La Cathédrale (page 30)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

De moi-même, ah oui, par exemple ! Ce que je suis las de me surveiller, de tâcher de surprendre le secret de mes mécomptes et de mes noises. Mon existence, quand j’y songe, je la jaugerais volontiers de la sorte : le passé me semble horrible ; le présent m’apparaît, faible et désolé, et quant à l’avenir, c’est l’épouvante.

Les premiers jours, ici, je me suis plu dans le rêve suggéré par cette Cathédrale. Je croyais qu’elle serait un réactif dans ma vie, qu’elle peuplerait ce désert que je sentais en moi, qu’elle serait en un mot, dans l’atmosphère provinciale, une aide. Et, je me suis leurré. Certes, elle m’opprime toujours, elle m’enveloppe encore dans l’ombre tiède de sa crypte, mais je raisonne maintenant, je la scrute dans ses détails, j’essaie de causer d’art avec elle ; et je perds à ces recherches l’impression irraisonnée de son milieu, le charme silencieux de son ensemble.

Maintenant c’est moins son âme qui me hante que son corps. J’ai voulu étudier l’archéologie, cette misérable anatomie des édifices ; je suis devenu, humainement amoureux de ses contours et le côté divin a fui pour ne plus laisser place qu’au côté terrestre. Hélas ! j’ai voulu voir et je me suis malédifié ; c’est l’éternel symbole de la Psyché qui recommence !

Et puis… et puis… n’y a-t-il pas aussi, dans cette lassitude qui m’accable, de la faute à l’abbé Gévresin ? Il a épuisé pour moi, en m’en imposant l’accoutumance, les vertus pacifiques et pourtant révulsives du Sacrement ; et le résultat le plus clair de ce régime, c’est que je suis tombé l’âme à plat, sans force pour résister.

Eh non, reprit-il après un silence ; me voici encore à rabâcher mes permanentes présomptions, mes infatigables soucis, me voilà une fois de plus, injuste envers l’abbé. Ce n’est cependant pas de sa faute si la fréquence de mes communions les rend frigides ; j’y cherche des sensations et il faudrait pourtant se convaincre d’abord que ces désirs sont méprisables, se persuader ensuite que c’est précisément parce que ces communions sont glacées qu’elles deviennent méritoires et sont meilleures. Oui, c’est facile à raconter, mais quel est celui des catholiques qui les préfère celles-là aux autres ? des Saints, sans doute ; mais eux aussi en souffrent ! c’est si naturel de demander à Dieu un peu de joie, d’attendre de cette union qu’Il appelle un mot affectueux, un signe, un rien, montrant qu’Il pense à vous !

L’on a beau faire, on ne peut pas ne point envisager comme douloureuses, les mortes consomptions de ces vivants azymes ! et l’on a bien de la peine à confesser que Notre Seigneur a raison de nous cacher le mal qu’elles nous évitent et les progrès qu’elles réalisent, car, sans cela, nous serions peut-être sans défense contre les attaques de l’amour-propre et les assauts de la vanité, sans abri contre nous-même.

Enfin quelle qu’en soit la cause, je ne suis pas mieux à Chartres qu’à Paris, concluait-il. Et quand ces réflexions l’assaillaient, le dimanche surtout, il regrettait d’avoir accompagné l’abbé Gévresin dans cette province.

A Paris, ce jour-là, il avait au moins son temps défrayé par les offices. Le matin, il pouvait messoyer chez les Bénédictines ou à Saint-Séverin, écouter les Vêpres et les Complies, à Saint-Sulpice.

Ici rien ; — et cependant, où réunir de meilleurs éléments pour exécuter le répertoire grégorien qu’à Chartres ?

A part, quelques antiques basses qui aboyaient et qu’il eût été bien nécessaire d’abattre, il y avait une gerbe opulente de sons frais, une psalette de près de cent enfants qui eussent pu dérouler, dans de limpides voix, les simples mélodies du vieux plain-chant.

Mais en guise de cantilènes liturgiques, un maître de chapelle imbécile parquait, dans cette malheureuse Cathédrale, une ménagerie d’airs forains qui, lâchés le dimanche, grimpaient, avec des gambades de ouistitis, le long des piliers, sous les voûtes. L’on pliait à ces singeries musicales les voix ingénues de la maîtrise. Décemment, à Chartres, il était impossible d’assister à la grand’messe.

Les autres offices ne valaient pas mieux ; aussi Durtal était-il réduit, pour entendre les Vêpres, à descendre dans le bas de la ville, à Notre-Dame de la Brèche, une chapelle, où un prêtre, ami de l’abbé Plomb, avait instauré le chant de Solesmes et patiemment formé une petite manécanterie, composée d’ouvriers fidèles et de mômes pieux.

Ces voix, celles des gosses surtout, étaient médiocres, mais l’expert musicien qu’était ce prêtre, les avait quand même ajustées et polies et il était parvenu, en somme, à imposer l’art Bénédictin dans son Eglise.

Seulement, elle était si laide, si tristement embellie d’images, Notre-Dame de la Brèche, qu’il fallait fermer les yeux, pour y séjourner !

