La Cathédrale (page 28)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Non, répliqua Durtal. Le rubis annonce le calme et la patience ; le grenat réverbère, d’après Innocent III, la charité ; suivant saint Brunon et saint Rupert, l’aigue-marine concentre, dans la clarté verte de ses feux, la science théologique ; restent encore deux autres minéraux : la turquoise et l’opale. L’une, peu citée par les mystiques, doit promulguer la joie. Quant à la seconde, dont le nom n’apparaît point chez nos lapidaires, elle n’est autre que la chalcédoine qui nous est décrite telle qu’une sorte d’agate, d’une teinte trouble, voilée de nuages, lançant des étincelles dans l’ombre.

Afin d’en finir avec cette orfèvrerie symbolique, disons encore que la série des pierres servit à commémorer chacune des hiérarchies des Anges ; mais là encore les acceptions sont issues de rapprochements plus ou moins contraints, de trames d’idées plus ou moins ténues, plus ou moins lâches. Toujours est-il que la sarde évoque les Séraphins, la topaze les Chérubins, le jaspe les Trônes, la chrysolithe les Dominations, le saphir les Vertus, l’onyx les Puissances, le béryl les Principautés, le rubis les Archanges et l’émeraude les Anges.

— Chose curieuse, fit l’abbé Plomb, tandis que les bêtes, que les teintes, que les fleurs sont prises par les symbolistes, tantôt dans un bon, tantôt dans un mauvais sens, seules les pierreries ne varient point ; elles n’expérimentent que des qualités et jamais des vices.

— Sainte Hildegarde donne peut-être le motif de cette insistance, lorsque parlant, dans le quatrième livre de sa Physique, des gemmes, elle dit que le Diable les hait, les abhorre et les dédaigne, parce qu’il se souvient que leur éclat brillait en lui, avant sa chute et parce qu’aussi certaines d’entre elles sont produites par le feu qui est son tourment.

Et la Sainte ajoute : Dieu qui l’en dépouilla ne permit pas que les vertus des pierres se perdissent ; Il voulut, au contraire, qu’elles fussent honorées et employées par la médecine afin de guérir des maladies et de conjurer des maux.

Et en effet le Moyen Age les magnifia et s’en servit dans le but d’opérer des cures.

— Pour en revenir à ces tableaux de Primitifs où la Vierge jaillit telle qu’une fleur de la touffe colorée des gemmes, l’on peut affirmer, en somme, reprit l’abbé Gévresin, que le brasier des pierreries relate par de visibles signes les qualités de Celle qui les porte ; mais il serait difficile de spécifier le dessein du peintre lorsque, dans l’ornementation d’une couronne ou d’une robe, il enchâsse une pierre à telle place plutôt qu’à telle autre. Il y a là surtout affaire d’harmonie et de goût et peu ou pas de symbole.

— A coup sûr, fit Durtal, qui se leva et prit congé des deux prêtres auxquels, entendant sonner l’heure à la cathédrale, Mme Bavoil remettait leurs chapeaux et leurs bréviaires.

Cet état de tranquillité un peu dolente, dans laquelle Durtal reposait depuis son installation à Chartres, cessa brusquement. Un jour, l’ennui s’implanta en lui, l’ennui noir qui ne permet ni de travailler, ni de lire, ni de prier, qui vous accable à ne plus savoir ni que devenir, ni que faire.

Après de lourdes et d’obscures journées traînées devant sa bibliothèque à feuilleter un volume, à le refermer, à en ouvrir un autre dont il ne parvenait pas à comprendre une page, il tenta d’échapper à la lassitude des heures par des sorties et il se résolut enfin à explorer Chartres.

Il y découvrit des ruelles sourdes et des sentes folles, telles que ce chemin du tertre Saint-Nicolas qui dévale du haut de la cité, en une fuite précipitée de marches ; puis le boulevard des Filles-Dieu si désert sous ses allées plantées d’arbres, valait qu’on s’y arrêtât. En partant de la place Drouaise, on arrivait à un petit pont, là où se réunissaient les deux bras de l’Eure ; à droite, c’était, au-dessus de l’eau tournant avec les masures qui côtoyaient ses rives, l’escalade de la vieille ville, hissant au-dessus d’elle la cathédrale ; à gauche, c’était, le long du quai, en face d’une haie de grands peupliers éventant des moulins hydrauliques, des scieries et des chantiers de bois, des lavoirs de blanchisseuses agenouillées dans des boîtes sur de la paille et l’eau moussait devant elles, décrivait des cercles d’encre éclaboussés par le coup d’aile d’un oiseau, de gouttes blanches.

Ce bras de la rivière coulant dans les fossés des anciens remparts, enveloppait le bas de Chartres, bordé, d’un côté, par les arbres des avenues, de l’autre, par des bicoques, par des jardins en lacets, descendant jusqu’au fil de l’Eure et reliés à l’autre rive par des passerelles de planches, par des ponceaux suspendus de fonte.

