La Cathédrale (page 18)
C’est ainsi, par exemple, que le surplis et l’aube signalent l’innocence ; le cordon qui nous ceint les reins : la chasteté et la modestie ; l’amict : la pureté du corps et du cœur, le casque de salut dont parle Saint Paul ; le manipule : les bonnes œuvres, la vigilance, les larmes et les sueurs que versera le prêtre pour conquérir et sauver les âmes ; l’étole : l’obéissance, le vêtement d’immortalité que nous rendit le baptême ; la dalmatique : la justice dont nous devons faire preuve dans notre ministère ; la chasuble ou planète : l’unité de la foi et son intégrité et aussi le joug du Christ…
Mais avec cela, la pluie continue et il est pourtant nécesaire que je m’en aille, car j’ai une pénitente qui m’attend. Voulez-vous venir me prendre après-demain, vers deux heures ; espérons qu’il fera alors assez beau pour visiter les dehors de l’église.
— Venez tout de même, répondit l’abbé qui serra la main de Durtal et s’enfuit.
Oui, je sais bien, quand j’ai avoué devant elle que je ne savais pas encore quelle histoire de saint j’écrirais, Mme Bavoil, la chère Mme Bavoil, ainsi que l’appelle l’abbé Gévresin, s’est écrié : Et la vie de Jeanne de Matel ! mais ce n’est pas une biographie dont la matière soit ductile et qu’on puisse aisément manier, s’exclama Durtal qui rangeait les notes entassées peu à peu sur cette Vénérable.
Et il réfléchissait. Ce qui est inintelligible, se dit-il, c’est la disproportion qui existe entre les promesses que Jésus lui fit et les résultats qu’elles obtinrent. Jamais, je le crois bien, on ne vit, dans la fondation d’un nouvel ordre, tant de tribulations et d’entraves, tant de malchance. Jeanne passe ses jours sur les routes, court d’un monastère à l’autre et elle a beau se tuer à remuer le sol conventuel, rien ne pousse. Elle ne peut même revêtir l’habit de son institut, sinon quelques moments avant sa mort, car pour ambuler plus facilement, par toute la France, il lui faut garder la livrée d’un monde qu’elle abomine et qu’elle supplie vainement, au nom du Seigneur, de s’intéresser à la naissance de ses cloîtres. Et la malheureuse, elle va, ainsi que le raconte son confesseur le P. de Gibalin qui atteste n’avoir jamais connu d’âme plus humble, elle va à la Cour comme d’autres vont au martyre.
Et cependant le Christ lui a certainement prescrit de créer cet ordre du Verbe Incarné ; Il lui en a tracé le plan, stipulé les règles, décrit le costume, expliqué les symboles, avérant que la robe blanche de ses filles honorera celle qui lui fut imposée, par dérision chez Hérode, que leur manteau rouge rappellera celui dont on l’affubla chez Pilate, que leur scapulaire et leur ceinture couleur de pourpre raviveront la mémoire du bois et des cordes teints de son sang. — Et Dieu semble s’être moqué d’elle !
Il lui a formellement assuré qu’après de pénibles épreuves ses semailles donneraient une abondante moisson de nonnes ; Il lui a expressément affirmé qu’elle serait une sœur de Sainte Térèse et de Sainte Claire ; elles-mêmes sont venues, par leur présence, entériner ces engagements, et lorsque rien ne fonctionne, lorsque rien ne marche, lorsqu’à bout de forces, elle éclate en sanglots, le Sauveur lui répond tranquillement qu’elle se taise, qu’elle patiente.
Et elle vit, en attendant, dans un tohu-bohu de récriminations et de menaces. Le clergé la persécute, l’Archevêque de Lyon, le Cardinal de Richelieu, n’a qu’un but, empêcher l’éclosion de ses abbayes sur ses terres ; ses moniales mêmes, qu’elle ne peut diriger, puisqu’elle erre à la recherche d’un protecteur ou d’une aide, se divisent et leur inobédience devient telle qu’il lui faut revenir au plus vite et chasser, en pleurant, les sœurs discoles de ses cloîtres. Dès qu’elle édifie un mur de clôture, il se fend, et sa base vacille. En somme, la congrégation du Verbe Incarné naquit rachitique et mourut naine. Elle s’est traînée dans l’indifférence générale, a langui jusqu’en 1790, année pendant laquelle on l’inhuma. En 1811, un abbé Denis la ranime dans la Creuse, à Azérables et, depuis cette époque, elle vivote tant bien que mal, éparse en une quinzaine de maisons dont une partie émigrée dans le Nouveau Monde, au Texas.
