La Cathédrale (page 20)
Il faut arriver aux clochers, aux flèches de pierre pour trouver le véritable symbole des prières jaculatoires perçant les nues, atteignant, comme une cible, le cœur même du Père.
Et dans la famille de ces sagittaires, quelle diversité ! pas une flèche qui soit pareille !
Les unes ont leur base prise dans un collier de tourelles, dans le cercle d’un diadème à lames droites de RoiMage, par des clochetons ; tel le clocher de Senlis. D’autres gardent des enfants nés à leur image, de tout petits clochers qui les entourent ; et les uns, sont couverts de verrues, de cabochons, d’ampoules ; les autres se creusent en écumoires, en tamis, se trouent de trèfles et de quatre feuilles, paraissent frappés à l’emporte-pièce ; ceux-ci sont munis d’aspérités, ont des mordants de râpe, se cavent de coches ou se hérissent de pointes ; ceux-là sont imbriqués d’écailles, de même que des poissons, — le vieux clocher de Chartres, par exemple — d’autres enfin, tel que celui de Caudebec, arborent la forme du trirègne romain, de la couronne à trois étages du Pape.
Avec ce contour presque imposé et dont ils s’éloignent à peine, avec ce modèle de la pyramide ou de la poivrière, de la chausse à filtrer ou de l’éteignoir, les architectes gothiques inventent les combinaisons les plus ingénieuses, muent à l’infini leurs œuvres.
Et de quel mystère d’origine, elles s’enveloppent, les basiliques ! La plupart des artistes qui les bâtirent sont inconnus ; l’âge même de ces pierres est à peine sûr, car elles sont, en majeure partie, façonnées par l’alluvion des temps.
Presque toutes chevauchent sur deux, sur trois, sur quatre espaces de cent ans chaque. Elles s’étendent, du commencement du XIIIe siècle jusqu’aux premières années du XVIe.
On l’a justement remarqué, le XIIIe siècle a été la grande ère des Cathédrales. C’est lui qui les a presque toutes enfantées ; puis, une fois créées, il y eut pour elles un arrêt de croissance de près de deux cents ans.
Le XIVe siècle fut, en effet, agité par d’affreux troubles. Il débute par les ignobles démêlés de Philippe le Bel et du Pape ; il allume le bûcher des Templiers, rissole, dans le Languedoc, les Bégards et les Fraticelles, les lépreux et les Juifs, s’affaisse dans le sang avec les désastres de Crécy et de Poitiers, les excès furieux des Jacques et des Maillotins, les brigandages des Tard-venus, finit par se relever en divaguant et il se reflète alors dans la folie sans guérison d’un Roi.
Et il s’achève, ainsi qu’il a préludé, se tord dans des convulsions religieuses atroces. Les tiares de Rome et d’Avignon s’entrechoquent et l’Eglise, qui subsiste seule debout sur ces décombres, vacille à son tour, car le grand Schisme de l’Occident l’ébranle.
Le XVe siècle apparaît affolé, dès sa naissance. Il semble que la démence de Charles VI se propage ; c’est l’invasion anglaise, le pillage de la France, les luttes enragées des Bourguignons et des Armagnacs, les épidémies et les famines, la débâcle d’Azincourt, Charles VII, Jeanne d’Arc, la délivrance, le pays réconforté par l’énergique médication du roi Louis XI.
Tous ces événements entravèrent les travaux en chantier des Cathédrales.
Le XIVe siècle, en somme, se borne à continuer les édifices commencés pendant le siècle précédent. Il faut attendre la fin du XVe, ce moment où la France respira, pour voir l’architecture s’essorer encore.
Ajoutons que de fréquents incendies consumèrent, à diverses reprises, des parties entières de basiliques et qu’il fallut les reconstruire ; d’autres, comme Beauvais, s’écroulèrent et l’on dut les réédifier à nouveau ou, faute d’argent, se borner à les consolider et à boucher leurs trous.
A part quelques unes, telles que Saint-Ouen, de Rouen, qui est un des rares exemples d’une église presque entièrement bâtie pendant le XIVe siècle, sauf ses tours de l’ouest et sa façade qui sont toutes modernes, et Notre-Dame de Reims dont la structure paraît avoir été établie sans trop d’interruption sur le plan initial d’Hugues Libergier ou de Robert de Coucy, aucune de nos Cathédrales n’a été érigée en son entier, suivant le tracé de l’architecte qui les conçut et aucune n’est depuis lors demeurée intacte.
La plupart assument donc les efforts combinés des générations pieuses, mais on peut attester cette invraisemblable vérité : jusqu’à la venue de la Renaissance, le génie des constructeurs qui se succédèrent reste égal ; s’ils firent des modifications au plan de leur devancier, ils surent y introduire des trouvailles personnelles, exquises, sans en offenser l’ensemble. Ils entèrent leur génie sur celui de leurs premiers maîtres ; il y eut une relique perpétuée d’un concept admirable, un souffle continu de l’Esprit-Saint. Il fallut l’époque interlope, l’art fourbe et badin du Paganisme, pour éteindre cette pure flamme, pour anéantir la lumineuse candeur de ce Moyen Age où Dieu vécut familièrement, chez lui, dans les âmes, pour substituer à un art tout divin un art purement terrestre.