Et dans cette houle de réflexions sur son âme, sur Paris, sur l’Eucharistie, sur la musique, sur Chartres, Durtal finissait par s’abasourdir, par ne plus savoir où il était.

Parfois, cependant, il trouvait un peu de calme, et alors il s’étonnait, ne se comprenait plus.

Regretter Paris, se disait-il alors, pourquoi ? est-ce que l’existence que j’y connus diffère de celle que je mène ici ?

Est-ce que les Eglises, est-ce que Notre-Dame de Paris pour en citer une, n’étaient pas exécrées par de sacrilèges flons flons, comme Notre-Dame de Chartres ? D’autre part, je ne sortais guère pour flâner dans de fastidieuses rues et je ne fréquentais en fin de compte que l’abbé Gévresin et Mme Bavoil, et je continue à les visiter même plus souvent, ici. J’ai en outre gagné, en me déplaçant, un compagnon savant et aimable, l’abbé Plomb ; alors ?

Puis, un beau matin, sans qu’il s’y attendît, tout s’éclaira. Très lucidement, il comprit qu’il errait sur de fausses pistes et découvrit, sans même la chercher, la vraie.

Pour rencontrer les causes ignorées de ses velléités d’il ne savait quoi et de ses inintelligibles malaises, il avait suffi qu’il remontât dans sa vie et qu’il s’arrêtât à la Trappe. En somme, tout dérivait de là. Arrivé à ce point culminant de son recul, il pouvait, ainsi que du haut d’un mont, embrasser d’un coup d’œil le versant des années descendues depuis qu’il avait quitté ce monastère ; et il discernait maintenant dans ce panorama penché de ses jours, ceci :

Dès sa rentrée à Paris, l’appétence des cloîtres s’était, sans discontinuer, infiltrée en lui ; ce rêve de se retirer loin du monde, de vivre placidement, dans la retraite, auprès de Dieu, il l’avait poursuivi sans relâche.

Sans doute, il ne se l’était formulé qu’à l’état de postulations impossibles et de regrets, car il savait bien qu’il n’avait, ni le corps assez solide, ni l’âme assez ferme pour s’enfouir dans une Trappe ; mais une fois lancée sur ce tremplin, l’imagination partait à la vanvole, sautait par dessus les obstacles, divaguait en de flottantes songeries où il se voyait moine dans un couvent débonnaire, desservi par un ordre clément, amoureux de liturgies et épris d’art.

Il devait bien hausser les épaules quand il revenait à lui et sourire de ces avenirs fallacieux qu’il se suggérait dans ses heures d’ennui ; mais, à cette pitié de l’homme qui se prend en flagrant délit de déraison, succédait quand même l’espoir de ne pas perdre entièrement le bénéfice d’un bon mensonge et il se remettait à chevaucher une chimère qu’il jugeait plus sage, aboutissait à un moyen terme, à un compromis, pensant rendre l’idéal plus accessible, en le réduisant.

Il se disait qu’à défaut d’une vie monastique réelle, il s’en susciterait peut-être une suffisante illusion, en fuyant le tohu-bohu de Paris, en s’inhumant dans un trou.

Et il s’apercevait qu’il s’était absolument dupé lorsque, discutant la question de savoir s’il délaisserait Paris pour aller s’installer à Chartres, il lui avait semblé s’être décidé sur les arguments de l’abbé Gévresin et les instances de Mme Bavoil.

Certainement, sans se l’avouer, sans se l’expliquer, il avait surtout agi sous l’impulsion de ce rêve si constamment choyé. Chartres n’était-il pas une sorte de havre conventuel, de monastère complaisant, où il conserverait toute sa liberté et ne renoncerait pas à son bien-être ? En tout cas, n’était-ce point, à défaut d’un inaccessible ascétère, une pâture jetée à ses désirs et, en admettant qu’il parvînt à se débarrasser de souhaits trop exigeants, ce repos définitif, cette paix auxquels il aspirait depuis son retour de la Trappe ?

Et rien de tout cela ne s’était réalisé ; cette impression, éprouvée à Paris, qu’il n’était pas assis, il la gardait à Chartres. Il se sentait, en camp volant, perché sur une branche, se faisait l’effet d’un homme qui n’est pas chez lui, mais qui s’attarde dans un meublé dont il faudra déguerpir.

En somme, il s’était déçu quand il s’était figuré que l’on pouvait assimiler une chambre solitaire, dans un alentour muet, à une cellule ; le train-train pieux, dans l’atmosphère d’une province, n’avait aucun rapport avec le milieu d’une abbaye. L’illusion du cloître n’existait pas.

Cet échec enfin constaté exaspéra l’ardeur de ses regrets et le mal qui était demeuré, à l’état confus, à l’état latent, à Paris, éclata, net et clair, à Chartres.

L’abbé Gévresin, qu’il consultait, se bornait, en souriant, à le traiter, ainsi qu’on traite dans un noviciat ou dans un séminaire, le petit postulant qui vient avouer une grande mélancolie et une persistante fatigue. On feint de ne pas prendre son mal au sérieux, on lui atteste que tous ses camarades subissent les mêmes tentations, les mêmes épreintes ; on le renvoie consolé, tout en ayant l’air de s’en moquer.

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