La Cathédrale (page 21)
— Eh bien, nous sommes arrivés, nous allons nous abriter dans Notre-Dame et nous inspecterons, à l’aise, son intérieur.
Ils furent s’agenouiller devant la Vierge noire du Pilier, puis ils s’assirent dans la solitude du vaisseau et, à mi-voix, l’abbé dit :
— Je vous expliquai, l’autre jour, la symbolique de l’extérieur des basiliques ; voulez-vous que je vous mette maintenant, en deux mots, au courant des allégories que contiennent les nefs ?
Et voyant que Durtal acceptait d’un signe, le prêtre reprit :
— Vous ne l’ignorez pas, presque toutes nos cathédrales sont cruciformes ; dans la primitive Église, il est vrai, vous trouverez un certain nombre de sanctuaires bâtis en rotonde et coiffés d’un dôme ; mais la plupart n’ont pas été construits par nos pères ; ce sont d’anciens temples du paganisme que les catholiques adaptèrent tant bien que mal à leur usage, ou imitèrent, en attendant que le style roman fût consacré !
Nous pourrions donc nous dispenser d’y chercher un sens spécial liturgique, puisque cette forme n’a pas été créée par des chrétiens ; et cependant, dans son Rational, Durand de Mende prétend que cette rondeur d’édifice signifie l’extension de l’Église par tout le cercle de l’univers ; d’autres ajoutent que le dôme est le diadème du Roi crucifié et que les petites coupoles, qui souvent l’entourent, sont les têtes énormes des clous. Mais laissons ces explications que je crois fournies après coup et occupons-nous de la croix que dessinent ici, comme dans les autres cathédrales, le transept et la nef.
Notons, en passant, que, dans quelques églises, telle que l’Abbatiale de Cluny, l’intérieur, au lieu d’esquisser une croix latine, copia, dans son plan, la croix de , Lorraine en adjoignant deux petits croisillons, au-dessus des bras. Et voyez cet ensemble, murmura l’abbé en embrassant d’un geste tout le dedans de la basilique chartraine.
Jésus est mort ; son crâne est l’autel, ses bras étendus sont les deux allées du transept ; ses mains percées sont les portes ; ses jambes sont cette nef où nous sommes et ses pieds troués sont le porche par lequel nous venons d’entrer. Regardez maintenant la déviation systématique de l’axe de cette église ; elle imite l’attitude du corps affaissé sur le bois du supplice, et dans certaines cathédrales, telles que celle de Reims, l’exiguïté, l’étranglement du sanctuaire et du chœur par rapoort à la nef, simule d’autant mieux le chef et le cou de l’homme tombés sur l’épaule, après qu’il a rendu l’âme.
Cette inflexion des églises, elle est presque partout, ici, à Saint-Ouen et à la Cathédrale de Rouen, à Saint-Jean de Poitiers, à Tours, à Reims ; parfois même, mais cette observation serait à prouver, l’architecte substitue à la dépouille du Sauveur, celle du Martyr sous le vocable duquel l’église est dédiée et alors on croit discerner dans l’axe tordu de Saint-Savin, par exemple, le tournant de la roue qui broya ce Saint.
Mais tout cela vous est évidemment connu, voici qui l’est moins.
Nous n’avons examiné jusqu’ici que l’image du Christ, immobile, mort, dans nos nefs ; je vais vous entretenir actuellement d’un cas peu commun, d’une église reproduisant non plus le contour du cadavre divin, mais bien la figure de son corps encore vivant, d’une église douée d’une apparence de motilité, qui essaie de bouger avec Jésus sur la croix.
Il paraît, en effet, acquis que certains architectes voulurent feindre, dans la structure des temples qu’ils édifièrent, les conditions d’un organisme humain, singer le mouvement de l’être qui se penche, animer, en un mot, la pierre.
Cette tentative eut lieu à l’église abbatiale de Preuilly-sur-Claise, en Touraine. Le plan couché et les photogravures de cette Basilique illustrent un intéressant volume que je vous prêterai et dont l’auteur, l’abbé Picardat, est le curé même de cette église. Vous pourrez alors aisément reconnaître que l’attitude de ce sanctuaire est celle d’un corps qui se tend de biais, qui s’éploie tout d’un côté et s’incline.
Et ce corps remue avec le déplacement voulu de l’axe dont la courbe commence dès la première travée, va, en se développant, au travers des nefs du chœur, de l’abside, jusqu’au chevet dans lequel elle se fond, s’appropriant ainsi l’aspect ballant d’une tête.
Mieux qu’à Chartres, qu’à Reims, qu’à Rouen, l’humble bâtisse qu’érigèrent des Bénédictins dont les noms sont ignorés, portraiture, avec le serpentement de ses lignes, la fuite de ses colonnes, l’obliquité de ses voûtes, l’allégorique figure de Notre-Seigneur sur sa croix. Mais dans toutes les autres églises, les architectes ont mimé, en quelque sorte, la rigidité cadavérique, le chef infléchi par le trépas, tandis qu’à Preuilly, les moines ont fixé cet inoubliable moment qui s’écoule dans l’Évangile de Saint Jean entre le « Sitio » et le « Consummatum est. »
La vieille église Tourangelle est donc l’effigie de Jésus crucifié, mais vivant encore.
Pour en revenir maintenant à nos moutons, considérons les organes internes de nos temples, marquons au passage, que la longueur d’une cathédrale promulgue la longanimité de l’Église dans ses revers ; sa largeur, la charité qui dilate les âmes ; sa hauteur, l’espoir de la récompense future, et arrêtons-nous aux détails.