Dès que la Luxure de la Renaissance s’annonça, le Paraclet s’enfuit, le péché mortel de la pierre put s’étaler à l’aise. Il contamina les édifices qu’il acheva, souilla les é glises dont il viola la pureté des formes ; ce fut, avec le libertinage de la statuaire et de la peinture, le grand stupre des Basiliques.
Cette fois l’Orante fut bien morte ; tout croula. Cette Renaissance, tant vantée à la suite de Michelet par les historiens, elle est la fin de l’âme mystique, la fin de la théologie monumentale, la mort de l’art religieux, de tout le grand art en France !
Ah çà, où suis-je ? se dit tout à coup Durtal, avisant les rues mal pavées qui conduisent de la place de la Cathédrale dans le bas de la ville.
Il s’aperçut qu’il avait, en rêvant, dépassé la maison où habitait l’abbé.
Il remonta sur ses pas, s’arrêta devant une vieille bâtisse et sonna. Un guichet de cuivre s’ouvrit puis se refrma et, dans un glissement écrasé de savates, une bonne entrebâilla le battant de la porte et Durtal, rejoint par l’abbé Plomb aux aguets, entra dans une pièce encombrée de statues ; il y en avait partout, sur une cheminée, sur une commode, sur un guéridon, sur une table.
— Ne faites pas attention à elles, dit l’abbé ; ne les regardez pas ; je ne suis pour rien dans le choix de ce honteux marché ; je subis, malgré moi, l’affront de ce bazar ; ce sont des cadeaux de pénitentes !
Durtal rit, effaré quand même, par les extraordinaires échantillons de l’idéal catholique qui remplissaient cette pièce.
Tout y était : les cadres noirs guillochés de cuivre enfermant des gravures de Vierges de Bouguereau et de Signol, l’Ecce Homo du Guide, des Pieta, des Saintes Philomène — puis la collection de la statuaire polychrôme, des Marie peintes avec le vert glacé des angéliques et les roses acidulés des bonbons anglais ; des Madones considérant d’un œil béat, leurs pieds et écartant des mains d’où partaient en lames d’éventail, des rayons jaunes ; une Jeanne d’Arc accroupie telle qu’une poule sur son œuf, levant au ciel les billes blanches de ses yeux, pressant contre sa gorge cuirassée de plâtre un étendard, et des Saints Antoine de Padoue, frais et léchés, tirés à quatre épingles ; des Saints Joseph pas assez charpentiers et trop peu Saints ; des Saintes Madeleine pleurant des pilules d’argent ; toute une cohue de déicoles, de qualité fine, appartenant à cette catégorie dite « article de Munich » dans les magasins de la rue Madame.
— Ah ! Monsieur l’abbé, elles sont singulièrement redoutables vos donatrices ; — mais ne pourriez-vous pas, par mégarde, innocemment, laisser, chaque jour, tomber par terre, quelques-uns de ces cadres…
— Elles m’en apporteraient d’autres ! cria-t-il — mais, voyons, si vous le voulez bien, nous allons filer tout de suite, car j’ai peur d’être relancé ici, si je m’attarde.
Et tout en marchant, comme ils parlaient de la cathédrale, Durtal s’exclama :
— N’est-il pas monstrueux que, dans la plénitude de cette Basilique de Chartres, l’on ne puisse écouter un peu de véritable plain-chant ; j’en suis réduit à ne fréquenter le sanctuaire que pendant les heures sans offices, les heures vides, et je suis obligé surtout de ne pas assister à la grand’messe du dimanche, tant l’indécente musique qu’on y tolère m’indigne ! Il n’y a donc pas moyen d’obtenir qu’on expulse l’organiste, qu’on balaie le maître de chapelle et les professeurs de chant de la maîtrise, qu’on refoule chez les liquoristes les voix de rogomme des gros chantres ? Ah ! ces flons flons gazeux qui pétillent dans les flûtes en cristal des gosses et ces refrains de foire qui s’éructent dans les hoquets de lampes qu’on remonte, dans les renvois bruyants des basses ! quelle ignominie, quelle honte ! comment l’évêque, comment le curé, comment les chanoines n’interdisent-ils pas des attentats pareils ?
Je sais bien que Monseigneur est vieux et malade, mais ces chanoines ! — ils ont l’air si fatigué, il est vrai… quand je les regarde psalmodier l’office dans leurs stalles, je me demande s’ils savent où ils sont et ce qu’ils font ; ils me paraissent toujours avoir un peu perdu connaissance…
— Le grand vent de la Beauce souffle des léthargies, dit l’abbé en riant — mais permettez-moi de vous affirmer que si la cathédrale méprise le chant grégorien, ici même, à Chartres, au petit séminaire, à l’Eglise Notre-Dame de la Brèche, dans le couvent des sœurs de Saint-Paul, on le chante d’après la méthode de Solesmes, de sorte que vous pourriez alterner entre cette Eglise et ces chapelles et la Cathédrale.
— Sans doute, mais n’est-ce pas effrayant de penser que le goût de caraïbe de quelques braillards et de quelques vétérans puisse ainsi poursuivre d’injures musicales, la Vierge ? — ah ! voici la pluie qui recommence, reprit, après un silence, Durtal, avec dépit.