La Cathédrale (page 26)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Moi, fit l’abbé Gévresin, je repense à ce recto et à ce verso des tons dont vous parliez tout à l’heure ; mais savez-vous que cette règle des contraires n’est pas spéciale au rit des teintes ; elle existe dans presque toute la science des symboles. — Voyez les analogies relevées dans le classement des bêtes : l’aigle qui incorpore tour à tour Jésus et Satan, le serpent qui, tout en étant un des avatars les plus connus du Démon, peut néanmoins, ainsi que le serpent d’airain de Moïse, préfigurer le Christ.

— Le symbole anticipé du symbolisme chrétien fut le Janus à double visage du Paganisme, fit, en riant, l’abbé Plomb.

— En somme, c’est une vraie volte-face de sens qu’exécutent ces allégories de la palette, reprit Durtal ; tenez, le rouge — nous avons vu que, dans son assimilation la plus commune, il est synonyme de charité, de souffrance, d’amour. Tel est son endroit ; son envers, selon la traduction de la sœur Emmerich, c’est la pesanteur, l’attachement au butin d’ici-bas.

Le gris, emblème de la pénitence, de la tristesse, de l’âme tiède, ébauche, d’après une nouvelle exégèse, l’image de la Résurrection — le blanc pénétrant le noir — la lumière entrant dans la tombe, en sortant avec une nouvelle teinte, le gris, nuance mixte, encore alourdie par les ténèbres de la mort qui ressuscite, en s’éclairant, peu à peu, dans le blanc des lueurs.

Le vert, si défavorablement noté par les mystiques, acquiert, un sens néfaste, en certains cas. Il sanctionne alors la dégradation morale, le désespoir, emprunte sa triste définition à la feuille morte, revêt le corps charnel des Diables dans « le Jugement dernier » de Stephan Lochner, dans les scènes infernales narrées par les verrières des Eglises et les toiles des Primitifs.

Le noir, le brun, aux intentions hostiles de trépas et d’enfer, changent, dès que les fondateurs d’ordres s’en emparent pour en tisser la robe des cloîtres. Le noir nous rappelle alors le renoncement, la pénitence, la mortification de la chair, selon Durand de Mende ; — le brun et même le gris ravivent la mémoire de la pauvreté et de l’humilité.

De son côté, le jaune, si maltraité dans le formulaire des comparaisons, devient le signe de la charité, si l’on en croit le moine anglais qui écrivit vers 1220, et il s’exhausse lorsqu’il se mue en or, jusqu’au symbole de l’amour divin, jusqu’à la radieuse allégorie de la Sagesse Eternelle.

Enfin, quand il s’affirme ainsi que la marque distinctive des prélats, le violet relègue son habituelle expression de résipiscence et de deuil, pour feindre une certaine gravité, pour alléguer une certaine pompe.

En résumé, je ne vois que le blanc et le bleu qui soient invariables.

— Au Moyen Age, d’après Yves de Chartres, dit l’abbé Plomb, le violet fut remplacé par le bleu, dans le costume des évêques, pour leur apprendre qu’ils devaient plus s’occuper des biens du ciel que des biens de la terre.

— Mais enfin, demanda Mme Bavoil, comment se fait-il que cette couleur, qui est toute innocence, toute pureté, qui est la couleur même de notre Mère, ait disparu du nombre des tons liturgiques ?

— Le bleu a été employé, au Moyen Age, pour les offices de la Vierge et ce n’est qu’à partir du XVIIIe siècle, qu’on le délaissa, fit l’abbé Plomb — dans l’Eglise Latine, sauf en Espagne ; mais les Eglises orthodoxes de l’Orient s’en accoutrent encore.

— Je l’ignore, comme j’ignore pourquoi tant de tons, autrefois usités dans nos liturgies, s’effacèrent. Où sont les teintes de l’ancien Missel de Paris : le jaune safran réservé à la fête des Anges, l’aurore que l’on substituait, dans quelques cas, au rouge, le cendré qui compensait le violet, le bistre qui suppléait le noir, à certains jours ?

Puis, il y avait encore une couleur charmante qui continue d’ailleurs à figurer dans la gamme du rit Romain, mais que presque partout les Eglises omettent, la teinte dite « de rose sèche », tenant le milieu entre le violet et le pourpre, entre la tristesse et la joie, une sorte de compromis, de nuance diminutive, dont l’Eglise se servait le troisième dimanche de l’Avent et le quatrième de Carême. Elle révélait ainsi, dans un temps de pénitence qui finissait, un commencement d’allégresse, car les fêtes de Noël et de Pâques étaient proches.

C’était-là une idée d’aube spirituelle se levant dans la nuit de l’âme, une impression spéciale que le violet arboré maintenant, ces jours-là, ne saurait rendre.

— Oui le bleu et le rose disparus des chapelles de l’Occident sont regrettables, fit l’abbé Gévresin ; mais, pour en revenir aux livrées monastiques qui libèrent de leur déplorable réputation les bruns, les gris et les noirs, ne pensez-vous pas qu’au point de vue des emblèmes parlants, la vêture de la congrégation des Annonciades fut la plus éloquente ? car ces moniales étaient habillées, de gris, de blanc et de rouge, les couleurs de la Passion, et elles portaient de plus une simarre bleue et un voile noir, mémorial du deuil de notre Mère.

— Une autre question, reprit l’abbé Plomb. Dans les tableaux des Primitifs, les manteaux dont s’enveloppent la Vierge, les Apôtres, les Saints, montrent presque toujours, en des retroussis habilement ménagés, la couleur de leurs envers. Elle est naturellement différente de celle de l’endroit, ainsi que vous nous l’avez fait remarquer tout à l’heure à propos de la mante de Sainte Agnès, dans l’œuvre de l’Angelico. Croyez-vous qu’en dehors de l’opposition des tons, cherchée au point de vue technique, le moine ait voulu exprimer une idée particulière par le contraste de ces deux teintes ?