Il n’y a pas à barguigner, nous sommes loin des puissantes sèves qu’infusèrent aux troncs séculaires de leurs arbres, Sainte Térèse et Sainte Claire !
Sans compter, poursuivit Durtal, que Jeanne de Matel, qui n’est pas canonisée, comme ses deux sœurs, et dont le nom reste inconnu à la majeure partie des catholiques, devait également fonder un ordre d’hommes ; et jamais elle n’y parvint, et les tentatives essayées, à notre époque, par l’abbé Combalot, pour réaliser ce dessein, ont, à leur tour, échoué !
A quoi cela tient-il ? à ce qu’il y a trop de communautés différentes dans l’Eglise ? mais, tous les jours, on en invente et elles grandissent ! Est-ce à la pauvreté de ses monastères ? mais l’indigence est la meilleure garantie de succès, car l’expérience démontre que Dieu ne bénit que les cloîtres dans le dénuement et qu’il délaisse les autres ! Est-ce donc l’austérité de la règle ? mais elle était très douce ; c’était celle de Saint Augustin qui acquiert tous les accommodements, qui revêt, au besoin, toutes les nuances. Les religieuses se levaient à cinq heures du matin ; le régime ne se confinait point dans les plats maigres et, en dehors du temps Pascal, il n’y avait qu’un jeûne par semaine, et encore ce jeûne n’était-il obligatoire que pour les sœurs qui le pouvaient supporter. Rien n’explique donc la persistance de cet échec.
Et Jeanne de Matel était une Sainte douée d’une rare énergie et vraiment maniée par le Sauveur ! elle est, dans ses œuvres, une théologienne éloquente et subtile, une mystique ardente et emportée, procédant par métaphores, par hyperboles, par comparaisons matérielles, par interrogations passionnées, par apostrophes ; elle dérive à la fois de Saint Denys l’Aréopagitique et de Sainte Madeleine de Pazzi ; de Saint Denys pour le fond, de Sainte Madeleine, pour la forme. Sans doute, en tant qu’écrivain, elle n’est pas inégalable et parfois la mendicité de son style secouru afflige, mais enfin, étant donné qu’elle vit au XVIIe siècle, elle n’est pas au moins une bredouilleuse de pâles oraisons, ainsi que la plupart des prosateurs pieux de ce temps.
Puis il en est de ses ouvrages comme de ses fondations. Ils demeurent inédits, pour la plupart. Hello, qui les connut, ne sut en extraire que le plus médiocre des centons ; d’autres, tels que le Prince Galitzin, que l’abbé Penaud, ont mieux exploré ses manuscrits et imprimé de plus altières et de plus véhémentes pages.
Oui, mais cela n’empêche que je ne vois pas bien le livre que je pourrais œuvrer sur elle, murmura Durtal. Non, malgré mon désir d’être agréable à la chère Mme Bavoil, je n’ai nulle envie d’entreprendre cette tâche.
Tout bien considéré, si je n’étais pas si réfractaire aux déplacements, si j’avais le courage de retourner en Hollande, je tâcherais d’exalter en une affectueuse et en une déférente prose, l’adorable Lydwine qui est bien, de toutes les Saintes, celle dont j’aimerais le mieux à propager l’histoire ; mais pour tenter au moins de reconstituer le milieu où elle vécut, il faudrait s’installer dans la ville même qu’elle habita, à Schiedam.
Si Dieu me prête vie, j’exécuterai sans doute ce projet, mais il n’est pas, à l’heure actuelle, mûr ; laissons donc cela — et puisque, d’autre part, Jeannne de Matel ne m’obsède point, mieux vaudrait peut-être alors m’occuper d’une autre moniale plus inconnue encore et dont l’existence est plus placidement souffrante, moins vagabonde et mieux condensée, en tout cas, plus captivante.
Puis, l’on ne peut étudier maintenant la biographie de celle-là que dans l’in-octavo d’un anonyme dont les chapitres incohérents, délayés dans une langue qui poisse comme un mucilage d’huile de lin et de cendre, interdiront à jamais de la connaître. Il y aurait donc intérêt à la reprendre pour la faire lire.
Et, feuilletant ses papiers, il songeait à une Mère Van Valckenissen, en religion Marie-Marguerite des Anges, fondatrice du Prieuré des Carmélites d’Oirschot, dans le Brabant Hollandais.
