La Cathédrale (page 19)
Il lui apparaît sous des formes belliqueuses de monstres, casse tout, fuit, en s’effumant dans des buées puantes ; pendant ce temps, un brave homme, Sylvestre Lindermans, veut fonder un Carmel dans une propriété qu’il possède à Oirschot, en Hollande. Comme toujours, lorsqu’il s’agit de planter un monastère, les tribulations abondent ; le moment était mal choisi, d’ailleurs, pour expédier des religieuses dans une ville hostile aux catholiques, au travers d’un pays encombré par les bandes en armes des protestants. Aussi, lorsque sa supérieure la désigne pour aller établir ce nouveau prieuré, Marie-Marguerite la supplie-t-elle de la laisser prier dans son petit coin, en paix ; mais Jésus s’en mêle et lui prescrit de partir. Elle obéit, se traîne, malade, à bout de forces, sur les routes, arrive enfin avec les sœurs qu’elle emmène, à Oirschot où elle organise tant bien que mal la clôture dans une maison qui n’a jamais été agencée pour servir de cloître.
On la nomme Vicaire-prieure et, aussitôt, elle se révèle manieuse extraordinaire d’âmes. Dans la dure vie du Carmel qu’elle aggrave pour elle-même par d’atroces mortifications, elle reste tolérante pour les autres et bien qu’elle puisse déjà murmurer, tant son pauvre corps la supplicie : « Personne ne saura avant le jugement dernier ce que je souffre », elle demeure gaie et prêche, en ces termes, l’allégresse à ses filles : " C’est bon pour les gens qui pèchent de s’attrister, mais nous, nous devons partager doublement la joie des anges puisque nous accomplissons comme eux la volonté de Notre-Seigneur et que de plus nous pâtissons pour sa gloire, ce qu’ils ne peuvent faire."
Elle est la directrice la plus indulgente et la plus délicate. De peur d’offenser, par une expression d’autorité, ses sujettes, jamais elle ne commande sous la forme impérative, ne dit jamais : « Faites telles choses », mais bien : « faisons telle chose », et, chaque fois qu’au réfectoire, elle se voit obligée de punir une nonne, elle va aussitôt baiser les pieds des autres et les supplie de la souffleter pour l’humilier.
Mais c’eût été trop beau si, avec la troupe angélique qu’elle préside, elle pouvait vivre en repos, de la vie inté rieure et s’ensevelir, tranquille, en Dieu. Le curé d’Oirschot l’exècre et, sans qu’on sache pourquoi, il la diffame par toute la ville. De son côté, le Démon revient à la charge ; dans un vacarme qui ébranle les murs et secoue les toits, il jaillit sous la figure d’un Ethiopien de haute taille, souffle les lumières, essaie d’étrangler les moniales. La plupart sont à moitié mortes de peur et cependant le Ciel leur concède, en compensation de leurs peines, le réconfort d’incessants miracles.
Elles peuvent vérifier par elles-mêmes l’authenticité des incroyables histoires qu’elles lurent, pendant les repas, dans les vies des Saints. Leur mère a le don de la bilocation, se montre en plusieurs endroits, en même temps, trace partout où elle passe un sillon délicieux d’odeurs, guérit les malades d’un signe de croix, sent, fait lever, comme un chien de chasse, le gibier dissimulé des fautes, lit dans les âmes.
Et ses filles l’adorent, pleurent de lui voir mener une vie qui n’est plus qu’un long tourment ; elle est atteinte, à la suite des grands froids, de rhumatismes aigus, car si la règle de sainte Térèse, qui ne permet d’allumer du feu que dans les cuisines, est tolérable en Espagne, elle est vraiment meurtrière dans le climat glacé des Flandres.
En somme, récapitulait Durtal, cette existence n’est pas jusqu’ici bien différente de celle que d’autres cloistrières connurent ; mais voici qu’aux approches de la mort, la singulière beauté de cette âme va s’affirmer, d’une façon si particulière, en des souhaits si spéciaux, qu’elle s’atteste unique dans les ménologes.
Son état de santé s’est aggravé ; aux rhumatismes qui la paralysent, s’adjoignent des douleurs d’estomac et des tranchées que rien n’apaise. La sciatique se greffe à son tour sur ces ramifications de maux et la maladie si fréquente dans les reclusages de l’austère observance, l’hydropisie, s’annonce.
Les jambes enflent, refusent de la porter, et elle se tuméfie, immobile, sur un grabat. Les infirmières qui la soignent découvrent alors un secret qu’elle a toujours, par esprit d’humilité, caché ; elles s’aperçoivent que ses mains sont percées de trous roses, entourés d’un halo bleuâtre et que ses pieds, également forés, se placent d’eux-mêmes, si on ne les retient pas, dans la position qu’occupèrent ceux de Jésus sur la croix. Elle finit par avouer, que, depuis bien des années, le Christ l’a marquée des stigmates de la Passion et elle confesse que ces plaies la brûlent, jours et nuits, ainsi que des fers rouges.
