La Cathédrale (page 17)
— Bien, mais alors comment expliquer, avec cette idée du principe ternaire choisi presque partout, cette étonnante Cathédrale de Bourges, qui, au lieu de trois portails et de trois nefs, en a cinq !
— C’est bien simple, on ne l’explique pas. Tout au plus pourrait-on insinuer que l’architecte inconnu de Bourges a voulu remémorer par ce nombre les cinq plaies du Christ ; il resterait alors à savoir pourquoi il a rangé toutes les blessures de Jésus sur une seule et même ligne, car cette Eglise n’a pas de transept, n’a pas de bras au bout desquels, on puisse, ainsi que d’habitude, marquer par une ouverture les trous des mains.
— Et la Cathédrale d’Anvers qui possède encore deux nefs de plus ?
— Elles signifient sans doute ces sept allées, les sept dons du Paraclet. Mais cette question de compte me mène à vous parler de la théologie numérale, de cet élément particulier qui entre aussi dans le thème si varié du symbolisme, poursuivit l’abbé. La science allégorique des nombres existait jadis. Saint Isidore de Séville et Saint Augustin la démêlèrent. Michelet, qui divagua dès qu’il entrevit une cathédrale, a reproché aux architectes du Moyen Age leur foi dans la signification des chiffres. Il les accuse d’avoir, dans la distribution de certaines parties des édifices, obéi à des règles mystiques, d’avoir, par exemple, restreint la quantité des fenêtres ou d’avoir disposé, suivant une combinaison d’arithmétique, des piliers et des baies. Ne comprenant pas que chaque détail d’une basilique avait un sens, était un symbole, il ne pouvait admettre que le calcul de ces symboles importait, puisqu’il pouvait en modifier la signification ou même complètement la changer. Ainsi un pilier isolé peut ne pas nécessairement indiquer un apôtre, mais si ces piliers sont au nombre de douze ils précisent l’acception que le constructeur leur prêta, en rappelant le chiffre exact des apôtres du Christ.
Quelquefois, il est vrai, pour éviter toute erreur, on joignit au problème sa solution. Telle une vieille église d’Étampes où j’ai lu, inscrits sur les douze fûts romans, le nom des apôtres, en saillie dans le cadre consacré de la croix grecque.
À Chartres, on avait fait mieux encore ; on avait adossé aux piliers de la nef les statues des douze Apôtres, mais la Révolution, que ces figures offusquaient, les a brisées.
En somme, l’on est obligé, si l’on scrute le système des emblèmes, d’étudier les apparences des nombres ; l’on ne peut déchiffrer les secrets des églises qu’en acceptant la mystérieuse notion de l’Unité du « 1 » qui est l’image de Dieu même ; l’indice du 2 qui stipule les deux natures du Fils, les deux Testaments, qui spécifie aussi, selon Saint Augustin, la charité et, suivant Saint Grégoire le Grand, le double enseignement de l’amour de Dieu et du prochain ; du 3 qui est la somme des hypostases et des vertus théologales ; du 4, qui personnifie les vertus cardinales, les quatre grands prophètes, les Évangiles ; du 5, qui est le nombre des plaies du Christ et celui de nos sens, dont Il expia par autant de blessures les fautes ; du 6, qui commémore le temps employé par Dieu à la Création, fixe le chiffre des Commandements de l’Église, décèle la perfection de la vie active, suivant Saint Méliton ; du 7, signe sacré de la Loi Mosaïque, qui constitue le montant des dons du Saint-Esprit, des Sacrements, des paroles du Christ en croix, des heures canoniales, des ordres successifs qui font le prêtre ; du 8, symbole de la régénération d’après Saint Ambroise, de la Résurrection suivant Saint Augustin, du 8, qui suscite le souvenir des huit Béatitudes ; du 9, qui marque le total des Chœurs Angéliques, l’effectif des grâces spéciales de l’Esprit, telles que les énumère Saint Paul, et qui est aussi le chiffre de l’heure à laquelle expira le Christ ; du 10, qui produit le nombre des prescriptions de Jéhovah, de la Loi de crainte, mais que Saint Augustin élucide autrement, en disant qu’il avère la connaissance de Dieu, car on peut le décomposer de cette manière : — 3, symbole d’un Dieu en trois personnes et 7, jour du repos après la création ; du 11, image de la transgression de la Loi, armoirie du péché, ainsi que l’explique le même Saint ; du 12, le nombre mystique par excellence, le nombre des Patriarches et des Apôtres, des tribus, des petits prophètes, des vertus, des fruits du Saint-Esprit, des articles de foi insérés dans le Credo. Et l’on pourrait continuer de la sorte, à l’infini. Il est donc bien évident qu’au Moyen Age, les artistes ajoutèrent au sens qu’ils attribuaient à certains êtres, à certaines choses, celui de la quantité, appuyant l’un par l’autre, accentuant ou atténuant une indication par ce nouveau moyen, revenant parfois sur leur idée, exprimant cette réduplication dans une langue différente ou en la résumant dans l’énergique concision d’un signe. Ils obtinrent ainsi un tout parlant aux yeux et synthétisant en même temps, en une brève allégorie, tout le texte d’un dogme.