— D’après la palette des symboles, la couleur du dessus représenterait l’homme matériel et celle du dessous, l’homme moral.

— Bien — mais que signifie alors le manteau vert doublé d’orange de Sainte Agnès ?

— Dame, répondit Durtal, le vert dénotant la fraîcheur des sentiments, la sève du bien, l’espoir et l’orangé pris dans sa bonne acception, pouvant être la traduction de l’acte par lequel Dieu s’unit à l’homme, l’on pourrait sans doute déduire de ces données que Sainte Agnès parvint à la vie Unitive, à la possession du Seigneur, par la vertu de son innocence et l’ardeur de ses souhaits. Elle serait la Figure de la vertu désirante et exaucée, de l’espoir récompensé, en somme.

Maintenant, je dois l’avouer encore, il y a bien des lacunes, bien des obscurités dans cette science allégorique des tons. Dans le tableau du Louvre, par exemple, les marches du trône, qui s’efforcent de jouer le rôle veiné des marbres, restent inintelligibles. Badigeonnées de rouge brut, de vert acide, de jaune de bile, elles disent quoi, ces marches qui, par leur nombre peuvent indiquer, je le répète, les neuf chœurs des Anges ?

Il me semble en tout cas difficile d’admettre que le moine ait voulu évoquer les différentes hiérarchies célestes avec ces traînées de pinceaux sales et crues et ces stries.

— Mais le coloris d’un gradin a-t-il jamais formulé une idée dans le catalogue des symboles ? demanda l’abbé Gévresin.

— Sainte Mechtilde l’assure. Ainsi, parlant des trois degrés qui précèdent l’autel, elle prétend que le premier doit être peint en or pour attester que l’on ne peut aller à Dieu que par la charité ; le second en azur, pour témoigner de la méditation des choses divines ; le troisième en vert, pour certifier la vivacité de l’espoir et de la louange du Ciel.

— Mon Dieu, fit Mme Bavoil que ces discussions commençaient à ahurir, je n’ai jamais vu cela ainsi. je sais bien que le rouge désigne, pour tout le monde, le feu ; le bleu l’air ; le vert l’eau ; le noir la terre ; — ce que je comprends, puisque chaque chose est imaginée par sa teinte naturelle, mais jamais je n’aurais pensé que c’était si compliqué, jamais je n’aurais cru qu’il y eût tant d’intentions dans les tableaux des peintres !

— De quelques peintres ! s’écria Durtal, car depuis le Moyen Age, la doctrine des emblèmes colorés est morte. A l’heure actuelle, les peintres qui abordent les sujets religieux ignorent les premiers éléments dela symbolique des couleurs, de même que les architectes ignorent maintenant les premiers principes de la théologie monumentale mystique.

— Dans nombre de tableaux de Primitfs, les pierres précieuses abondent, dit l’abbé Plomb. Elles s’enchâssent dans les orfrois des robes, dans les colliers et les bagues des Saintes, s’amoncèlent en triangles de feu dans les diadèmes dont les peintre d’antan couronnèrent la Vierge. Nous devons logiquement, je crois, ainsi que pour la teinte des vêtures, chercher dans chacune de ces gemmes un dessein.

— Sans doute, fit Durtal, mais la symbolique des pierreries est très confuse. Les motifs qui ont décidé le choix de certaines pierres pour leur faire spécifier par la couleur de leur eau, par leur éclat, une vertu précise, sont amenés de si loin, sont si faiblement prouvés que l’on pourrait substituer une gemme à une autre, sans modifier pour cela la signification de l’allégorie qu’elles énoncent. Elles sont une série de synonymes pouvant se suppléer, à une nuance près en somme.

Dans l’écrin de l’Apocalypse, elles paraissent triées dans des acceptions sinon plus sûres au moins plus imposantes et plus larges, car les exégètes les font coïncider avec une vertu, et aussi avec la personne même qui en fut douée. Ils ont trouvé mieux encore, ces joaillers de la Bible, ils ont investi chaque brillant d’une double fonction ; ils les ont chargés de s’incarner en même temps dans un personnage de l’Ancien Testament et dans un du Neuf. Ils suivent donc le Parallélisme des deux Livres en symbolisant à la fois un Patriarche et un Apôtre, en les figurant par celle des qualités qui fut la plus spécialement commune à chacun d’eux.

Ainsi l’améthyste, miroir de l’humilité, de la simplesse presque enfantine, s’adapte dans la Bible à Zabulon qui était un être docile et sans orgueil et dans l’Evangile à Saint Matthias qui fut également un homme doux et naïf ; la chalcédoine, enseigne de la charité, on l’applique à Joseph qui fut si pitoyable, si clément pour ses frères et à saint Jacques le Majeur, le premier des Apôtres qui fut supplicié pour l’amour du Christ ; de même encore pour le jaspe qui augure la foi et l’éternité, on l’associe à Gad et à Saint Pierre ; pour la sarde qui est foi et martyre à Ruben et à Saint Barthélémy ; pour le saphir qui est espoir et contemplation, à Nephtali et à Saint André et quelquefois, selon Arétas, à Saint Paul ; pour le béryl qui est saine doctrine, science, longanimité, à Benjamin et à Saint Thomas et ainsi de suite… Il existe, du reste, un tableau des concordances des pierreries, des patriarches, des apôtres et des vertus, dressé par Mme Félicie d’Ayzac, qui a écrit une sagace étude sur la tropologie des gemmes.

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