Et ses douleurs empirent encore. Se sentant cette fois mourir, elle s’inquiète des impitoyables mortifications qu’elle s’infligea et, avec une naïveté vraiment touchante, elle demande pardon à son pauvre corps d’avoir exténué ses forces, de l’avoir peut-être empêché de la sorte de vivre plus longtemps pour souffrir.
Et elle répète la plus étrangement adorante, la plus follement éperdue des prières que jamais une Sainte ait adressée à Dieu.
Elle a tant aimé le Saint-Sacrement, elle a tant voulu réparer à ses pieds, les outrages que lui font subir les péchés de l’homme, qu’elle défaille, en pensant qu’après sa mort, elle ne pourra plus, avec ce qui subsistera d’elle, le prier encore.
L’idée que son cadavre pourrira inutile, que les dernières pelletées de sa triste chair disparaîtront sans avoir servi à honorer le Sauveur, la désole et c’est alors qu’elle le supplie de lui permettre de se dissoudre, de se liquéfier en une huile qui pourra se consumer, devant le tabernacle, dans la lampe du sanctuaire.
Et Jésus lui accorde ce privilège exorbitant, tel qu’il n’en est point dans les annales des vies de Saints ; aussi, au moment d’expirer, exige-t-elle de ses filles que sa dépouille qui doit être exposée, selon l’usage, dans la chapelle ne sera pas enterrée avant plusieurs semaines.
Ici les pièces authentiques abondent ; les enquêtes les plus minutieuses ont eu lieu ; les rapports des médecins sont si précis que nous constatons, jour par jour, l’état du corps, jusqu’à ce qu’il tourne en huile et puisse remplir les flacons dont on versait, suivant son désir, une cuillerée chaque matin, dans la veilleuse pendue près de l’autel.
Quand elle mourut — elle avait alors plus de 52 ans dont 33 passés dans la vie religieuse et 14 dans le Prieuré d’Oirschot — son visage se transfigura et malgré le froid d’un hiver si rude que l’on put franchir l’Escaut en voiture, le corps se conserva souple et flexible, mais il gonfla. Les chirurgiens l’examinèrent et l’ouvrirent devant témoins. Ils s’attendaient à trouver le ventre bondé d’eau, mais il s’en échappa à peine la valeur d’une demi-pinte et le cadavre ne désenfla point.
Cette autopsie révéla l’incompréhensible découverte, dans la vésicule du fiel, de trois clous, à têtes noires, anguleuses, polies, d’une matière inconnue ; deux pesaient le poids d’un demi-écu d’or de France moins sept grains et le troisième, qui avait la grosseur d’une noix muscade, pesait cinq grains de plus.
Puis les praticiens bourrèrent d’étoupes trempées dans de l’absinthe les intestins et recousirent le tout avec une aiguille et du fil. Et avant et pendant et après ces opérations, non seulement la morte ne dégagea aucune odeur de putréfaction, mais encore elle continua à embaumer, comme de son vivant, une senteur inanalysable, exquise.
Près de trois semaines s’écoulent ; et des cloches se forment et crèvent, en rendant, du sang et de l’eau ; puis l’épiderme se tigre de taches jaunes, le suintement cesse et alors l’huile sort, blanche, limpide, parfumée, puis se fonce et devient peu à peu couleur d’ambre. On put la répartir en plus de cent fioles, d’une contenance de deux onces chaque, dont plusieurs sont encore gardées dans les Carmels de la Belgique, avant que d’inhumer ses restes qui ne se décomposèrent point, mais prirent la teinte mordorée d’une datte.
Il y aurait vraiment un livre à tisser avec la vie de cette admirable femme, ruminait Durtal. Puis quelle gerbe de merveilleuses moniales l’entourent ! ces couvents d’Anvers, de Malines, d’Oirschot, foisonnent de célicoles. Sous Charles-Quint, l’Ordre des Carmélites, dans les Flandres, renouvelle les prodiges mystiques que les Dominicaines accomplirent quatre siècles auparavant, au Moyen Age, dans le Monastère d’Unterlinden, à Colmar.
Ces femmes-là, elles vous transportent et elles vous désarçonnent ! Quelle robustesse d’âme avait-elle donc, cette Marie-Marguerite, de quelle grâce fut-elle donc soutenue pour avoir ainsi pu éliminer les démences naturelles de ses sens, pour avoir si vaillamment, si gaiement enduré les plus accablants des maux !