Et près de la porte Guillaume dressant les pâtés crénelés de ses tours, il y avait des maisons qui semblaient éventrées, qui montraient, ainsi que les cagnards disparus de l’Hôtel-Dieu, à Paris, une cave ouverte au ras de l’eau, un sous-sol dallé au fond duquel s’apercevaient, dans un jour de prison, les marches d’un escalier de pierre ; et si l’on franchissait sur un petit pont à dos d’âne la porte Guillaume dont la voûte conservait encore la rainure de la herse, que l’on abattait naguère pour clore, le soir, cette partie de ville, l’on retrouvait un nouveau bras de la rivière, baignant encore le pied de bâtisses, jouant à cache-cache dans les cours, musant entre des murs ; et aussitôt le rappel d’une rivière, semblable à celle-là, avec sa décoction de brou de noix bouillonnée de bulles, vous obsédait ; et, pour aider au souvenir, pour mieux évoquer la vision de la mélancolique Bièvre, l’odeur âpre et crue, chaude et comme vinaigrée du tan, fumait au-dessus de cette purée de jus de nèfles que roulait l’Eure.

Internée maintenant à Paris dans des égouts, la Bièvre paraissait s’être évadée de ses geôles et s’être réfugiée, afin de vivre au plein air, à Chartres, dans ces rues de la Foulerie, de la Tannerie, du Massacre, envahie par les mégissiers et les chamoiseurs, par les fabricants de mottes..

Seulement, le paysage Parisien, aride et inquiet, touchant par son côté de souffrance muette, n’était plus dans cette ville ; ces rues suggéraient simplement l’impression d’une bourgade malade, d’un village pauvre. Il lui manquait à cette autre Bièvre, la séduction de l’épuisement, la grâce de la Parisienne fanée, salie par la misère ; il lui manquait le charme fait de pitié et de regret, d’une déchéance.

Telles quelles cependant, ces rues, qui dessinaient une sorte de mouvement tournant autour de cette colline sur laquelle s’exhaussait la cathédrale, étaient les seules vraiment curieuses à parcourir à Chartres.

Là, Durtal parvenait souvent à s’éloigner de lui-même, à rêver sur la détresse fatiguée de ces eaux, à ne plus songer à ses propres transes ; puis la lassitude vint de ces promenades assidues dans un même quartier et alors il battit la ville dans tous les sens, tenta de se plaire au spectacle des gîtes usés, aux élégances de la tourelle de la Reine Berthe, de la maison de Claude Huvé, des autres bâtiments qui avaient survécu aux désastres des temps, mais l’entrain qu’il mit à scruter ces restes galvaudés par l’enthousiasme prévu des guides, ne dura guère ; alors il se dispersa dans les Eglises. Encore que la Cathédrale écrasât tout autour d’elle, Saint-Pierre, ancienne abbatiale d’un couvent bénédictin converti en une caserne, méritait qu’on s’y attardât à cause de la splendeur de ses vitraux habités par des abbés et des évêques qui vous dévisageaient, d’un œil sévère, en tenant des crosses. Et ces fenêtres, avariées par l’âge, étaient bizarres. Leurs ogives de verre incolore étaient traversées, au milieu, par une lame d’épée ayant perdu sa pointe ; et, dans ces glaives carrés, méditaient Saint Benoît et Saint Maur, des Apôtres et des Papes, des Prélats et des saints, se détachant, vêtus de flammes, dans la clarté blanche des vitres.

Vraiment les plus belles verrières du monde étaient à Chartres ; et chaque siècle avait estampé ces sanctuaires de sa plus altière empreinte ; le XIIe, le XIIIe, voire même le XVe, dans la Basilique ; le XIVe à Saint-Pierre — et il subsistait quelques spécimens malheureusement épars et placés sans dessus dessous, de carreaux peints par le XVIe siècle, à Saint-Aignan, une autre Eglise dont la voûte avait été badigeonnée de couleur de pain d’épice granulé d’anis, par les peintres de notre époque.

Durtal tua quelques après-midi dans ces temples, puis l’attrait de ces études prolongées cessa et le spleen s’imposa plus fort.

Pour le distraire, l’abbé Plomb l’entraîna hors de la cité, mais la Beauce était si monotone et si plate qu’aucun incident de site ne pouvait se produire. Alors le prêtre le ramena dans d’autres quartiers de la ville. Parfois certains monuments les requéraient tels que la maison de force située rue Sainte-Thérèse, près du Palais de Justice. A coup sûr, ils étaient peu imposants ces édifices, mais, en raison de leur origine, ils pouvaient servir de tremplins à de vieux rêves. Les murs de la prison avaient je ne sais quoi, dans leur forme haute et rigide, dans leur aspect net et rangé qui décelait le mur de clôture élevé par un Carmel. Ils avaient en effet abrité des moniales de cet ordre ; puis, à quelques pas, dans une impasse, s’ouvrait l’ancien cloître des Jacobins, devenu la maison-mère de la Grande Communauté de Chartres : les Sœurs Hospitalières de Saint-Paul.

