine faune, personnifiés dans une certaine flore ; de là, ces sens spirituels attribués aux pierreries et aux couleurs. Attestons encore qu’au temps des persécutions, au début du Christianisme, ce langage secret permettait de correspondre entre initiés, de se confier un signe de reconnaissance, un mot de ralliement que l’ennemi ne pouvait comprendre ; de là, ces peintures déterrées dans les catacombes, l’agneau, le pélican, le lion, le pasteur signifiant le Fils ; le poisson, l’Ichtys, dont les six lettres sont l’abrégé des mots de la phrase grecque : « Jésus, fils de Dieu, Sauveur », et s’assimilent aussi par contre-coup, au fidèle, à l’âme conquise, pêchée dans la mer du Paganisme, le Rédempteur ayant averti deux de ses apôtres qu’ils seraient pêcheurs d’hommes.
Forcément, l’époque où nous vécûmes le plus près de Dieu, le Moyen Age, devait suivre la tradition révélée du Christ et s’exprimer dans un idiome symbolique lorsqu’il s’agissait surtout de parler de cet Esprit, de cette Essence, de cet Être incompréhensible et sans nom qu’est notre Dieu. Il usait en même temps, par ce procédé, d’un moyen pratique pour se faire entendre. Il écrivait un livre accessible aux incapables, remplaçait le livre par l’image, instruisait de la sorte les ignorants. C’est, d’ailleurs, la pensée qu’émet le synode tenu à Arras en 1025 : « Ce que les illettrés ne peuvent saisir par l’écriture, doit leur être enseigné par la peinture. »
En somme, le Moyen Age traduisit, en des lignes sculptées ou peintes, la Bible, la théologie, les vies de Saints, les évangiles apocryphes, les légendaires, les mit à la portée de tous, les récapitula en des signes qui restaient comme la moelle permanente, comme l’extrait concentré de ses leçons.
— Il enseigna aux grands enfants le catéchisme, avec les phrases lapidaires de ses porches ! s’écria Durtal.
— Oui, c’est aussi cela. — Maintenant, reprit l’abbé après un silence, avant d’aborder le symbolisme architectural, il nous faut poser en principe que ce fut Notre Seigneur, lui-même, qui le créa, lorsque, dans le deuxième chapitre de l’Evangile de saint Jean, il cita le temple de Jérusalem, affirmant que si les Juifs le détruisaient, il le rebâtirait en trois jours et désigna expressément, par cette parabole, son propre corps.
C’était montrer aux générations à venir la forme que devaient, après le supplice de la croix, adopter les nouveaux temples.
Ainsi s’expliquent les dispositions cruciales de nos nefs ; mais nous étudierons plus tard l’intérieur des églises ; examinons, pour l’instant, le sens qu’avèrent les parties externes des cathédrales.
Les tours, les clochers, s’envisagent, d’après la théorie de Durand, évêque de Mende au XIIIe siècle, ainsi que les prédicateurs et les prélats, et leurs sommets sont l’anagogie de cette perfection que cherchent à atteindre, en s’élevant, ces âmes. Suivant d’autres symbolistes, tel que le pseudo Saint Méliton, évêque de Sardes et le Cardinal Pierre de Capoue, les tours représentent la Vierge Marie ou l’Eglise veillant sur le salut des ouailles.
Un fait certain, poursuivit l’abbé, c’est que la place des clochers n’a jamais été établie, une fois pour toutes, au Moyen Age ; l’on pourrait donc imaginer de nouvelles interprétations, selon l’endroit qu’ils occupent ; mais l’idée la plus ingénieusement délicate, la plus exquise, n’est-elle pas celle de ces architectes qui, à Saint-Maclou de Rouen, à Notre-Dame de Dijon, à la Cathédrale de Laon, à la cathédrale d’Anvers, par exemple, dressèrent au-dessus du transept de la Basilique, c’est-à-dire au lieu même où gît dans la nef la poitrine du Christ, un lanternon exhaussant encore la voûte et se terminant souvent, au dehors, en une longue et fine arête sortant, en quelque sorte, du cœur même de Jésus, pour jaillir, en un élan, jusqu’au Père, pour filer, comme dardée par l’arc du toit, en une flèche aiguë jusqu’au ciel ?
Ainsi que les édifices qu’elles surmontent, ces tours sont presque constamment situées sur une hauteur qui domine la ville et elles répandent autour d’elles, de même qu’une semence dans la terre des âmes, les notes essaimées de leurs cloches, rappellent aux chrétiens, par cette prédication aérienne, par ce rosaire égrené de sons, les prières qu’ils ont ordre de réciter, les obligations qu’il leur faut remplir ; — et au besoin, elles suppléent auprès de Dieu l’indifférence des hommes, en lui témoignant au moins qu’elles ne l’oublient pas, le supplient, avec leurs bras tendus et leurs oraisons de bronze, compensent de leur mieux tant de suppliques humaines plus vocales peut-être que les leurs !
— Avec son galbe de vaisseau, fit Durtal qui s’était approché, pensif, de la fenêtre, cette cathédrale m’apparaît surtout semblable à un immobile esquif dont les mâts sont les flèches et dont les voiles sont les nuées que le vent cargue ou déploie, selon les jours ; elle demeure l’éternelle image de cette barque de Pierre que Jésus guidait dans les tempêtes !
— Et aussi de l’Arche de Noé, de l’arche sans laquelle il n’est point de sauvegarde, ajouta l’abbé.
