La Cathédrale (page 29)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Lentement, à pas comptés, le cortège défilait entre deux haies de foule massée sur les trottoirs ; partout, les croisées pavoisées de banderoles exposaient des grappes de visages et des corps penchaient séparés au milieu par la balustrade des fenêtres.

En tête, derrière les dos chamarrés de pesants suisses, serpentaient, en deux bandes tenant toute la chaussée, les filles des écoles congréganistes, habillées de bleu cru et voilées de blanc ; puis venaient les délégations des nonnes de tous les ordres installés dans le département : sœurs de la Visitation de Dreux, Dames du Sacré-Cœur de Châteaudun, sœurs de l’Immaculée Conception de Nogent-le-Rotrou, les tourières des moniales en clôture à Chartres même, et des sœurs de Saint Vincent de Paul et des Clarisses qui tranchaient avec leurs robes d’un gris bleuté et d’un brun de motte à brûler sur les costumes noirs des autres sœurs.

Mais ce qui était bizarre, c’était la forme variée des coiffes.

Les unes avaient des œillères molles et lisses, d’autres les portaient tuyautées et durcies par de savants empois ; l’on n’apercevait la face de celles-ci qu’au fond d’un tunnel blanc ; la physionomie de celles-là au contraire se voyait dégagée, dans un cadre ovale et godronné de linge, mais elles allongeaient derrière leurs nuques des cônes de toile amidonnée, lustrés par de puissants fers. En regardant ce champ de béguins, Durtal pensait à ces paysages de toits Parisiens où les tuyaux de cheminée affectent ces aspects de cornette comme en arboraient ces religieuses, de chapeaux de gendarmes comme en exhibaient ces suisses.

Et derrière ce défilé de jupes sombres, sonnèrent telles que des fanfares les robes vermillon de la maîtrise. Les enfants marchaient, les yeux baissés, les bras croisés sous la pèlerine rouge, frangée d’hermine et, après eux, quelques pas en avant des autres groupes, deux coules blanches éclatèrent, celle d’un Picpucien et celle d’un Trappiste représentant les Trappistines de la Cour Peytral dont il était l’aumônier.

Enfin, en une multitude noire, piétinaient le grand séminaire de Chartres et le petit séminaire de Saint-Chéron, devançant le clergé à la suite duquel, sous un dais de velours amarante, brodé d’épis et de raisins d’or et paré aux quatre coins de plumes de catafalque couleur de neige, cheminait, mître en tête et crosse au poing, Mgr Le Tilloy des Mofflaines.

Au geste de l’évêque bénissant la rue, des Lazares inconnus surgirent, des morts oubliés ressuscitèrent. Sa Grandeur multipliait le miracle du Christ ! des vieillards éteints, tassés dans des fauteuils, sur le seuil des portes ou sur le bord des fenêtres, se ranimaient pour une seconde et retrouvaient la force de se signer. Des gens que l’on croyait enterrés depuis des années parvenaient presque à sourire. Des yeux ébahis de très anciens enfants contemplaient la croix violette que dessinait la main gantée du prélat, dans l’air. La nécropole qu’était Chartres se muait en une maison de maternité ; dans l’excès de sa joie, la ville revenait à l’enfance.

Mais quand le dais fut passé, ce fut bien autre chose. Durtal, effaré, hennit.

A la queue de l’évêque, une cour des Miracles se dandinait en flageolant ; une colonne de vieux birbes, costumés avec les friperies vendues des morgues, ballottait, se soutenant sous les bras, s’étayant les uns aux autres. Tous les décrochez-moi-ça d’il y a vingt ans ajustaient leurs mouvements, les accompagnaient, sur eux ; des culottes à ponts ou à pieds d’éléphants, des pantalons ballonnés ou collants, tissés d’étoffes lâches ou rétractiles, refusaient de se joindre aux bottines, laissaient voir des pieds où des élastiques grouillaient comme des vermines, des chevilles d’où coulaient des vermicelles cuits dans de l’encre ; puis, c’étaient d’invraisemblables vestons ras et déteints, taillés dans des draps de billard, dans des prélarts élimés, dans des rebuts de bâches ; des redingotes découpées dans de la tôle, dévernie dans la raie du dos et aux coudes ; des gilets glauques, parsemés de fleurettes et fermés par des boutons en fromage de cochon sec ; mais tout cela n’était rien, ce qui était prodigieux, hors de toute réalité, dûment insane, c’était la collection de chapeaux hissés sur ces défroques.