Enfin, voyons, dois-je m’atteler à l’histoire de cette Vénérable ? — oui, mais alors, il siérait de se procurer le volume de Joseph de Loignac, son premier biographe, la notice du Solitaire de Marlaigne, la brochure de Mgr de Ram, la relation de Papebroch ; il importerait surtout d’avoir sous les yeux la traduction, due au Carmel de Louvain, de ce manuscrit flamand qui fut rédigé du vivant même de la mère, par ses filles. Où déterrer cela ? en tout cas, les recherches seront longues. Remisons donc ce dessein qui n’est pas viable.
Au fond, ce que je devrais faire, je le sais bien ; je devrais mettre au point cet article sur le tableau de l’Angelico du Louvre que je m’étais engagé à livrer, il y a au moins quatre mois, à la Revue qui me le réclame, chaque matin, par lettre. C’est honteux, depuis que j’ai quitté Paris, je ne travaille plus et pourtant je suis sans excuses, car cette besogne m’intéresse puisqu’elle me fournit l’occasion d’étudier le système raisonné de la symbolique des tons, au Moyen Age.
Les Primitifs et les oraisons colorées de leurs œuvres ! Quel rêve ! seulement il ne s’agit pas pour l’instant de méditer sur ce sujet, mais bien d’aller chercher l’abbé Plomb et voilà encore le temps qui se gâte ; décidément, je n’ai pas de chance.
Et, en traversant la place, il repartait dans ses songeries, repris par la hantise des Cathédrales, se disant devant les flèches de Chartres : dans l’immense famille du Gothique, quelles variétés, aucune Eglise qui se ressemble !
Et les tours et les clochers de celles qu’il connaissait, s’étendaient devant lui, ainsi que sur ces plans où, sans s’inquiéter des distances, les monuments s’accumulent, se pressent, tous sur le même point, pour se mieux montrer.
C’est vrai, pensait-il, les tours changent avec les Basiliques. Examinons celles de Notre-Dame de Paris, elles sont mastoques et sombres, presque éléphantes ; fendues dans presque toute leur longueur, de pénibles baies, elles se hissent avec lenteur et pesamment, s’arrêtent ; elles paraissent accablées par le poids des péchés, retenues par le vice de la ville au sol ; l’effort de leur ascension se sent et la tristesse vient à contempler ces masses captives que navre encore la couleur désolée des abat-son. A Reims, au contraire, elles s’ouvrent du haut en bas, en des chas effilés d’aiguilles, en de longues et minces ogives dont le vide se branche d’une énorme arête de poisson ou d’un gigantesque peigne à doubles dents. Elles s’élancent aériennes, se filigranent ; et le ciel, entre dans ces rainures, court dans ces meneaux, se glisse dans ces entailles, se joue dans les interminables lancettes, en lanières bleues, se concentre, s’irradie dans les petits trèfles creux qui les surmontent. Ces tours sont puissantes et elles sont expansives, énormes, et elles sont légères. Autant celles de Paris sont immobiles et muettes, autant celles de Reims parlent et s’animent.
A Laon, elles sont surtout bizarres. Avec leurs colonnettes, tantôt en avance et tantôt en recul, elles ont l’air d’étagères superposées à la hâte et dont la dernière se termine par une simple plateforme au-dessous de laquelle, meuglent, en se penchant, des bœufs.
Les deux tours d’Amiens, bâties, chacune, à des époques différentes comme celles des Cathédrales de Rouen et de Bourges, ne concordent pas entre elles. De hauteur inégale, elles boîtent dans le ciel ; une autre vraiment splendide dans son isolement que fait encore valoir la médiocrité des deux clochers récemment construits de chaque côté de la façade de l’Eglise, c’est la tour normande de Saint-Ouen dont le sommet est armorié d’une couronne. Elle est la patricienne des tours dont beaucoup conservent des allures de paysannes, avec leurs têtes nues et leurs coiffes amincies, affûtées presque en biseau de sifflet, ainsi que celle de la tour Saint-Romain, à Rouen, ou leurs bonnets pointus de rustres, tels qu’en porte l’Eglise Saint-Bénigne, à Dijon, ou leur vague parasol, semblable à celui sous lequel s’abrite la Cathédrale Lyonnaise de Saint-Jean.
Mais, quand même, la tour, sans le clocher qui l’effile, ne se projette pas dans le firmament. Elle s’élève toujours lourdement, halète en chemin et, exténuée, s’endort. Elle est, un bras sans main, un poignet sans paume et sans doigts, un moignon ; elle est aussi un crayon non taillé, rond du bout, qui ne peut inscrire dans l’au-delà les oraisons de la terre ; elle reste en somme à jamais inactive.