— Sans doute ; au premier abord, ces vicissitudes de personnes et d’objets dues à des différences numérales interloquent.
— Croyez-vous, en somme, que la hauteur, que la largeur, que la longueur d’une cathédrale révèlent, de la part de son architecte, une intention particulière, un but spécial ?
— Oui, mais je conviens tout de suite que la clef de cette arithmétique religieuse est perdue. Les archéologues qui s’évertuèrent à la retrouver ont eu beau additionner des mètres de travées et de nefs, ils ne sont pas parvenus à nous traduire bien clairement la pensée qu’ils s’attendaient à voir énoncée par des totaux.
Avouons-le, nous sommes, en cette matière, ignares. Est-ce que d’ailleurs les mesures n’ont pas varié avec les époques ? il en est d’elles comme de la valeur des monnaies au Moyen Age, nous n’y distinguons rien. Aussi, malgré d’intéressants travaux entrepris, à ce point de vue, par l’abbé Crosnier, à propos du Prieuré de Saint-Gilles, et par l’abbé Devoucoux sur la Cathédrale d’Autun, restai-je sceptique devant leurs conclusions qui sont pour moi très ingénieuses, mais aussi très peu sûres.
La méthode numérique se décèle excellente seulement pour des détails — tels que celui des piliers dont je vous parlais tout à l’heure — elle est également authentique quand il est question d’un seul chiffre répété partout dans un même édifice, exemple : celui de Paray-le-Monial où tout marche par trois. Là, le constructeur ne s’est pas borné à reproduire le nombre sacré dans le plan général de l’Eglise ; il l’a employé dans chacune des parties. Cette Basilique a, en effet, trois nefs ; chaque nef a trois travées ; chaque travée est formée d’une arcature dessinée par trois arcs et surmontée de trois fenêtres. Bref, c’est le rappel de la Trinité, le principe ternaire, mis en pratique jusqu’au bout.
— Soit, mais n’estimez-vous pas, Monsieur l’abbé, qu’en dehors de ces cas d’indiscutable clarté, il y ait, dans la symbolique, des explications bien tirées par les cheveux, bien obscures ?…
L’abbé sourit. — Vous connaissez, dit-il, les idées d’Honorius d’Autun, sur l’encensoir ?
— Eh bien, les voici : Après avoir établi le sens naturel, très juste, que l’on peut prêter à ce récipient qui figure le corps de Notre-Seigneur, tandis que l’encens signifie sa divinité, le feu, l’Esprit Saint qui était en Lui — et, après avoir défini les diverses acceptions du métal dont il est formé, enseigné que si le vase est d’or il marque l’excellence de sa Divinité ; d’argent, la sainteté non pareille de son humilité ; de cuivre, la fragilité de sa chair ainsi créée pour notre salut ; de fer, la résurrection de cette chair qui vainquit la mort ; l’écolâtre d’Autun arrive aux chaînettes.
C’est alors que vraiment sa symbolique devient un peu filiforme et ténue… S’il y en a quatre, dit-il, elles indiquent les quatre vertus cardinales du Seigneur et celle de ces chaînettes qui aide à lever le couvercle du vase, désigne l’âme du Christ abandonnant son corps.