Les spécimens des couvre-chefs abolis, perdus dans la nuit des âges, s’étaient assemblés là ; les vétérans s’avançaient coiffés de boîtes à manchons et de tuyaux à gaz ; d’autres exposaient des hautes-formes blancs, pareils à des seaux renversés de toilette ou à des bondons percés dans le bas d’un trou ; d’autres encore se pavoisaient de feutres semblables à des éponges, de bolivars hérissés et velus, de melons à bords plats imitant des tourtes posées sur des assiettes ; d’autres enfin affichaient des chapeaux à claque qui gondolaient, jouaient de l’accordéon tout seuls, avec leurs côtes visibles sous la soie.

La démence des gibus dépassait le possible. Il y en avait de très élevés dont le fût menait à des plates-formes évasées tels que les shakos des voltigeurs du premier Empire, de très bas qui s’achevaient en gueule de tromblon, en table de schapska, en pots de chambre retournés d’enfants !

Et, au-dessous de ce sanhédrin de chapeaux saouls, grimaçaient des figures ridées de vieillards, avec des pattes de lapin le long des joues et des poils de brosses à dents sous le nez.

Durtal fut secoué par un rire inextinguible devant ce carnaval d’invalides, mais bientôt son hilarité cessa. Il distinguait deux petites sœurs des Pauvres qui conduisaient ce lycée de fossiles et il comprenait. Ces braves gens étaient vêtus avec des hardes quêtées, ils étaient habillés avec des fonds d’armoires dont personne ne voulait plus ; la cocasserie de leur accoutrement devenait touchante ; les petites sœurs avaient dû se donner bien du mal pour utiliser ces déchets de la charité et les vieux enfants, peu au courant des modes, se rengorgeaient très fiers d’être ainsi mis.

Durtal les suivit jusqu’à la Cathédrale. Quand il arriva sur la petite place, le cortège, cahoté par un coup de vent, se débattait, pendu à des bannières qui se gonflaient ainsi que des voiles de navire et entraînaient les hommes cramponnés à leurs hampes. Enfin, tant bien que mal, tout ce monde s’était engouffré dans la Basilique. Le Te Deum avait jailli dans le torrent des orgues. A ce moment, il semblait qu’exaltée par ce chant magnifique, l’Eglise lancée dans les airs en un jet éperdu, montât encore ; l’écho s’y répercutait à travers les siècles de cet hymne de triomphe qui avait tant de fois retenti sous ses voûtes ; pour une fois maintenant la musique était d’accord avec la nef, parlait la langue que la Cathédrale avait depuis son enfance apprise.

Durtal exulta. Il lui parut que, dans ses vitres de feu, Notre-Dame souriait, émue par ces accents que des Saints qu’Elle aima créèrent pour qu’ils pussent à jamais résumer en une décisive mélodie, en une unique prose, les louanges dispersées des fidèles, les joies informulées des foules.

Mais subitement, sa griserie s’évapora ; le Te Deum était fini et un roulement de tambours et une sonnerie de clairons éclataient dans le transept. Et tandis que la fanfare de Chartres canonnait avec la balistique de ses sons les murs, il s’était enfui pour respirer loin de la multitude qui n’arrivait pas cependant à remplir le vaisseau, et, après la cérémonie, il avait encore assisté au défilé des corps constitués rendant visite au prélat, dans l’évêché.

Là, il s’était diverti sans honte. La cour qui précédait le palais regorgeait de prêtres ; tous les doyennés des archidiaconés de Chartres, de Châteaudun, de Nogent-le-Rotrou, de Dreux, avaient déposé, derrière la grille d’honneur, leurs troupes de vicaires et de curés qui s’ébrouaient autour du manège vert d’une pelouse.

Non moins comiques que les pensionnaires des petites sœurs des Pauvres, les seigneurs de la ville affluaient et refoulaient les ecclésiastiques dans les allées ; la tératologie vidait ses bocaux ; c’était un grouillement de larves humaines, de têtes en boulets de canons et en œufs, une série de visages vus au travers d’une bouteille, déformés par certains miroirs, échappés des albums fantastiques de Redon ; c’était un musée de monstres en marche. L’hébétude des métiers monotones, vécus de pères en fils, dans une cité morte, figeait toutes les faces et l’allégresse endimanchée de ce jour greffait sur ces laideurs transmises le ridicule.

Tous les habits noirs de Chartres humaient l’air. Les uns dataient du Directoire, absorbaient les cous, grimpaient à l’assaut des nuques, engloutissaient jusqu’aux oreilles, enflaient ; d’autres, au contraire, avaient diminué dans les tiroirs, et leurs manches raccourcies craquaient, sciant les aisselles de leurs maîtres qui n’osaient remuer.

Une odeur de benzine et de camphre flottait au-dessus des groupes. Ces habits tirés, le matin même, de leur saumure, et dessalés par des épouses, empestaient. Les tuyaux de poêle étaient à l’avenant. Ils avaient grandi, poussé tout seuls dans les armoires et ils se dressaient immenses, ramenaient sur leur colonne de carton des épis de poils rares.