Le chœur et le sanctuaire symbolisent le ciel, tandis que la nef est l’emblème de la terre et, comme l’on ne peut franchir le pas qui sépare ces deux mondes que par la croix, l’on avait jadis l’habitude, hélas ! perdue, de placer en haut de l’arcade grandiose qui réunit la nef au chœur, un immense crucifix ; de là, le nom d’arcade triomphale attribuée à la gigantesque baie qui s’ouvre devant l’autel ; notons aussi qu’il existe une grille ou une balustrade limitant chacune des deux zones ; saint Grégoire de Nazianze y voit la ligne tracée entre ces deux parties, celle de Dieu et celle de l’homme.
Voici, d’autre part, une interprétation différente de Richard de Saint-Victor, sur le sanctuaire, le chœur et la nef. Ils stipulent, selon lui, le premier : les Vierges, le second, les âmes chastes et la troisième, les Époux. Quant à l’autel ou cancel, ainsi que l’intitulent les vieux liturgistes, il est le Christ même, le lieu où repose sa tête, la table de la Cène, le gibet sur lequel il versa son sang, le sépulcre qui renferma son corps ; et il est aussi l’Église spirituelle et ses quatre coins sont les quatre coins de l’univers qu’elle doit régir.
Or, derrière cet autel, s’étend l’abside dont la forme est celle d’un hémicycle, dans la plupart des cathdrales, hormis, pour en citer trois, à Poitiers, à Laon, et à Notre-Dame du Fort à Etampes, où, de même que dans les anciennes Basiliques civiles, le mur se dresse rectiligne, descend droit, sans dessiner cette sorte de demi-lune, dont le sens est une des plus belles trouvailles du symbolisme.
Ce fond semi-circulaire, cette conque absidale, avec ses chapelles nimbant le chœur, est, en effet, le calque de la couronne d’épines cernant le chef du christ. Sauf dans les sanctuaires entièrement dédiés à notre Mère, ici, à Notre-Dame de Paris, dans quelques autres Cathédrales encore, l’une de ces chapelles, celle du milieu et la plus grande, est vouée à la Vierge pour témoigner, par cette place même qu’elle occupe tout au bout de l’Eglise, que Marie est le dernier refuge des pécheurs.
Et elle est encore personnellement manifestée par la sacristie d’où le prêtre, qui est le suppléant du Christ, sort, après s’être habillé des ornements sacerdotaux, ainsi que Jésus sortit du sein de sa Mère, après s’être couvert du vêtement de chair.
Il faut constamment le répéter, toute partie d’église, tout objet matériel servant au culte est la traduction d’une vérité théologique. Dans l’architecture scripturale tout est souvenir, tout est écho et reflet et tout se tient.
Aussi, cet autel, image de Notre-Seigneur, est-il paré de linges blancs pour rappeler le linceul dans lequel Joseph d’Arimathie enveloppa son corps — et ces linges doivent être tissés avec les fils purs du chanvre ou du lin. Le calice pris, d’après des textes cités par le Spicilège de Solesmes, tantôt comme une expression de splendeur, tantôt comme un signe d’ignominie, peut-être, suivant la théorie la plus admise, accepté ainsi qu’un pseudonyme du tombeau divin ; et alors la patène devient la pierre qui le ferma, tandis que le corporal est le suaire même.
Quand je vous aurai encore dit, ajouta l’abbé, que, selon saint Nil, les colonnes signifient les dogmes divins et suivant Durand de Mende les Evêques et les Docteurs ; que les chapiteaux sont les paroles de l’Ecriture ; que le pavé de l’Eglise est le fondement de la Foi et l’humilité ; que l’ambon et que le jubé, presque partout détruit, sont la chaire évangélique, la montagne sur laquelle prêche le Christ ; que les sept lampes allumées devant le Saint-Sacrement sont les sept dons de l’Esprit ; que les degré de l’autel sont ceux de la Perfection ; quand je vous aurai montré que les deux chœurs alternés des chantres personnifient, les uns, les anges, les autres, les Justes, réunis pour encenser avec leurs voix la gloire du Très-Haut, je vous aurai à peu près soumis le sens général et détaillé des intérieurs des Cathédrales et, spécialement, de celui de Chartres.
Maintenant, observez ici une particularité qui se reproduit dans la Basilique du Mans, les bas-côtés de cette nef où nous sommes sont uniques, alors qu’ils se doublent autour du chœur…
Mais Durtal ne l’écoutait plus ; loin de toute cette exégèse monumentale, il admirait, sans même chercher à l’analyser, l’étonnante église.
Dans le mystère de son ombre brouillée par la fumée des pluies, elle montait, de plus en plus claire, à mesure qu’elle s’élevait dans le ciel blanc de ses nefs, s’exhaussant comme l’âme qui s’épure dans une ascension de clarté, lorsqu’elle gravit les voies de la vie mystique.
Les colonnes accotées filaient en de minces faisceaux, en de fines gerbes, si frêles qu’on s’attendait à les voir plier, au moindre souffle ; et ce n’était qu’à des hauteurs vertigineuses que ces tige se courbaient, se rejoignaient lancées d’un bout de la Cathédrale à l’autre, au-dessus du vide, se greffaient, confondant leur sève, finissant par s’épanouir ainsi qu’en une corbeille dans les fleurs dédorées des clefs de voûte.
Cette Basilique, elle était le suprême effort de la matière cherchant à s’alléger, rejetant, tel qu’un lest, le poids aminci de ses murs, les remplaçant par une substance moins pesante et plus lucide, substituant à l’opacité de ses pierres l’épiderme diaphane des vitres.