La Cathédrale (page 4)
En tête, s’avançait une femme, centenaire au moins, très grande et encore droite, le chef couvert d’une sorte de capuce d’où s’échappaient, comme de la paille de fer, des frisures emmêlées de cheveux gris. Elle avait la face régredillée, telle qu’une pelure d’oignon, et, elle était si maigre qu’au travers de sa peau, l’on apercevait, en la regardant de côté, le jour.
Elle s’agenouilla devant la première statue, et, derrière elles, ses compagnes, âgées de dix-huit ans pour la plupart, joignirent les mains, fermèrent les yeux et, lentement, elles changèrent.
Sous le souffle de la prière, l’âme, enfouie dans la cendre des préoccupations terrestres, s’alluma et le vent qui l’attisait la faisait éclairer, ainsi qu’une flamme intérieure, le derme opaque des joues, l’ensemble terne des traits.
Elle lissait le craquelé des rides, amortissait, chez les jeunes, la vulgarité du rose gercé des bouches, éclaircissait les pâtes bises des teints, débordait dans le sourire des lèvres qui s’entr’ouvraient en de silencieuses suppliques, en des baisers craintifs mais offerts, simplement, de si bon cœur, en des baisers rendus sans doute, dans une ineffable étreinte, par l’Enfant tant dorloté par elles depuis sa naissance et devenu, en grandissant depuis le martyre du Calvaire, le douloureux Epoux.
Elles participaient peut-être un peu aux délices réservées à la Vierge, tout à la fois Mère et Epouse et aussi Servante extasiée d’un Dieu.
Et dans le silence, une voix, qui venait du lointain des âges, s’éleva et l’ancêtre dit : Pater noster… et toutes répétèrent l’oraison et montèrent, en se traînant sur les genoux, les gradins du chemin de croix dont les quatorze poteaux emmanchés de médaillons de fonte séparaient, en serpentant, les statues des groupes ; elles s’avançaient ainsi, restant sur la marche qu’elles avaient gravie, le temps de réciter leurs ave, puis elles grimpaient, en s’appuyant sur les mains, l’autre marche. Et quand le rosaire fut débité, la vieille se redressa et, lentement, toutes la suivirent à l’église où elles prièrent longuement, prosternées devant l’autel ; et l’aïeule se releva, distribua l’eau bénite à la porte, guida la troupe vers la fontaine où chacune but encore et elles partirent, sans échanger une parole, remontèrent, à la queue leu leu, l’étroit sentier, finirent comme les points noirs qu’elles étaient en venant, disparurent à l’horizon.
— Ces femmes sont depuis deux jours et deux nuits dans la montagne, dit un prêtre qui s’était approché de Durtal ; elles arrivent du fond de la Savoie et elles ont cheminé presque sans repos pour passer quelques minutes ici ; elles coucheront, ce soir, au hasard d’une é table ou d’une grotte et demain, elles reprendront, à la première heure, leur fatigant voyage.
Durtal était demeuré anéanti, devant la splendeur radieuse de cette foi. C’était donc possible, hors de la solitude absolue et hors des cloîtres, dans le rancart de ces sommets et de ces gorges, parmi cette population de paysans âpres et durs, des âmes toujours jeunes, des âmes toujours fraîches, des âmes d’éternels enfants veillaient. Des femmes, sans même le savoir, vivaient de la vie contemplative, s’unissaient à Dieu, tout en bêchant, à des hauteurs prodigieuses, les pentes arides d’un petit champ. Elles étaient Lia et Rachel à la fois, Marthe et Marie ensemble ; et ces femmes croyaient naïvement, bonnement, ainsi que l’on crut au Moyen Age. Ces êtres aux sentiments frustes, aux idées mal équarries, sachant à peine s’exprimer, à peine lire, pleuraient d’amour devant l’Inaccessible qu’elles forçaient, par leur humilité, par leur candeur, à se révéler, à se montrer à elles.
Ce qu’il était juste que la Vierge les choyât et les choisît entre toutes, celles-là, pour en faire ses préférées !
Ah ! c’est qu’elles sont dégrevées du poids affreux du doute, c’est qu’elles possèdent la nescience presque absolue du Mal ; mais est-ce qu’il n’y a point des âmes trop expertes, hélas ! dans la culture des fautes et qui trouvent néanmoins grâce devant Elle ? Marie n’a-t-elle pas aussi des sanctuaires, moins fréquentés, moins connus, mais qui ont quand même résisté à l’usure des siècles, à la vogue variée des âges, des églises très anciennes où Elle vous accueille quand, solitairement, sans bruit, on l’aime ? Et Durtal, revenu à Chartres, regardait, autour de lui, les gens qui attendaient, dans les tièdes ténèbres de la futaie sourde, le réveil de la Vierge pour l’aduler.
