La Cathédrale (page 27)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— On opérerait tout aussi bien avec ces minéraux diserts l’avatar d’autres personnages des Saints Livres, observa l’abbé Gévresin.

— Evidemment, je vous ai prévenus, ces analogies sont tirées de loin. L’herméneutique des pierreries est vague ; elle ne se base que sur des ressemblances cherchées à plaisir, que sur des accords d’idées réunies à grand’-peine. Au Moyen Age, elle fut surtout pratiquée par des poètes.

— Donc il faut se défier, dit l’abbé Plomb, car les interprétations de la plupart d’entre eux sont païennes. Exemple : Marbode qui, bien qu’il fût évêque, ne nous a que trop souvent laissé une glose impie des gemmes.

— En somme, les lapidaires mystiques se sont surtout ingéniés à traduire les pierres du Rational d’Aaron et celles qui fulgurent dans les fondements de la nouvelle Jérusalem, telle que l’a dépeinte Saint Jean ; d’ailleurs, les murailles de Sion étaient serties des mêmes joyaux que le pectoral du frère de Moïse, sauf l’escarboucle, le ligure, l’agate et l’onyx qui, cités dans l’Exode, sont remplacés, dans le texte de l’Apocalypse, par la chalcédoine, la sardonyx, la chrysoprase et l’hyacinthe.

— Oui et les orfèvres des symboles voulurent aussi forger des diadèmes et les parer de brillants pour en ceindre le front de Notre-Dame, mais leurs poèmes sont peu variés car presque tous dérivent du « De corona Virginis », un livre apocryphe de Saint Ildefonse, célèbre autrefois dans les cloîtres.

L’abbé Gévresin se leva et prit dans sa bibliothèque un vieux bouquin.

— Cela me remet en mémoire, dit-il, une séquence qu’un moine allemand du XIVe siècle, Conrad de Haimbourg, rima en l’honneur de la Vierge.

Imaginez, poursuivit-il, en feuilletant le volume, une litanie de pierres précieuses dont chaque strophe lapidifie les vertus de Notre Mère.

Cette prière minérale débute par une salutation humaine. Le bon moine s’agenouille et commence :

— « Salut, noble Vierge, idoine à devenir la fiancée du souverain Roi ; acceptez cet anneau comme gage de cette alliance, Marie. »

Et il lui montre la bague qu’il tourne lentement entre ses doigts, expliquant à Notre-Dame le sens de chacune des pierres qui luit dans l’or de sa monture, en préludant par le jaspe vert, symbole de cette Foi qui fit si pieusement accueillir, par la Vierge, le message de l’angélique paranymphe ; puis viennent : la chalcédoine, qui réfracte les feux de la charité dont son âme est pleine ; l’émeraude, dont l’éclat désigne sa pureté ; la sardonyx, aux flammes claires, qui se confond avec la placidité de sa vie virginale ; la sarde rouge, qui s’identifie avec son cœur saignant sur le Calvaire ; la chrysolithe, dont les scintillements d’un or qui s’éverdume, rappellent ses miracles sans nombre et sa sagesse ; le béryl, qui décèle son humilité ; la topaze, qui avère la profondeur de ses méditations ; la chrysoprase, sa ferveur ; l’hyacinthe, sa charité ; l’améthyste, avec son mélange de rose et de bleu, l’amour que Dieu et les hommes lui vouent ; la perle dont le sens demeure, dans cette prose, sans désignation d’une vertu précise ; l’agate qui stipule sa modestie, l’onyx, les dons multiples de ses grâces ; le diamant, sa force et sa patience dans les revers, tandis que l’escarboucle, cet œil qui brille dans la nuit, proclame partout l’éternité de sa gloire.

Ensuite, le donateur fait remarquer à la Vierge l’acception de ces matières égalememnt incrustées dans les chatons de la bague et qui étaient considérées, telles que des substances précieuses, au Moyen Age : le cristal qui retrace la chasteté de l’âme et du corps ; le ligure, semblable à l’ambre, qui certifie particulièrement la qualité de tempérance ; la pierre d’aimant qui attire le fer, comme Elle touche les cordes des cœurs pénitents avec l’archet de sa bonté.

« Ce petit anneau, parsemé de gemmes, que nous vous offrons en ce jour, Epouse glorieuse, recevez-le, avec bienveillance. Ainsi soit-il. »

— On pourrait sans doute reproduire presque exactement, une à une, les invocations des Litanies avec chacune de ces pierres ainsi comprises, fit l’abbé Plomb qui rouvrit le livre que son confrère venait de fermer.

Voyez, dit-il, combien les concordances entre les appellations des Litanies et les qualités assignées aux gemmes sont justes.