Si, au contraire, l’encensoir n’est monté qu’avec trois chaînes, c’est parce que la Personne du Sauveur contient trois éléments : un organisme humain, une âme et la Déité du Verbe ; et Honorius conclut : l’anneau dans lequel glissent les chaînes est l’Infini où sont renfermées toutes ces choses.
— Moins que la théorie de Durand de Mende sur les mouchettes, répliqua l’abbé ; après celle-là, nous ôterons, si vous le voulez, l’échelle.
Les pincettes pour moucher les lampes sont, assure-t-il, « les paroles divines auxquelles nous coupons les lettres de la Loi et, ce faisant, nous révélons l’esprit qui luit » — et il ajoute : « les pots dans lesquels on éteint les mouchures des lampes sont les cœurs des fidèles qui observent la Loi à la lettre. »
— C’en est, en tout cas, l’excès méticuleux ; mais si les pincettes ainsi envisagées sont pour le moins bizarres, si même la thorie de l’encensoir peut paraître bien fluette en son ensemble avouez cependant qu’elle est spontanée et charmante et précise lorsqu’il s’agit de la chaîne qui entraîne, en l’enlevant dans un nuage de fumée, la portion supérieure du vase et imite ainsi l’ascension de Notre Seigneur dans les nues.
Que dans la voie des paraboles, certaines exagérations se soient produites cela était difficile à éviter, mais… mais… en revanche quelles merveilles d’analogie et quels concepts purement mystiques dénotent les sens décernés par la liturgie à certains objets du culte !
Tenez, au cierge, lorsque Pierre d’Esquilin nous explique la signification des trois parties qui le composent, de la cire qui est la chair très chaste du Sauveur né d’une Vierge, de la mèche qui, célée dans cette cire, est son âme très sainte cachée sous les voiles de son corps, de la lumière qui est l’emblème de sa Déité.
Prenez encore ces substances qu’emploie, dans certaines cérémonies, l’Eglise : l’eau, le vin, la cendre, le sel, l’huile, le baume, l’encens.
En sus de la Divinité du Fils qu’il s’approprie, l’encens est aussi le symbole de nos prières, « thus devotio orationis », ainsi que le qualifie, au IXe siècle, l’archevêque de Mayence, Raban Maur. Il me revient également, à propos de cette résine et de la cassolette dans laquelle on la brûle, un vers que j’ai lu jadis dans les « Distinctions monastiques » de l’anonyme anglais du XIIIe siècle et qui analyse leurs attributions mieux que je n’ai pu vous les dire… attendez :
Le vase est l’esprit de piété ; l’encens, les prières ; le feu, le divin amour.
Quant à l’eau, au vin, à la cendre, au sel, ils servent à préparer un précieux magistère dont l’évêque use lorsqu’il veut consacrer une église. Leur amalgame est utilisé pour signer l’autel et asperger les nefs ; l’eau et le vin notent les deux natures réunies en Notre-Seigneur ; le sel, la sagesse céleste ; la cendre, la mémoire de sa Passion.
Pour le baume qui est vertu et bonne renommée, on le marie à l’huile qui est paix et prudence, afin d’en apprêter le Saint-Chrême.
Songez enfin, poursuivit l’abbé, aux pyxides dans lesquelles on conserve les espèces panifuges, les oblates saintes, et considérez qu’au Moyen Age, ces cassettes furent façonnées en figure de colombes et détinrent l’hostie dans l’image même du Paraclet et de la Vierge ; c’était déjà bien, mais voici qui est mieux. Les orfèvres de cette époque ciselèrent l’ivoire et donnèrent aux custodes l’apparence d’une tour ; n’est-ce pas exquis le corps de Notre-Seigneur reposant dans le sein de la Vierge, dans la Tour d’ivoire des Litanies ? n’est-ce pas, en effet, la matière qui sied le mieux pour servir de reposoir à la très pure, à la très blanche chair du Sacrement ?
— Certes, c’est autrement mystique que les vases quelconques, que les ciboires en vermeil, en argent, en aluminium de notre temps !
— Faut-il vous rappeler maintenant que la liturgie assigne à tous les vêtements, à tous les ornements de l’Église, un sens différent, selon leur usage et selon leur forme ?