Avec l’aube qui commençait à poindre, elle devenait vraiment incohérente la forêt de cette église sous les arbres de laquelle il était assis. Les formes parvenues à s’ébaucher se faussaient dans cette obscurité qui fondait toutes les lignes, en s’éteignant. en bas, dans une nuée qui se dissipait, jaillissaient, plantés comme en des puits les étreignant dans les cols serrés de leurs margelles, les troncs séculaires de fabuleux arbres blancs ; puis la nuit, presque diaphane au ras du sol, s’épaississait, en montant, et les coupait à la naissance de leurs branches que l’on ne voyait point.
En levant la tête au ciel, Durtal plongeait dans une ombre profonde que n’éclairait aucune étoile, aucune lune.
En regardant, en l’air, encore, mais alors juste devant lui, il apercevait, au travers des fumées d’un crépuscule, des lames d’épées déjà claires, des lames, énormes, sans poignées et sans gardes, s’amenuisant à mesure qu’elles allaient vers la pointe ; et, ces lames debout à des hauteurs démesurées, semblaient, dans la brume qu’elles tranchaient, gravées de nébuleuses entailles ou d’hésitants reliefs.
Et s’il scrutait, à sa gauche et à sa droite, l’espace, il contemplait, à des altitudes immenses, de chaque côté, une gigantesque panoplie accrochée sur des pans de nuit et composée d’un bouclier, colossal, criblé de creux, surmontant cinq larges épées sans coquilles et sans pommeaux, damasquinées sur leurs plats, de vagues dessins, de confuses nielles.
Peu à peu, le soleil tâtonnant d’un incertain hiver perça la brume qui s’évapora, en bleuissant ; et la panoplie pendue à la gauche de Durtal, au Nord, s’anima, la première ; des braises roses, et des flammes de punchs s’allumèrent dans les fossettes du bouclier, tandis qu’au-dessous, dans la lame du milieu, surgit, en l’ogive d’acier, la figure géante d’une négresse, vêtue d’une robe verte et d’un manteau brun. La tête, enveloppée d’un foulard bleu, était entourée d’une auréole d’or et, elle regardait, hiératique, farouche, devant elle, avec des yeux écarquillés, tout blancs.
Et cette énigmatique moricaude tenait sur ses genoux une négrillonne dont les prunelles saillaient, ainsi que deux boules de neige, sur une face noire.
Autour d’elle, lentement, les autres épées encore troubles s’éclaircirent et du sang ruissela de leurs pointes rougies comme par de frais carnages ; et ces coulées de pourpre cernèrent les contours d’êtres sans doute issus des bords lointains d’un Gange : d’un côté, un roi jouant d’une harpe d’or ; de l’autre, un monarque érigeant un sceptre que terminaient les pétales en turquoises d’un improbable lys.
Puis, à gauche du royal musicien, se dressa un autre homme barbu, le visage peint au brou de noix, les orbites des yeux vides, couvertes par les verres de lunettes rondes, le chef ceint d’un diadème et d’une tiare, les mains chargées d’un calice et d’une patène, d’un encensoir et d’un pain ; et, à la droite de l’autre prince, arborant un sceptre, une figure, plus déconcertante encore, se détacha sur le corps bleuâtre d’un glaive, une espèce de malandrin, probablement évadé des ergastules d’une Persépolis ou d’une Suse, une sorte de bandit, coiffé d’un petit chapeau vermillon, en forme de pot à confiture renversé, bordé de jaune, habillé d’une robe couleur tannée, barrée dans le bas de blanc ; et cette figure gauche et féroce portait un rameau vert et un livre.
Durtal se détourna et sonda les ténèbres ; devant lui, et, à des hauteurs vertigineuses, à l’horizon, les épées luirent. Les esquisses que l’on pouvait prendre, dans l’obscurité, pour des gravures en saillie ou en creux sur le parcours de l’acier, se muèrent en des personnages drapés dans des robes à longs plis ; et, au point le plus élevé du firmament, plana, dans un pétillement de rubis et de saphirs, une femme couronnée, au teint pâle, vêtue de même que la mauresque de l’allée Nord, de brun carmélite et de vert ; et, à son tour, elle présentait un enfant issu comme elle de la race blanche, serrant un globe dans une main et bénissant de l’autre.
Enfin, le côté encore sombre, le côté en retard du ciel, situé à la droite de Durtal, au bout de l’allée Sud, toujours brouillée par la bruine mal évaporée de l’aube, s’éclaira ; le bouclier, qui faisait face à celui du Septentrion, prit feu et, au-dessous, dans le champ buriné du glaive, dressé en vis-à-vis de l’épée contenant la royale maugrabine, une femme aux joues un peu bistrées, une vague mulâtresse, parut, habillée de même que les autres, de vert myrte et de brun, tenant un sceptre et accompagnée, elle aussi, d’un enfant.