Considérez maintenant l’église, dans ses détails ; son toit est le symbole de la charité qui couvre une multitude de péchés ; ses ardoises, ses tuiles, sont les soldats et les chevaliers qui défendent le sanctuaire contre les païens parodiés par les orages ; ses pierres, qui se joignent, diagnostiquent, d’après saint Nil, l’union des âmes, et selon le Rational de Durand de Mende, la foule des fidèles, les pierres les plus fortes manifestant les âmes les plus avancées dans la voie de la Perfection qui empêchent leurs sœurs plus faibles, interprétées par les plus petites pierres, de glisser hors des murs et de tomber ; mais pour Hugues de Saint-Victor, moine de l’Abbaye de ce nom, au xiie siècle, cet assemblage signifie plus simplement le mélange des laïcs et des clercs.
D’autre part, ces moellons de diverse taille, sont liés par un ciment dont Durand de Mende va vous préciser le sens. Le ciment, dit-il, est composé de chaux, de sable et d’eau ; la chaux, c’est la charité ardente et elle se marie, par l’eau, qui est esprit, aux choses de la terre, au sable.
Et ces pierres ainsi agrégées formant les quatre grandes murailles de la basilique, sont les quatre évangélistes, affirme Prudence de Troyes ; d’après les autres liturgistes, elles lapidifient les quatre vertus principales de la Religion : la Justice, la Force, la Prudence et la Tempérance, déjà configurées par les quatre parois de la cité de Dieu dans l’Apocalypse.
Vous le voyez, chaque objet peut être pris dans une acception différente, mais rentrant dans une idée générale commune.
— J’y arrive ; elles sont l’emblème de nos sens qui doivent être fermés aux vanités du monde et ouverts aux dons du Ciel ; elles sont, en outre, pourvues de vitres, livrant passage aux rayons du vrai soleil qui est Dieu ; mais c’est encore Dom Villette qui a le plus nettement énoncé leur symbole :
Elles sont, suivant lui, les Écritures qui reçoivent la clarté du soleil et repoussent le vent, la neige, la grêle, similitudes des fausses doctrines et des hérésies.
Quant aux contreforts, ils feignent la force morale qui nous soutient contre la tentation et ils sont l’espérance qui ranime l’âme et qui la réconforte ; d’autres y contemplent l’image des puissances temporelles appelées à défendre le pouvoir de l’Eglise ; d’autres encore, s’occupant plus spécialement de ces arcs-boutants qui combattent l’écartement des voûtes, prétendent que ces trajectoires sont des bras éplorés, se raccrochant dans le péril au salut de l’arche.
Enfin, l’entrée principale, le portique d’honneur de certaines Eglises, telles que celles de Vézelay, de Paray-le-Monial, de Saint-Germain l’Auxerrois, à Paris, est précédé d’un vestibule couvert, souvent profond et volontairement sombre, appelé narthex. Le baptistère était autrefois sous ce porche. C’était un lieu d’attente et de pardon, une figure du purgatoire ; c’était l’antichambre du ciel dans laquelle stationnaient, avant d’être admis à pénétrer dans le sanctuaire, les pénitents et les néophytes.
Telle est, en peu de mots, l’allégorie des détails ; si nous revenons maintenant à son ensemble, nous observons que la cathédrale, bâtie sur une crypte, qui simule la vie contemplative et aussi le tombeau dans lequel fut enseveli le Christ, était tenue d’avoir son chevet pointé vers le lieu où le soleil se lève, pendant les équinoxes, afin de témoigner, dit l’évêque de Mende, que l’Eglise a pour mission de se conduire avec modération dans ses triomphes comme dans ses revers ; elle devait, selon tous les liturgistes, tourner son abside vers l’Orient pour que les fidèles pussent, en priant, fixer leurs regards vers le berceau de la Foi ; et cette règle était absolue et elle plaisait tant à Dieu qu’il la voulut ratifier par un miracle. Les Bollandistes relatent, en effet, que saint Dunstan, Archevêque de Cantorbéry, voyant une église édifiée, dans un autre sens, la fit virer, d’un coup d’épaule, vers le Levant et la remit de la sorte en sa vraie place.
Généralement encore, l’Église a trois portails, en l’honneur de la Trinité Sainte ; et celui de la grande façade, de la façade du milieu, qualifié de porche Royal, est divisé par un trumeau, par un pilier, sur lequel repose une statue de Notre-Seigneur qui a dit de lui-même dans les Évangiles : « Je suis la porte » ou de la Vierge si l’église lui est dédiée, ou même du patron sous le vocable duquel elle est fêtée. Tranchée, de cette façon, la porte indique les deux voies que l’homme est libre de suivre.
Aussi dans la plupart des Cathédrales, ce symbole est-il complété par l’image du « Jugement dernier » qui se déroule au-dessus des chambranles.
Il en est ainsi, à Paris, à Amiens, à Bourges. À Chartres, au contraire, le pèsement des âmes est relégué, comme à Reims, sur le tympan du porche Nord ; toutefois il s’étend, ici, dans la rose du portail Royal, contrairement au système adopté au Moyen Age, de faire répéter par les verrières les sujets des portiques qu’elles surmontent, ce qui permettait d’avoir, sur le même mur, les mêmes allégories, l’une, à l’intérieur, en vitre, l’autre, au dehors, en pierre.