Cette religieuse naît, le 26 mai 1605, à Anvers, pendant les guerres qui désolent la Flandre, au moment même où le Prince Maurice de Nassau investit la ville. Dès qu’elle sait épeler, ses parents la mettent en pension dans un couvent de Dominicaines, situé près de Bruxelles. Son père meurt ; sa mère la retire de ce couvent, la confie aux Ursulines blanches de Louvain et décède à son tour ; elle reste orpheline à l’âge de quinze ans.
Son tuteur la déplace encore et la transfère chez les Carmélites de Malines ; mais la lutte entre les Espagnols et les Flamands se rapproche des territoires que traverse la Dyle, et l’on enlève, une fois de plus, Marie-Marguerite de son monastère pour l’envoyer chez les chanoinesses de Nivelles.
Toute son enfance est, en somme, un chassé-croisé de cloîtres.
Elle se plaisait dans ces maisons, au Carmel surtout où elle endossait la haire et s’astreignait à la plus rigoureuse des disciplines ; et la voilà qui, au sortir de la stricte clôture, échoue en un plein milieu mondain. Ce chapitre de chanoinesses, qui devait la former à la vie mystique, était une de ces institutions quarteronnes, ni tout à fait blanches, ni tout à fait noires, une métisse issue d’une religion profane et d’un laïquat pieux. Ce chapitre, exclusivement recruté parmi des femmes riches et nobles et dont l’abbesse, nommée par le Souverain, prenait le titre de Princesse de Nivelles, menait une existence frivole et dévote, étrange. Outre que ces demi-nonnes pouvaient se promener quand bon leur semblait, elles avaient le droit de vivre pendant un certain temps dans leur famille et même de se marier, après avoir obtenu le consentement de l’abbesse.
Le matin, celles qui voulaient bien résider dans l’abbbaye se couvraient d’un costume monastique pendant les offices, puis, ces exercices terminés, elles quittaient la livrée conventuelle, revêtaient les robes de gala, les ballons et les coques, les vertugadins et les fraises à la mode dans ce temps-là, et elles se rendaient au salon où affluaient les visites.
La pauvre Marie abomina la dissipation de cette vie qui ne lui permettait plus d’être seule avec son Dieu. Assourdie par ces caquetages, honteuse de s’accoutrer de toilettes qui l’offensent, réduite à s’échapper, avant le jour, déguisée en femme de chambre, pour aller prier dans une solitaire église, loin du bruit, elle finit par languir de chagrin, se meurt de tristesse à Nivelles.
Sur ces entrefaites, Bernard de Montgaillard, abbé d’Orval, de l’Ordre de Cîteaux, vient dans cette ville. Elle court à lui, le supplie de la sauver et, éclairé par une lumière toute divine, ce moine comprend qu’elle a été créée pour être une victime d’expiation, une réparatrice des injures infligées au Saint-Sacrement dans les églises ; il la console et lui décèle sa vocation de Carmélite.
Elle part pour Anvers, voit la mère Anne de Saint-Barthélémy, une Sainte, qui, prévenue de son arrivée par une vision de Sainte Térèse, l’admet dans le Carmel dont elle est la Vicaire-prieure.
Alors les obstacles diaboliques surgissent. Revenue chez son tuteur, en attendant son internement dans le cloître, elle tombe subitement paralysée, perd en même temps, l’ouïe, la parole et la vue. Elle parvient néanmoins à se faire assez comprendre pour exiger qu’on l’emporte telle qu’elle est au couvent où on la dépose à moitié morte. Là elle s’affaisse aux pieds de la mère Anne qui la bénit et la relève guérie. Le noviciat commence.
Malgré sa complexion délicate, elle pratique les jeûnes les plus farouches, les flagellations les plus tumultueuses, se ceint la poitrine de chaînes hérissées de pointes, se nourrit de rogatons recrachés sur les assiettes, boit, pour se désaltérer, l’eau des vaisselles, a si froid, un hiver, que ses jambes gèlent.
Son corps est une plaie mais son âme rayonne ; elle vit en Dieu qui la comble de grâces, qui s’entretient doucement avec elle ; sa probation se termine et de même qu’au moment où elle fut postulante, elle gît gravement malade. On hésite à l’accepter à la profession et sainte Térèse intervient encore, ordonne à la Prieure de la recevoir.
Elle prend l’habit, et la tentation de désespoir qui fut le tourment de quelques Saints l’assiège ; puis vient une aridité désolante qui dure trois ans et elle tient bon, éprouve les douleurs de la substitution mystique, subit les plus pénibles, les plus répugnantes des maladies pour sauver les âmes. Dieu consent enfin à interrompre la tâche pénitente de ses maux ; Il lui accorde de souffler et le Démon profite de cette accalmie pour entrer en scène.