Et, autour d’elle, émergeaient des figures d’hommes, encore indécises, paraissant chevaucher, les unes sur les autres, semblant se bousculer dans l’espace restreint qu’elles occupaient.
Un quart d’heure se passa sans que rien se définît ; puis les formes vraies s’avérèrent. Au centre des épées qui étaient, en réalité, des lames de verre, des personnages se levèrent dans le grand jour ; partout, au mitan de chaque fenêtre allongée en ogive, des visages poilus flambèrent, immobiles, dans des brasiers et, ainsi que dans le buisson ardent de l’Horeb où Dieu resplendit devant Moïse, partout, dans les taillis de flammes, surgit, en une immuable attitude de douceur impérieuse et de grâce triste, la Vierge, muette et rigide, au chef couronné d’or.
Elle se multipliait, descendait des empyrées, à des étages inférieurs, pour se rapprocher de ses ouailles, finissait par s’installer à un endroit où l’on pouvait presque lui baiser les pieds, au tournant d’une galerie à jamais sombre ; et là, Elle revêtait un nouvel aspect.
Elle se découpait, au milieu d’une croisée, semblable à une grande plante bleue, et ses illusoires feuillages grenat étaient soutenus par des tuteurs de fer noirs.
Sa physionomie un tantinet cuivrée, presque Chinoise, avec son long nez, ses yeux légèrement bridés, sa tête couverte d’un bonnet noir, nimbé d’azur, regardait fixement devant elle ; et le bas du visage, au menton court, à la bouche tirée par deux graves rides, lui donnait une apparence de femme souffrante, un peu morose. Et là encore, sous l’immémorial nom de Notre-Dame de la belle Verrière, Elle assistait un bambin vêtu d’une robe couleur de raisin sec, un bambin à peine visible dans le fouillis des tons foncés qui l’entouraient.
Celle que tous invoquaient était là, enfin. Partout, sous la futaie de cette cathédrale, la Vierge était pré sente. Elle paraissait être arrivée de tous les points du monde, sous l’extérieur des diverses races connues du Moyen Age : noire, telle qu’une femme d’Afrique, jaune ainsi qu’une Mongole, teintée de café au lait comme une métisse, blanche enfin de même qu’une Européenne, certifiant de la sorte que Médiatrice de l’humanité toute entière, Elle était toute à chacun et toute à tous, assurant par la présence de ce Fils, dont le visage empruntait à chaque famille son caractère, que le Messie était venu pour rédimer indifféremment tous les hommes.
Et il semblait que, dans son ascension, le jour suivît la croissance de la Vierge et voulût naître dans le vitrail où Elle était encore enfant, dans cette allée du transept Septentrional où gîtait Sainte Anne, sa mère, à la face noire, flanquée de David, le roi à la harpe d’or, et de Salomon, le monarque à la fleur de lys bleu se détachant tous les deux, sur des fonds de pourpre préfigurant, l’un et l’autre, la royauté du Fils ; de Melchissédec, l’homme tiaré, tenant l’encensoir et le pain et d’Aaron, coiffé de l’étrange chapeau rouge, ourlé de jaune citron, représentant, par avance, ensemble, le sacerdoce du Christ.
Et, au bout de l’abside, tout en haut, c’était encore Marie triomphale, dominant le bois sacré, longée de personnages du Vieux Testament et de Saint Pierre. C’était Elle aussi à l’extrémité du transept Sud, faisant vis-à-vis à Sainte Anne, Elle, grandie, devenue Mère à son tour, environnée de quatre figures énormes portant, ainsi qu’au jeu du cheval fondu, quatre petits personnages sur leurs épaules : les quatre grands prophètes qui avaient annoncé la venue du Messie, Isaïe, Jérémie, Daniel et Ezéchiel, soulevant les quatre Evangélistes, exprimant naïvement ainsi le parallélisme des deux Testaments, l’appui que prête à la Nouvelle Loi, l’Ancienne.
Puis, comme si sa présence n’était pas assez fréquente, assez certaine, comme si Elle eût désiré qu’en se tournant dans n’importe quelle direction, ses fidèles la vissent, la Vierge se posait encore, diminuée, à de moins importantes places, trônait dans l’umbo des boucliers, dans le cœur des grandes rosaces, finissait par ne plus rester à l’état d’image, par prendre corps, par se matérialiser en une statue de bois noir, par s’exhiber, vêtue d’une robe évasée, telle qu’une cloche d’argent, sur un pilier.
La forêt tiède avait disparu avec la nuit ; les troncs d’arbres subsistaient mais jaillissaient, vertigineux, du sol, s’élançaient d’un seul trait dans le ciel, se rejoignant à des hauteurs démesurées, sous la voûte des nefs ; la forêt était devenue une immense basilique, fleurie de roses en feu, trouée de verrières en ignition, foisonnant de Vierges et d’Apôtres, de Patriarches et de Saints.