L’abbé Plomb lui fit visiter ce monastère et il garda le souvenir enjoué d’une promenade, en l’air, sur les anciens remparts. Le chemin de ronde avait été conservé par les religieuses et il s’étendait en une longue et étroite allée qui tournait, en vous conduisant à chacun de ses bouts, devant une statue de Madone — l’Immaculée Conception d’un côté, et la Vierge Mère de l’autre. — Et cette allée, sablée de cailloux de rivière et liserée de fleurs, courait, bornée, à droite par l’abbaye et le noviciat, surplombait à gauche le vide, en plongeant sur l’avenue de la Butte des Charbonniers, longée, elle-même, par la rue de la Couronne ; et derrière elle fuyaient les pelouses d’herbe du clos Saint-Jean, la chaussée du chemin de fer, des taudis d’ouvriers et des couvents.

— Tenez, disait l’abbé, voici, derrière le remblai de la ligne de l’Ouest, la Maison des Sœurs de Notre-Dame et les Carmélites ; ici, plus près de nous, en-deçà de la voie des trains, les Petites Sœurs des Pauvres.

Au reste, la ville foisonnait de cloîtres : sœurs de la Visitation, sœurs de la Providence, sœurs de Bon-Secours, dames du Sacré-Cœur, vivaient en des ruches rapprochées à Chartres. Des prières bourdonnaient de toutes parts, montaient en des fumées odorantes d’âmes au-dessus de la cité qui, en guise d’office divin, ne lisait que les mercuriales des blés et les cotes de ces marchés aux chevaux qui réunissent, à certains jours, dans les cafés de la place, tous les maquignons du Perche.

En sus de cette promenade sur les vieux remparts, ce monastère des sœurs de Saint-Paul convenait encore par son calme et sa propreté. Dans de silencieux couloirs l’on apercevait des dos de religieuses, croisés par le triangle blanc d’un linge et l’on entendait le cliquetis de gros chapelets noirs, à chaînons de cuivre se heurtant, sur la jupe, à la trousse pendue des clefs ; la chapelle sentait son Louis XIV, était tout à la fois enfantine et pompeuse, trop glacée d’or et trop parquetée de cire, mais un détail intéressait ; à l’entrée, les murs avaient été remplacés par des glaces sans tain et, l’hiver, dans une salle chaude, les malades pouvaient s’asseoir devant la paroi de verre et suivre les cérémonies et écouter le plain-chant de Solesmes que les religieuses avaient eu le bon goût d’apprendre.

Cette visite raccorda Durtal, mais forcément il compara les heures quiètes égouttées dans ce couvent aux autres et son dégoût s’accrut de cette ville, de ses habitants, de ses avenues, de sa fameuse place des Epars qui joue au petit Versailles avec son cercle d’emphatiques hôtels et sa ridicule statue de Marceau, au centre.

Et la veulerie de cette bourgade qui s’éveillait à peine au lever du soleil et redormait à la brune !

Une seule fois Durtal la vit alerte, ce fut le jour où Mgr Le Tilloy des Mofflaines prit possession de son siège. Alors, subitement dans la ville galvanisée des plans surgirent ; les corps constitués délibérèrent et des gens qui restaient enfermés chez eux depuis des années sortirent.

On réquisitionna chez les maçons des perches d’échafaudage ; on jucha à leurs sommets des oriflammes jaunes et bleues et l’on relia ces mâts entre eux par des guirlandes de lierre aux feuilles cousues, les unes sur les autres, par du fil blanc.

Surpris par cet apparat imprévu et par ce simulacre inusité de vie, Durtal s’était rendu au-devant de l’évêque jusqu’à la rue Saint-Michel. Là se dressait, planté sur une grande place, un portant de gymnastique débarrassé de ses trapèzes et de ses anneaux, entouré de branches de sapin, de fleurs en papier d’or et surmonté d’un faisceau de drapeaux tricolores s’écartant en lames d’éventail, sous un bouclier peint, de carton. Cela mimait l’arc de triomphe sous lequel des frères des écoles chrétiennes devaient charrier le dais.

Et la procession qui était allée chercher l’évêque à l’hospice Saint-Brice où, selon un usage séculaire, il couche la nuit de son arrivée dans son diocèse, s’était déroulée sous la pluie fine des cantiques, coupée par l’averse des cuivres que déchaînait une fanfare pieuse.

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