L’émeraude qui, dans cette séquence, est le signe de l’incorruptible pureté, ne reflète-t-elle pas, en la glace étincelante de ses eaux, le « Mater purissima » des Litanies ?

La chrysolithe, qui est l’emblème de la sagesse, ne traduit-elle pas bien exactement le « Sedes sapientiae » ?

L’hyacinthe, attribut de la charité, du secours porté aux pécheurs, l’ « Auxilium christianorum » et le « Refugium peccatorum » du texte ?

Le diamant, qui est force et patience : le « Virgo potens » ?

La chrysoprase, qui est ferveur : le « Vas insigne devotionis » ?

Et il est probable, conclut l’abbé, en reposant le volume, que si nous nous en donnions la peine, nous retrouverions, un à un, dans ce rosaire de pierreries, le chapelet de louange que nous égrenons en l’honneur de Notre Mère.

— Surtout, observa Durtal, si nous ne nous confinons pas dans le cadre rétréci de ce poème, car le manuel de Conrad est succinct et le dictionnaire de ses analogies est court ; en employant les acceptions des autres symbolistes, nous pourrions ciseler une bague semblable à la sienne et différente pourtant, car les devises des pierres ne seraient plus les mêmes. Ainsi, pour le vieil abbé du Mont Cassin, Brunon d’Asti, le jaspe personnifie Notre-Seigneur, parce qu’il est immuablement vert, sans fane possible, immortel ; l’émeraude réfléchit, pour la même raison, la vie des Justes ; la chrysoprase, les bonnes œuvres ; le diamant, les âmes infrangibles ; la sardonyx, pareille au grain saignant d’une grenade, la charité ; l’hyacinthe d’un azur qui varie, la discrétion des Saints ; le béryl, dont la nuance est celle d’une onde qui court au soleil, les Ecritures qu’élucide le Christ ; la chrysolithe, l’attention et la sapience, parce qu’elle possède la couleur de l’or qui se confond avec elle, en lui prêtant son sens ; l’améthyste, le chœur des enfants et des Vierges, car l’azur, qui se mêle à son rose, nous suggère la pensée de l’innocence et de la pudeur.

D’aute part, si nous empruntons au pape Innocent III ses idées sur la mystagogie des gemmes, nous découvrons que la chalcédoine, qui pâlit à la lumière et brasille dans la nuit, est le synonyme de l’humilité ; que la topaze coïncide avec la chasteté, et le mérite des bonnes œuvres ; que la chrysoprase, cette reine des minéraux, implique la sagesse et la vigilance.

En remontant moins loin dans les âges, en nous arrêtant à la fin du XVIe siècle, à Corneille de la Pierre, nous relevons, dans son commentaire de l’Exode, de nouvelles interprétations, car il octroie à l’onyx et à l’escarboucle la candeur ; au béryl, l’héroïsme ; au ligure, d’un violet tendre et scintillant, le mépris des richesses de la terre et l’amour des biens du ciel.

— Alors que saint Ambroise fait de cette pierre l’emblème du Sacrement même de l’Eucharistie, jeta l’abbé Gévresin.

— Oui, mais qu’est-ce que le ligure ? demanda Durtal. Conrad de Haimbourg le présente semblable à l’ambre ; Corneille de la Pierre le croit violet, et saint Jérôme laisse entendre que le ligure n’a aucune personnalité, n’est en somme qu’un pseudonyme sous lequel s’abrite l’hyacinthe, image de la prudence avec son eau bleue comme le ciel et ses nuances qui changent. Comment s’y reconnaître ?

— À propos de pierre bleue, n’omettons pas que Sainte Mechtilde voyait, dans le saphir, le cœur même de la Vierge, fit l’abbé Plomb.

— Ajoutons encore, reprit Durtal, que de nouvelles variations sur le thème des gemmes ont encore été exécutées au XVIIe siècle, par une abbesse célèbre de l’Espagne, par Marie d’Agréda, qui rapporte à Notre Mère la vertu des pierreries, dont parle, dans le vingt et unième chapitre de l’Apocalypse, Saint Jean. D’après elle, le saphir se réfère à la sérénité de Marie ; la chrysolithe déclare son amour pour l’Eglise militante et spécialement pour la Loi de grâce ; l’améthyste, sa puissance contre les hordes de l’enfer ; le jaspe, sa constance invincible ; la perle, son inestimable dignité…

— La perle est envisagée par saint Eucher, ainsi que la perfection, la chasteté, la doctrine évangélique, interrompit l’abbé Plomb.

— Avec tout cela, vous oubliez la signification d’autres brillants connus, s’écria Mme Bavoil. Le rubis, le grenat, l’aigue-marine ; ils sont donc muets, ceux-là ?

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