Ce monde réuni s’admirait, se congratulait, pressait des mains enduites de gants blancs, nettoyés au pétrole, frottés à la gomme élastique et à la mie de pain. Et subitement, un remous s’était creusé dans la cohue des laïques et des prêtres qui se rangèrent, chapeaux bas, devant un vieux landau de corbillard traîné par une rosse étique et conduit par une sorte de moujick, un cocher dont la face bouffait sous des broussailles lui sortant des joues et de la bouche, des oreilles et du nez. La carriole s’était amarrée devant le perron et il en était descendu un gros homme, soufflé tel qu’une baudruche, et sanglé dans un uniforme brodé d’argent ; puis, derrière lui, un monsieur plus mince, vêtu d’un habit à parements bleu foncé et bleu clair ; et tous saluèrent le préfet qu’escortait un de ses trois conseillers de préfecture.

Ils avaient soulevé leurs bicornes empanachés de plumes, distribué quelques poignées de mains et ils se perdaient dans le vestibule, quand l’armée parut, à son tour, représentée par un colonel de cuirassiers, par des officiers de l’artillerie et du train, par quelques fantassins gradés à culotte rouge, par un gendarme.

Et ce fut tout ; une heure après cette réception, la ville exténuée s’était rendormie, n’ayant même pas le courage de déplanter ses mâts ; les Lazares étaient retournés dans leurs sépulcres, les vieillards ressuscités étaient à nouveau retombés morts ; les rues étaient vides ; la réaction avait lieu ; Chartres gisait épuisé pour des mois par cet excès.

Certains soirs, las des après-midi internés au milieu des livres ou employés à suivre les heures canoniales dans l’Eglise, à écouter des chanoines jouer languissamment, de chaque côté du chœur, à la raquette avec des psaumes dont ils se renvoyaient, en grommelant, des volants de versets, il descendait fumer, après son dîner, des cigarettes sur la petite place. pour Chartres, huit heures du soir, c’était trois heures du matin pour une autre ville ; aussi tout était-il éteint et tout était clos.

Pressé de se coucher, le clergé avait, dès sept heures, bouclé la Vierge. Pas de prières, pas de bénédictions, rien dans cette Cathédrale. Ces instants où lorsqu’on est agenouillé dans l’ombre, on croit que la Mère est plus présente, plus près de vous, plus à vous ; ces minutes d’intimité où on lui raconte moins timidement ses pauvres maux, n’existaient point à Notre-Dame. Ah ! l’on ne s’épuisait pas en de tardives oraisons dans cette Basilique !

Mais s’il ne pouvait pénétrer dans son intérieur, Durtal pouvait au moins rôder dans ses alentours. A peine éclairée par les indigentes lueurs de réverbères isolés dans les coins de la place, la Cathédrale prenait alors une étrange forme. Ses porches s’ouvraient en des cavernes pleines de nuit et le parcours extérieur de sa nef, compris entre les tours et l’abside, avec ses contreforts et ses arcs-boutants devinés dans l’ombre, se dressait ainsi qu’une falaise rongée par d’invisibles mers. L’on avait l’illusion d’une montagne déchiquetée à sa cime par des tempêtes, creusée dans le bas, par des océans disparus, de profondes grottes ; et si l’on s’approchait, l’on discernait dans l’obscurité de vagues sentiers abrupts courant le long de la falaise, serpentant en galeries au bord des rocs et parfois, dans ces noirs chemins, de blanches statues d’évêques surgissaient, en un rayon de lune, hantant comme des revenants ces ruines, bénissant, avec leurs doigts levés de pierre, les visiteurs.

Cette promenade dans le circuit de cette Cathédrale qui, si légère, si fluette pendant le jour, grossissait avec les ténèbres et devenait farouche, n’était pas faite pour dissiper la mélancolie de Durtal.

Cet aspect de brèches frappées par la foudre et d’antres abandonnés par les flots, le jetait dans de nouvelles rêveries et finissait par le ramener à lui-même, par aboutir, après bien des vagabondages d’idées, à ses propres décombres ; et une fois de plus, il se sondait l’âme et essayait de mettre un peu d’ordre dans ses pensées.

Je m’ennuie à crever, se disait-il, pourquoi ? — et, à vouloir analyser cet état, il arrivait à cette conclusion :

Il n’est pas simple, mais double mon ennui ; ou tout au moins s’il est unique, il se divise en deux parties bien distinctes. J’ai l’ennui de moi-même, indépendant de toute localité, de tout intérieur, de toute lecture et j’ai aussi l’ennui de la province, l’ennui spécial, inhérent à Chartres.

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